‹ Les premières représentations célèbresChapitre 41 sur 70 · ROSE CHÉRI · texte numérisé non relu

ROSE CHÉRI

(Septembre 1861.)

Lorsque j'appris la mort de madame Bose Chéri, je yenàis précisément de feuilleter un Almanach des Spectacles de 1828, où son nom m'était apparu dans le personnel de la troupe du théâtre de Bourges. Et je n'avais pu m*empécher de sourire, car cette troupe ne se composait que de deux familles : la famille Garcin et la famille Cizos, Je transcris ici le ta-« bleau :

MM. Garcin père, directeur et chef d'orchestre. Prosper Garcin, premières haute* contre et

Philippe.

Théophile Garcin, premières basses-tailles et

Laruetle.

Chéri Cizos, Martin et jeunespremières basses*

tailles.

Cizos père, Laruette.

206 LES PBEMIERES BEPRÉSENTATIONS

M"*" Joséphine Garcin, fortes premières, Dugazon» . Adèle Garcin, première chanteuse.

Chéri Garcin, Dugazon^ soubrettes, ingénuités. Cizos, sotifdeuse.

Manuel Garcin, Hippolyte Garcin, Clarice Garcin, BOSE CHÉRI.

Rôles d*enfants.

Rose Chéri! J*étais resté rêveur devant ce nom, mignard comme un nom de conte de fées, et qui me révélait toute une enfance prédestinée. Ainsi les élevait-on dans ce temps-là, les petites filles, et ainsi sans doute les élèvent encore les comédi<ens de province. A l'heure où les autres enfants sont profondément endormis dans leur berceau, Rose Chéri, en jupe pailletée, une couronne de fleurs au front, at-» tendait derrière une coulisse le moment de son entrée en scène; elle était tour à tour le petit génie qui sort d'un bosquet, et Tenfaùt volée qu'un tyran de mélodrame suspend au-dessus d'un torrent. Combien de fois, ôntre onze heures et minuit, ne fallut-il pas la réveiller sur les genoux de son père ou du pompier de service I

A voir ce point de départ et à deviner les hasards de la vie dramatique, on se demande où madame Rose Chéri prit cet air de distinction, de réserve, qui est demeuré toujours le caractère dominant de son talent» Pour n'avoir pas été bruyants, ses débuts à Paris (elle était entrée au Gymnase par la petite porte) n'en furent pas moins remarqués; le public se laissa peu à peu gagner et charmer par cette jeune

BOSB CHiEI 207

£lle d'un maintien si modeste, d'une voix si sympa» thique, d'un regard si pur, que les moindres vaudevilles en recevaient une poésie inaccoutumée. Elle ne fit pas sa place, elle la prit sans secousse, simplement, comme tout ce qu'elle faisait, et il se trouva que c'était la première place, malgré tant de belles et savantes comédiennes, malgré madame Volnjs, mademoiselle Nathalie, mademoiselle Melcj. Il me fut donné de la voir pour la première fois, en 1846, dans un vaudeville intitulé : la Belle et la Bête, vau-» deville qu'elle me fit trouver bon, et où, comme tout le monde, je subis l'influence de son jeu gracieusement honnête.

Quelque temps après, on écrivit pour elle une Clarisse Harlowe^ et c'est de cette crétîon que date sa grande renommée. Je crois, Dieu me pardonne! que la pièce était de M. Clairville. Jusqu'alors mademoiselle Rose Chéri n'avait pas abordé le drame; elle s'était contentée de rôles à demi-teintes. Elle fut touchante autant qu'il est possible de Tétre; son agonie du troisième acte est restée célèbre dans l'histoire du théâtre.

Peu de carrières ont été plus glorieusement rem» plies que la sienne. Elle a attaché son nom et son souvenir aux pièces les plus différentes de ton et d'allures; elle a été la jeune fille, l'épouse, la mère; à mesure qu'elle avançait dans la vie, elle faisait de nouvelles conquêtes dans l'art. Un instant seulement, on put craindre qu'elle ne tombât dans la ma* niére, et que son talent si ferme, si vrai, si sérieux, ne s'en allât où est allé le talent de madame Volnys. Elle devenait nerveuse, elle soulignait, elle ne souf-

208 LBS PBBMTÈBBS RBPBéSBNTATIONS'

frait personne autour d'elle; c'était le temps où M. Jouyin la définissait en ces termes. « Un piano, une fleur, un cri. >» La faute en était, croyons-nous, aux pièces élégiaques et sans portée qu'elle jouait alors, échos attiédis du répertoire de Scribe, et à des proverbes prétentieux, où tout était sacriflé au mot. Cette période, heureusement, ne^ut pas de longue durée; elle entrevit le péril, et sa nature reprit le dessus. Sur ces entrefaites, la littérature fit invasion au Gymnase; George Sand Tarracha au vaudeville; Alexandre Dumas fils la sauva de Bayard,

Pour comprendre l'étonnante souplesse de son talent, il faut l'avoir vue dans h Mariage de Victorine et dans le Demi-Monde, Victorine et la baronne d'Ange sont les deux figures antipodiques par excellence : une vierge, une courtisane. Dans la première, jamais personne ne poussa plus loin que madame Rose Chéri la candeur, la bonté ; elle marchait comme enveloppée d'une nuée divine; son sourire était une caresse, son accent était une prière. Sedaine le maçon aurait baisé la ti^^ce de ses pieds dans cette suite du Philosophe sans le savoir, égale au Philosophe sans le savoir! Elle avait des tressaillements de sensitive, des rougeurs subites, suivies de pâleurs et de défaillances à vous étreindre le cœur. C'était la vérité dans sa délicatesse infinie.

Sous la robe tapageuse de la baronne d'Ange, la métamorphose devenait incompréhensible. Où avait-elle pris tant de réserve? demandais -je au commencement de cette chronique, et maintenant je demande : Où avait-elle pris tant d'effronterie et de perversité? Nous en frémîmes tous, le soir de la pre-

HOSE CHÉRI 209

mière représentation, en nous regardant les uns les autres. Cette incarnation inattendue d'une des comédiennes les plus chastes, d'une des femmes les mieux abritées dans la vie intérieure, avait de quoi surprendre en effet. Tout était complet et nouveaii dans cette révélation : attitudes, gestes, coups d'œil. Elle, dont la beauté venait surtout de Tintelligence, elle avait atteint du premier coup à la splendeur insolente des Célimènes après la lettre. Mélusine ne devait pas imprimer à sa taille plus d'ondulations serpentines. Et quelle parole sifflante! Et dans ces sourcils imperceptiblement agités, que d'orages ! Et dans ces petits gants &ojeux quels doigts crispés I La passion et Tesprit grondaient à la fois dans sa poitrine; aucun auteur ne se vit plus merveilleusement rendu, plus effrajamment compris. C'était la vérité dans son outrance la plus saisissante.

Après ces deux physionomies typiques, qui semblent tout absorber autour d'elles, je puis cependant citer encore la grande dame de Diane de Lys^ la grisette du Fils naturel^ la délicieuse bourgeoise de la Crise. Je m'en voudrais d'oublier une de ses dernières créations, la plus douce peut-être, la plus sensée à coup sûr, cette Suzanne àQ^ Pattes de Mouche j qui nous a mis à même d'apprécier une suprême fois son naturel exquis et sa sensibilité. De nombreux jours lui semblaient alors promis, et je m'accoutumais à regarder comme certains ses progrès et ses succès dans l'avenir. Notez (ceci est à l'adresse de ceux qui suspectent toujours les enthousiasmes de la critique) que je n'ai jamais eu l'honneur d'approcher et de saluer madame Rose Chéri,

210 LES PRBMIÂB1BS BBPBÉSBNTâTIONS

On a paru plusieurs fois mettre en question son désintéressement artistique; on a prétendu qu'elle n'était pas assez empressée à placer les jeunes tar lents en lumière autour d^elle. La pauvre femme s'en va de ce monde -en laissant, comme la plus éloquente et la plus émouvante protestation, mademoiselle Victoria, son élève chérie, son enfant d'adoption, celle à qui elle s'est sentie heureuse de céder les rôles de CendHllofiy des Comédiennes et de Piccoîino. Le bon cœur ne se justifie pas, il se prouve.

En perdant madame Rose Chéri, lé théâtre perd une des quatre ou cinq grandes comédiennes de ce siècle; Je n'ai pas vu mademoiselle Mars, mais j'ai vu mademoiselle Rachel et madame AUan. Il nous -reste encore Âugustine Brohan et Anaïs Farguei).

Page 1