‹ Les premières représentations célèbresChapitre 42 sur 70 · BOURGUIGNON · texte numérisé non relu

BOURGUIGNON

(Octobre 1861.)

La dernière nouvelle dont j'ai à vous faire part, et ■ (^ui ne fera pas détourner la foule, celle-là, est la mort d'un pauvre bouffon, peu connu à présent, mais qui a eu son heure lui aussi, et qui a passionné le public des petits théâtres du boulevard du Temple. On l'appelait Bourguignon, comme le valet du Jeu de V amour et du hasard, avec qui d'ailleurs il n'avait de commun que le nom. Il jouait aux Délassements- Comiques, à côté de mademoiselle Alphonsine, qui n'a jamais été plus fantasque et plus éblouissante qu'à cette époque; et les auteurs du quartier faisaient pour eux des parades intitulées : Monsieur Vert-Pomme, Adrienne de Cardoville, la Dihine, etc. Bourguignon était d'allure placfBe; il avait l'œil terne, un petit œil en vrille, la voix cassée à force de rhumes, de bronchites et de verres d'absinthe; on pouvait le prendre pour un figurant au premier aspect; mais il possédait ce qui n'appartient qu'aux

grands comédiens : l'imprévu, lo sursaut, l'éclair. Grassot avait dû étudier les saccades de Bourguignon; Lassagne avait dû copier les pirouettes de Bourguignon, son rire de coq, ses ahurissements de myope condamné à la danse des œufs. Bourguignon sMgnoAiit, je suis tenté de le croire, mais aucun artiste n'ignorait Bourguignon. — L'homme était pour le moins aussi bizarre que l'acteur. A un certain moment, il avait joint à son art un petit commerce de pâtisserie sur le boulevard du Temple ; entre deux actes il s'échappait pour aller .couper aux titis un sou de flan ou de galette. Un jour, le directeur de la Porte- Saint-Martin a fait venir Bourguignon et lui a donné un rôle dans les Sept Merveilles du monde. Ce fut son apogée. Depuis lors, on n'a presque plus entendu parler de Bourguignon ; il est allé aux théâtres de labanlieue, il a erré, il s'est éteint.

COMÉDIE-FRANÇAISE

On ne badine pas avec tamùur, comédie en trois actes, par M. Alfred de Musset. (Novembre 1861.)

Le pays où se passe Taction de On ne badine pas avec Vamour est le pays azuré de Marivaux. Voici une salle de château donnant sur un parc, qui laisse soupçonner un village à l'horizon, un village du dixhuitième siècle. Au lever du rideau, des paysans en veste rouge et en bas à pois s'entretiennent de la prochaine arrivée de Perdican et de Camille, le fils et la nièce de monsieur le baron, leur hon mailre. Ils arrivent, en effet, les deux jeunes gens, — Tun gai, gracieux, pétulant, la jambe bien tournée, rœil de poudre, en bel habit de velours; l'autre, glaciale, muette, toute d'une venue, en robe blanche. Perdican sort de UDniversité ; Camille sort du couvent. Perdican est accompagné de son gouverneur, Bridaine, un ivrogne; Camille est escortée de dame Pluche, la plus noire et la plus sèche des duègnes. Perdican ne se sent pas de joie et de jeunesse ;

214 LBS PRBMlèltES REPRÉSENTATIONS

tout lui est souvenir; il saute au cou de tout le monde, excepté au cou de sa cousine. « — Camille laisse-moi te donner un baiser, »» lui dit-il. Et Camille de détourner sévèrement la tête. « — Camille, abandonne-moi ta main, comme autrefois. »» Et Camille de croiser ses deux mains sans répondre. «. — Camille, viens te promener en batelet jusqu'à ce vieux moulin que nous aimions tant. » Et Camille de le regarder de baut en bas et de se retirer dans son appartement.

M. le baron est confondu de la belle éducation de sa nièce; il apostrophe vertement à ce sujet dame Pluche et la traite de pécore; après quoi, il s*en- 'ferme gravement dans aon cabinet pour y rêver. Pendant ce temps, Perdican, comme un écolier en vacances, court les champs, entre dans toutes les chaumières, repasse par tous les sentiers aimés; et quand, essoufflé et poudreux, il revient au château, c'est pour se retrouver en face de Camille, aussi immobile et aussi guindée qu'auparavant. Il essaye encore une fois, pour l'acquit de sa conscience, d'attiédir ce beau marbre. « — A quand notre noce, cousine? lui demande-t-il. — Je ne me marierai jamais, Perdican. — Comme. tu voudras, Camille. » Cela dit et le dos tourné, Perdican, qui aime à em-" ployer son temps, avise sur la place du hameau une jeune fille en jupon rayé et court, avec des roses sur les joues, la petite Rosette, com^ie on Tappelle. Il prend bravement Rosette sous le bras, en lui disant : « -^ Viens avec moi, tu dîneras au château l » Ainsi finit le premier acte.

Vous- avez vu le décor du deuxième acte dans les

Page 1