LB FILS DE GIBOYER
elles-mêmes s'abordent avec des paroles semblables à celles-ci : « Vous êtes donc républicaine, ma chère? je vous croyais légitimiste. »
J'ai parlé d'impunité. Le danger de la pièce est là, en effet. L'impossibilité de la riposte, avec les mêmes armes, rend une telle audition choquante. Vainement la loyauté de l'auteur perce-t-elle par vingt étourderies; vainement, champion imprudent, se découvre-t-il en mainte occasion, faisant la part belle à ses adversaires ; on sent trop que les adversaires ne seraient pas admis dans ce champ clos, visière découverte ou baissée. On sent trop qu'une réfutation dramatique de M. de Montalembert, avec des franchises analogues, n'aurait aucune chance d'être acceptée et jouée. M. Emile Augier triomphe solitairement, la pire manière de triompher. Le nom d'Aristophane a été prononcé ; mais les pièces d'Aristophane se jouaient à ciel ouvert; tout spectateur pouvait se lever et protester. Personne n'a protesté l'autre soir, au Fils de Giboyer^ lorsque dans le salon d'une femme diplomatique, on avu passer la silhoutte raide et protestante d'un homme d'État trois fois protégé par son talent, par son âge et par son malheur, — le Socrate de M. Augier! Personne n'a protesté, en entendant accoupler, par un acteur de la pièce ces trois noms : Montmorency, la Trémouille et la Pretintaille !
A l'heure qu'il est, probablement, toutes ces choses ont été dites à l'auteur du Fils de Gihoyer avec plus d'autorité et de conviction que par moi. Malheureusement sa comédie ne comporte point d'atténuations. Elle est telle quelle ou elle n'est pas. Au lieu de
m'obstiner à une pénible discussion, je préfère me rabattre sur l'éloge, et dire combien toutes les parties taillées en plein cœur humain sont excellentes et ont été comprises de tous. La scène où Maximilien Gérard devine à un mot, à un eri, à une larme, qu'il est le fils de Giboyer, cette scène est une belle et digne scène. J'en écrirais autant du débat du dernier acte, où le mênàe jeune homme est prêt à renoncer à la main de son amante pour suivre^ là triste fortune de son père, si ce débat n'était encadré dans une scène • caricaturale et impossible.
Du moins, j'ai toute liberté pour rendre hommage au stjle, — le plus vigoureux, le plus substantiel, le plus net, le plus français, le plus parisien, le plus spirituel qui soit au monde et au théâtre. Répulsif ou sympathique, chaque trait enferme une pensée. La figure de Giboyer appartient bien maintenant à M. Emile Augier; il se peut qu'on vienne lui dire qu'elle rappelle le Tyrrel des EnfanUâ/ Edouard, le Carlos Herrera de Balzac, le Schaunard de la Vie de BoMme, X Escamoteur de M. d'Ennery, et même le Père de la Débutante de Théaulon ; elle les rappelle en les réunissant et en les agrandissant, à la façon formidable de la tête de Méduse. Le type est atteint, cela suffit.
Le Fils de Giboyer est admirablement joué, surtout par M. Got et par M. Delaunay. Je reviendrai d'ailleurs sur la comédie et sur les comédiens.
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