LE FILS DE GÏBOYER
mari. Hypocrites aussi, archi-hypocrites, Giboyer père et fils, secrétaires .anonymes ou pseudonymes d'une faction ou d'un homme, marchands d'opinions en gros et en détail. Je regrette ce titre, qui délimitait la pièce.
Je regrette bien d'autres choses encore, et surtout d'être obligé de me désaccoutumer à regarder le théâtre comme un lieu de refuge, comme un asile de distraction et de plaisir. C'est me donner un vernis bien bourgeois, mais enfin j'avais l'habitude d'y aller, — comment dirai-je cela? — pour m'amuser; faut- il donc que j'y aille à présent pour entretenir mes ressentiments ou raviver mes sympathies politiques? — Je relirai ce soir la Ciguës au coin du feu.
L'espace m'a manqué la semaine dernière pour parler de rinterprétation du Fils de Gïboyer. J'ai à peine eu le temps de dire le grand succès de M. Got et le relief extraordinaire qu'il a su donner à une figure efi'rayante de trivialité. On ne sculpte pas la boue avec plus de génie; on ne tire pas avec plus de puissance de la poitrine d'un goujat ces cris sublimes de sensibilité; on n'illumine pas le cynisme avec une pareille crânçrie et un plus sauvage délire.
Giboyer fils, c'est M. Delaunay, une autre note, brillante' et chaleureuse. Les deux doyens de la Comédie-Française, MM, Samson et Provost, apportent là leur autorité : l'une aristocratique et railleuse du bout des lèvres; l'autre vulgaire et tout épanouie. Madame Arnould-Plessy passe, un manchon aux mains, laissant après elle une singulière odeur de boudoir et de banc-d'œuvre. Madame Nathalie lui
donne laréplique avec un air sucré. Mais les honneurs du drame, en ce qui concerne ces dames, sont tous pour Mademoiselle Favarf, dont la distinction et rénergie ont triomphé d'un dénoûment difficilement admissible.
ODEON
Misanthropie et Bepentir, drame en quatre actes, par Kotzebue ; traducl^oD nouvelle de M. Alphonse Pages. (Décembre 1862.)
Une femme a trahi son mari et déserté la maison conjugale; après plusieurs années, le hasard les fait se rencontrer chez un ami commun. L'époux est vaincu par les larmes sincères de Tépouse, et aussi parla vue de ses enfants qu'on lui jette dans les bras. Il pardonne. Voilà, je crois, un. sujet bien simple; ajoutons qu'il est traité de la façon la plus ordinaire du monde, que les scènes s'en succèdent comme dans la vie réelle, que les situations sont amenées par la force des choses. Ce drame, intitulé Misanthropie et Repentir f et arrivé en droite ligne de TAUemagne, il y a une soixantaine d'années, a fait pendant longtemps pleurer tout Paris, et a eu plus de représentations que la Dame Hanche, Les maris y conduisaient leurs femmes pour les eflfrayer par le tableau des re* mords et de la honte d'Eulalie ; les femmes y menaient leurs maris pour apprendre de Meinau la
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grandeur d*âme et la sensibilité ; tout le monde y trouvait un enseignement et une émotion. Heureux résultats d'un sujet bien choisi 1
L'Odéon reprend aujourd'hui la pièce de Kotzebue, après ravoir jouée pour la première fois en 1799. Il s'est mis en frais d'une traduction nouvelle, qui se distingue.de Tancien ne parla suppression d'un acte. Je ne sais pas assez d'allemand pour me prononcer sur les autres différences, mais je dois dire queTeffet général est satisfaisant. L'impression produite par le dénoûment, vers lequel l'action marche avec une lenteur calculée, a été ce qu'elle est toujours, forte, profonde. Les comédiens se sont assez inégalement acquittés de leur tâche : une étrangère, du nom ou du pseudonyme de Béatrix,* débutait dans le rôle d'Eu-, lalie ; il a fallu l'encourager. Le personnage de Meinau convient à la nature sérieuse et triste de M. Ribes ; aussi l'a-t-il rendu d'une façon couvain* eue. Kotzebue aurait été content de lui, et cependant Kotzebue était difficile : à l'un de ses voyages à Paris, en 1804, ayant assisté à la représentation de Misanthropie et Repentir f par Madame Talma et Saint- Phal, il se montra médiocrement satisfait. •» Saint- Phal fut loin de remplir mon attente, écrit-il dans ses Souvenirs; d'abord, un homme aussi épais, aussi joufflu, ne devrait pas jouer le rôle de Meinau; en second lieu, il ne doit pas se démener ainsi; enfin, il ne doit pas être vêtu comme un ouvrier. Or, Saint- Phal portait un habit bleu foncé, à l'ancienne mode, avec des boutons jaunes ; une veste écarlate, avep de grandes poches carrées; des culottes noires et des bottes montant jusqu'au-dessus du genou. Lorsque je
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témoignai mon étonnement de ce costume bizarre, on me répondit qu'il était Allemand. J'eus beau protester, et montrer mon frac qui avait été fait en Allemagne, on ne voulut point en démordre, et Ton persista à me soutenir que c'était le costume allemand. Enfin, je terminai en disant qu'il n'y avait chez nous que les garçon» bouchers qui fussent ainsi vêtus. » Ce n'est pas sous le rapport du costume, non plus que sous celui de l'embonpoint, que Kotzebue pourrait se plaindre aujourd'hui de M. Bibes.
La destinée de l'auteur de Misanthropie et Repentir a été étrange et funeste.. On sait son ^irépas violent; pa connaît moins sa vie, pleine.de romanesque et de traverses. Comme Beaumarchais, dont il rappelle quelquefois la turbulence, il a été marié deux ou trois fois. La littérature et la politique se sont continuellement disputé plutôt que partagé son temps; neveu de Musœus et dirigé par lui dans l'étude des lettres, il s'est acquis une réputation méritée comme écrivain dramatique. On le joue et on le jouera toujours. Ses Deux Frères, pris comme Misanthropie et Re-pentir aux plus intimes racines du cœur humain, sont un chef-d'œuvre de sentiment et de comique aimable. Le Kotzebue homme politique laisse une mémoire plus obscurcie. Ayant beaucoup habité la Bussie eij ayant occupé des emplois, il avait fini par oublier sa nationalité, et par adopter sur les formes du gouverne- 'ment les opinions alors passablement absolues du cabinet de Saint-Pétersbourg. Aussi, lorsqu'il revint dans sa patrie, se troùva-t-il heurter de front les idées d'indépendance qui agitaient toute l'Allemagne et particulièrement la jeunesse des Universités. Un
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journal 4u'il fonda et dans lequel il ne cessa de plaider des doctrines anti-libérales, quelques brochures véhémentes et ironiques, tout cela joint à son titre d'agent diplomatique et de correspondant de l'empereur de Russie, qu'il ne prenait pas la peine de cacher , exaspéra un grand nombre d'esprits contre lui et précipita la catastrophe qui mit fin à ses jours.
Cette catastrophe est des plus farouches et des plus horribles. Un matin du mois de mars 1819, un tout jeune homme, aux longs cheveux blonds, d'un extérieur agréable et doux, se présenta deux fois chez Kotzebue, à Manbeini. Il voulait, disait-il, lui remettre une lettre de sa mère, une bonne vieille de plus de quatre-vingts ans, qui demeurait à Weimar, Voilà ce que, dans sa candeur, avait imaginé cet adolescent pour être introduit plus vite I Comme Kotzebue était très-occupé à écrire, on le pria.de revenir dans la soirée. Le jeune homme rentra à son auberge, dîna de fort bon appétit à la table commune, et causa gaiement avec ses voisins. Gaiement, entendez-vous? A l'heure indiquée, il était à la porte de Kotzebue. Un. domestique lui ouvrit et le fit entrer dans un cabinet, en lui disant qu'il allait prévenir son maître. Celui-ci, assis au milieu de sa famille et de quelques damés en visite, tenait dans ses bras son plus jeune fils, âgé de deux mois, et il disait : « J'avais précisément le même âge que cet enfant, lorsque j'eus le malheur de perdre mon père! » Sur quelques mots prononcés par le domestique, Kotzebue remit l'enfant à sa mère et passa dans son cabinet. Le jeune homme n'attendait que cet instant. Il se jeta sur Kotzebue,
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et, avec autant de sûreté que de vigueur, il lui enfonça un long poignard dans la poitrine. Tous deux roulèrent sur le plancher, la victime entraînant Tassassin, et luttant. Dans ses efforts inutiles, Kotzebue reçut encore trois coups, dont l'un lui traversa les poumons. Il expira sur-le-champ. L'effroi fut tel parmi les personnes accourues au bruit, que le meurtrier put sortir de Tappartement, descendre l'escalier et 'se frayer un passage au milieu delà foule amassée déjà.
Alors, tombant à genoux et levant ses regards au ciel, il s'écria d'un ton enthousiaste : « Je te remercie, ô Dieul de m'avoir permis d'accomplir avec succès cette œuvre de justice ! » Puis il se frappa à son tour du même poignard qu'il n'avait pas lâché, et s'affaissa dans son sang. . . .
Ce jeune homme, qui était un étudiant de TUniversité d'Iéiia, s'appelait Charles Sand. Je voudrais pouvoir dire à l'honneur de l'humanité que sa conduite ne provoqua qu'une réprobation universelle, mais la vérité m'oblige à avouer que « sa jeunesse, sa modestie et la pureté de ses mœurs » lui gagnèrent des sympathies en assez grand nombre, sinon des apologies, chez le peuple le plus renommé pour sa sensibilité. Encore aujourd'hui, il n'est pas rare d'entendre quelque bonne Allemande murmurer en soupirant : « Pauvre Charles Sand ! »
Moi seul, en me rappelant tant de chefs-d'œuvre d'honnêteté et de tendresse, je me surprends à plaindre Kotzebue.
Misanthropie et ^^j^ew^tr m'a entraîné un peu loin. C'est qu'il y a tant de souvenirs attachés à cette
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* pièce I II y a même plus, il y a comme une fatalité doulonreuse. N'est-ce pas, en effet, peu de temps après avoir traduit, lui aussi, le drame de Kotzebue pour la Comédie-Française, que Gérard de Nerval fut trouvé pendu, une nuit d*hiver? *