SAMSON
(Mars 1863.)
M. Samson se retire décidément du théâtre, au mois d'avril. Ce n'est pas qu'il se trouve ou qu'on le trouve trop vieux. Bien qu'il ait dépassé soixantedix ans, il a encore, comme on dit, bon pied, bon œil; et, ne jouant que les rôles de son âge, il lui serait aisé de prolonger sa carrière comique. Il ne le veut pas; il met à se retirer à temps une coquetterie que n'ont point ses confrères. Que la volonté de M. Samson soit faite I
En attendant le moment fatal, M. Samson passe actuellement en revue, les principaux rôles de son répertoire. C'est une série de représentations extré-' moment intéressantes^ et auxquelles ne manquent pas les amateurs. Il nous a rendu r Étourdi, Sganarelie, le Joueur, Bertrand tt Raton; nous aurons successivement : la Femme Juge et Partie^ le Festin de Pierre, le Vieux Célibataire, etc. En un mois, un jeune homme pourra connaître M. Samson aussi bien que nous, qui l'étudions depuis quinze ans. Il
est inutile de dire que dans ces soirées suprêmes, le comédien s'efforce de donner la plus complète expression de son talent.
Ce talent, auquel personne plus que moi ne rend justice, n*a rien, au premier abord, de saisissant ni de séduisant. M. Samson parle du nez de façon à rendre des points à un canard ; il laisse tomber ses paroles goutte à goutte ; sa démarche est aussi lente que sa diction ; son masque est sans variété. Jamais acteur n'eut plus besoin d'art, de science, d'expérience ; jamais acteur, il est vrai, n'en posséda et n'en acquit davantage. Il joue la nuance, comme les joueurs de billard jouent Vefeû. Son habileté est prodigieuse : il est à Taise dans ses défauts comme un autre dans ses qualités. Un des premiers inveaiteurs du jeu froid, il a conquis le public par la seule force de la vérité, de la raison, de l'esprit. L'horreur du mauvais goût est innée en lui. Aussi se tient-il toujours en dehors de l'éclat ; il ne sollicite pas le succès, il l'attend avec une sorte de fatuité tranquille qu'on devine au bout de quelque temps. C'est plaisir de lui voir donner la vie à des riens par son accentuation mordante, et découper le vers comme on découpe de la dentelle. Il réussit moins bien les rôles de sensibilité ; alors il ne vaut pas Bouifé,
PORTE SAINT-MARTIN
Reprise de Don Juan de Marana, drame fantastique en cinq actes et en quatorze tableaux, par. M. Alexandre Dumas. (Mars 1863. )
Quelques jours avant le Don Juan de M. Alexandre Dumas, j'arais vu le Don Jwi% de Molière àla Comédie-Française .
Dion Juan, ou plutôt U Festin de Pierre, produit toujours un grand eflFet sur le public; c*est une pièce à tableaux, et j'imagine que Molière, chez qui le poète n'absorbait pas le directeur, Ta composée plutôt en vue de l'argent que de là gloire littéraire. Le sujet en traînait partout lorsqu'il s'en est emparé; Dorimont et Villiers, deux comédiens, l'avaient traité avec assez de succès. Molière en a tiré certainement tout le parti qu'on devait attendre de sa supériorité ; mais, je ne crains pas de le répéter, malgré les côtés satiriques et philosophiques que les commentateurs prétendent y découvrir, j'y voîssur^tout une pièce à spectacle. Les scènes patoisées du
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deuxième acte ont été fournies, prétend-on, par Cbampmélé; elles sont même imprimées à la suite de ses œuvres. Ce n*est donc pas dans le Festin de Pierre qu'il faut trop chercher notre grand comique. Ceux qui baisent la trace de se^ œuvres me semblent faire un bon marché étonnant de la pièce primitive de Gabriel Tellez, le Christophe Colomb de don Juan Tenorio, pièce fort belle. Molière, trop fidèle à son principe de prendre son bien partout où il le trouve, joue un peu, dans cette circonstance, le rôle d'un Âméric Yespuce. Je suppose qu'en Espagne les choses sont plus justement replacées.
Cette légende de don Juan Tenorio est d'ailleurs plus que jamais populaire chez nos galants voisins. Elle tapisse les murs des remparts de Cadix, elle s'étale aux vitrines des papetiers de Séville, comme chez nous le Ju\f errant. J'ai acheté, Tan dernier, dans cette dernière ville, une de ces images sur bois, divisée en vingt-quatre petits carrés, enfermant* chacun un des épisodes de la vie du terrible séducteur. Le marchand m'a appris qu'on découpait ces petits carrés de papier pour les répandre, du haut des balcons sur le passage des processions, en même temps que les fleurs, et indistinctement avec d'autres images représentant des courses de taureaux et des tableaux militaires.
On sait que Thomas Corneille, bizarrement inspiré, a mis la pièce de Molière en vers, d'ailleurs très-spirituels, et que pendant longtemps les comédiens français ont substitué cette version poétique à l'œuvre originale. Ce n'est que dans ces dernières années qu'on est revenu au texte en prose.