ANTONY
Ëh bieu, tel qu'il est, avec ses maladresses» ses ridicules, ses inconvenances grosses comme des maisonSj Antony^ s'il devait être joué aujourd'hui pour la première fois, réussirait encore comme en 1831. On n'a rien pu contre lui, ni le Constitutionnel ^ ni Arnal dans Une Passion. On peut en éplucher le dialogue, en railler les enfer y les oh! les blasphèmes, les Satan, on n'échappera pas à ce souvegir, à cette figure. Coupable comme morale, mauvaise comme art, cette œuvre n*en porte pas moins, à chacune de ses pages, la marque d'une volonté et d'une énergie hautaines.
Aujourd'hui Antony est une pièce historique ; nous croyons même que le moment serait venu de la jouer avec les costumes du temps.
Nous n'avons pas vu M. Bocage àdiXi^ Antony ^ mais ' il nous semble que M. Laferrière est bien l'homme "qu'il faut à ce chef-d'œuvre manqué. M. Laferrière a un talent bizarre, uniformément nerveux et convtilsif ; iljoue en égoïste ou en somnambule, c'est-àdire sans s'apercevoir qu'il y a du monde à côté de lui. Sa première préoccupation est pour le public ; la seconde pour la pièce. — Dès qu'il entre en scène, il se dirige tout d'abord vers la boite du souffleur, devant laquelle il s'arrête, en demeurant immobile pendant quelques minutes, de l'air de quelqu'un qui dit : — Me voilà I Puis, lorsque la claque a suffisamment salué son apparition, M. Laferrière se retourne. Cest la deuxième position. Tout cela est aussi méthodiqu^ent réglé que l'école de peloton pour le soldat.
Dans l'état calme, il arpente la scène, pliant les
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genoux à chaque pas, en cadence. Quand id^ situation se monte, il étend les deux bras et secoue vivement ses mains, comme un magnétiseur qui opère sur son sujet. S'il faut pleurer,* il s'appuie contre les chambranles, tout debout; ou bien il va d'un meuble à un autre.
Sa grononciation est saccadée; sa voix insiste sur les a et le*r donne un développement d'ac^nt considérable.
Ce que paraît affectionner ce comédien, — d'ailleurs bien fait de sa personne y commQ on dit, — ce sont les rôles à bottes par-deiius le pantalon. Les auteurs ne le contrarient pas trop sur ce chapitre.
COMÉDIE-FRANÇAISE
Raprise des Comédiensj pat Casimir Delavigne. — M.'Empis. (Juin 1857.)
Casimir Delavigne continue là tradition des hommes charmants et bien disciplinés qui ont eu noms : Andrieux, Ducis, CoUin d'Harleville et Picard, auteurs zélés, organisations consciencieuses, qui ont plaidé pour le gofttei qui ont conquis Tèstime. Un peu plus que les. autres cependant, à de certaines époques, il s^est avancé timidement sur le terrain romantique, où on Teût tant désiré voir. Il s'est essayé au mouvement dans Don Juan cTAwtriche'y et à la couleur dans Une Famille au temps de Luther; mais soit qu'il ait été épouvanté de sa propre audace, soit que les reproches de son parti aient touché cette âme indécise,. il n'a guère poussé plu« loin ses tentatives, Victor Hugo et Alexandre D^mas sont restés les maîtres du camp.
Nous ne comprenons pas l'utilité de la reprise des Comédiem^ qui est une pièce vieillie et vieillissante,
tout à fait dans la première manière de Casimir Delavigne, et portant avec elle sa date comme un discours de la Chambre des pairs ou une ascension de mademoiselle Garnerin. Qui cela intéresse-t-il ? La jeunesse est accoutumée à chercher ailleurs ses modèles littétaires; et c'est un souvenir trop récent pour les hommes mûrs. De portée morale, il n'y en a aucune : c'est une lon^e boutade en cinq actes, une variation sur un thème consacré tour à tour par Scudéry dans fe.- Comédie des comédies, par Molière dans V Impromptu de Versailles et par Piron dans la Métromanie. Les caractères en sont communs, depuis Gran ville le marin,' sensible, généreux, emporté, jusqu'à ce lord Pembrock qui accumule sans motif les niaiseries les plus prodigieuses; les trois acteurs, Belrose, Floridore et Blinval, ressemblent à tous les acteurs ridicules connus. Rien de cherché dans les physionomies, rien d'imprévu dans les situations.
Reste le style, reste Tesprit. L'esprit, oui; il y a des mots trouvés, bien venuS; au milieu d'une foule de traits ramassés et d'épigrammes à'ana; il y a un certain effort de comique qui aboutit quelquefois : *
Attention ! j'entends notre jeune premfer; Son asthme le trahit du has de l'escalier.
Floridoje rend son rôle à l'auteur, parce que le personnage lui en semble trop marqué :
Cheveux gris dans les vers me semhle prosaïque; Cheveux gris déplairait à tous les hons esprits ; Et je ne dirai pas, monsieur : Mes cheveux gris1
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Reste le style. Le style, non. A part ces deux citations, et quelques fi^agments de tirade où la pensée sort entière du bloc alexandrin, il n'y a que le langage de la vie usuelle traduit en assonances. C'est écrft tantôt à la façon de deux et deux font quatre, et tantôt, ce qui est pis, à la façon pindarique : Granyille raconte qu'il est heureux d'avoir échappé auxfurewirs de Neptune, et Pembrock le quitte en disant c^m' Apollon le réclame, ce qui signifie qu'il va louer une loge grillée pour le spectacle xlu soir. Les attaques contre le romantisme sont nettement dessinées :
Eb bien! moi, sans courir après un trait malin, Je te le dis tout net : j*ai vu Londre et Berlin, Je trouve à nos auteurs un air de Germanie; On se perd dans les cieux, cliacun vise au génie; Pour ces penseurs profonds le rire est trop bourgeois, Et leur comique est gai comme VEif^rit des lois.
Mais comment trouvez-vous donc que soit le vôtre, ô Casimir Delavigne ! ôtes-vous bien certain de posséder le don de joyeuseté? Continuons à écouter vos railleries :
Ma muse aux grands sujets se monte sans effort; Mon style n'est pas gai^ messieurs, mon style est fort. Tbalie a dans mes vers un air tout romantique^ Et donne même un peu dans la métapbysique.
Boileau, timide auteur, qui n*a pas toujours tort, Sur un point seulement est avec moi d'acoord : J© foule aux pieds le sac où Scapin s'enveloppe; J'ai puisé dans Sbakspear, dans Scbiller et dans Lope ; Si le genre sévèw a pour vous des appas.
Lisez ma comédie et vous ne rirez pas.
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Un iaisenr de roinans, dont la verve est glacée, Peut, par de vains détours, énerver Ba pensée, El, perdu dans le vague ^ avec nos "grands esprits, Des brouillards d'Albion obscurcir ses écrits. Du théâtre français les muses plus sincères ^ Pe ce vague innocent ne s'accommodent guères.
Le vague, les brouillards d*Albion, Tair de Germanie, la métaphysique, voilà tout ce que Tauteur .des Comédiens f ce jeune homme d'alors, voyait dans le romantisme. 11 est vrai que sous cette enseigne on enrôlait indistinctement Chateaubriand et Bàour- Lormian , madame de Staël et Perceval-Grandmalson . Les brocards dirigés par Casimir Delà vigne contre l'école nouvelle devaient flatter la partie têtue ou idiote du parterre» ainsi que le juste-milieu acadé* mîque où il cherchait déjà sans doute sa place. A trente-six ans de distance, ces épigrammes qui, d'ailleurs, n'oat jamais suscité autant d'éclats de rire qu'on voudrait le faire croire, paraissent misérables . et donnent presque à cette reprise le ridicule caractère d'une rancune rétrospective.
Il est hors de notre pensée de prêter cette intention à M.. Ëmpis. Nous n'ignorons pas que, par son âge, par ses sympathies et surtout par ses œuvres, l'administrateur actuel du Théâtre-Français est tout gagné aui convictions dramatiques de MM. d'Epagny, Mazères et Viennet, ses contemporains. Son avènement au poste laissé vacant par la retraite de M. Arsène Houssaye ftrt signalé par la reprise de Brueys et Palaprat; quelques j<>urs plus tard, on remit à l'étude la Jeune Femme colère, et il fut beaucoup question des Templiers, Ces manifestes
successifs donnèrent immédiatement la mesure de M. Empis; il n'avait trompé personne, on eut le directeur auquel on s'était attendu. Nous concevons parfaitement la conduite de Thonorable auteur de Lorà Novart et son acharnement à rechercher un à un les succès d'avant-hier pour en faire les succès d'aujourd'hui. Il obéit à la loi si chère du souvenir, et involontairement, sans s'en rendre compte, l'avenir se bornant pour lui chaque jour davantage, il place son culte exclusif dans le passé, certain de toujours justifier de la sorte la haute confiance qui Ta placé à la tête du Théâtre-Français. C'est bien. Il veut être infaillible; il le sera. En tant que critique, nous associerons même notre zèle au sien : il ne songeait peut-être point à V Hector de Luce de Lahcival, nous le lui rappellerons. Il y a une mine dans cette idée. En attendant, nous voudrions pouvoir signaler un succès dans la reprise des Comédiens, mais notre conscience nous interdit cette concession. Le pamphlet médiocrement amusant du Hmeur du Havre de Grâce, comme l'appelait Petrus Borel, n'attirera pas les étrangers. M. Got, qui est un acteur moderne, a complètement échoué dans son rôle, mais complètement, et nous l'en félicitons.
COMÉDIE-FRANÇAISE