‹ Les premières représentations célèbresChapitre 7 sur 70 · MADELEINE BROHAN · texte numérisé non relu

MADELEINE BROHAN

(Juillet 1857.)

Le talent de cette belle et agréable personne n'est point de ceux qui commandent Tadmiration et déchaînent renthousiasme. Madame Madeleine Brohan joue bien, dit purement, plaît au regard; mais elle n'a^ ni cette âpreté, ni ce coguinisme auxquels se reconnaissent plus ou moins les actrices de race. Il ne lui arrive jamais de faire craquer ses rôles, d'outrer une situation, d'oublier ses camarades et la scène; Téventàil de Célimène s'ouvre et se déploie harmonieusement dans ses admirables mains blanches; mais n'ayez pas peur qu'il s'y brise, broyé entre deux alexandrins fiévreux de Molière. Est-il bien certain qu'elle soit née pour le théâtre? Ne semble-t-elle pas plutôt appartenir à cette classe de femmes dont les robes apparaissent sur le perron des châteaux et qui font de leur vie une perpétuelle fête

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sereine? Je cherche la passion sur ce visage heureux, et je n'y trouve que la grâce.

La grâce et la bonté, voilà en effet cette Madeleine Brohan tout entière; et, pour notre compte, nous estimons que dans son répertoire il n'est guère qu'un rôle dans lequel elle puisse absolument s'incarner : c'est celui d'Elmire, du Tart'Uife. Quoique complètement attrayante, madame Madeleine Brohan se rattache bien moins à l'aristocratie et à ce que nous appellerons Martisfocratie, qu'à l'opulente et élégante bourgeoisie parisienne. Elle en a la santé, la bonne humeur inaltérable, l'esprit facile. On ne / redoute pas de l'approcher, on n'appréhende pas un de ces coups d'œil glacials par lesquels les grandes dames arrêtent l'audace en chemin. Comme Elmire, elle écoutera jusqu'au bout les déclarations, ne toussant qu'à l'hémistiche convenu ; et, si elle repousse les galants, ce sera sans les foudroyer.

Après Elmire, mademoiselle de la Seiglière est le personnage où se retrouvent le plus à leur aise les qualités sympathiques de madame Madeleine Brohan. Mais la Célimène de Molière, mais la Silvia de Marivaux, mais la Marianne de Musset, ont toujours été et seront longtemps encore des types trop puissants pour elle. Où prendrait-elle les splendides arrogances de la première, l'ardeur taquine et énervante dq la seconde, les cruautés froides de la dernière? Ces trois rôles, accommodés à toutes les sauces anglaises du diabolisme féminin, ne peuvent être rendus que par des comédiennes affolées, moitié femmes, moitié chimères, et non par de tranquilles jeunes femmes qui semblent sortir de la maison impériale de Saint-Denis.

COMÉDIE-FRANÇAISE

Reprise de Bertrand et Baton^ comëdîe en cinq actes, par M. Scribe. (Juillet 1857.)

Je ne sais plus à qui M. Scribe a emprunté Bertrand et Raton^ mais je suis certain qu'il l'a emprunté à quelqu'un et à quelque ouvrage. Les puritains de la critique sesont souvent élevés, et avec raison, contre les plagiats de M. Alexandre Dumas; ils ont presque toujours gardé le silence devant les emprunts de M. Scribe. Il est vrai que ce silence recouvre un certain dédain littéraire. La plupart du répertoire du théâtre de Madame, composé de petites pièces de nuances, destinées à l'oubli comme les répertoires de Carmontelle ^t de Théodore Leclercq, doit sa naissance aux romans en vogue de l'époque; les Malheurs d'un amant heureux, Michel et Christine, sont des titres et des actions transportés du livre à la scène. Plus tard. Al. Scribe prit la Femme de qua- ' vante ans cTe Charles de Bernard, et en fit une Chaine,

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Il a employé le même système dans ses opéras-comiques; Haydée est une nouvelle de M. Prosper Mérimée. Je n'ai pas sous la main les autres matériaux nécessaires pour poursuivre cette énumération; et ma prétention n'est pas d'ailleurs* de consacrer, aujourd'hui du moins, une étude au génie dramatique de M. Eugène Scribe.

Je sens toutefois que je viens de faire vibrer, en la révoltant, une fibre chère à unô portion du public, qui renoncera difficilement à ses sympathies pour ce qu'on est convenu d'appeler les petits chefs-d'œuvre de M. Scribe, c'est-à-dire pour les Premières Amours, le Mariage enfantin y la J)emoiseHe à marier , la Heine de séisme ans, qui resplendissent en lettres dorées dans les médaillons des galeries du Gymnase, comme autant de titres de gloire. Ces vaudevilles ont force de souvenirs chez la génération du dernier règne, et j'aurais dû épargner peut-être ces innocentes babioles qui se sont incrustées dans ma niémoire, à moi aussi, .entre une leçon de géographie et un dîner chez mon oncle : Beaux jours de notre en-fance, tous voilà, vous voilà revenus/ Mais au jpoint de vue où l'on veut placer M. Scribe, c'est-à-dire au sommet de Tart dramatique contemporain, il m'est permis de faire taire mes impressions premières pour protester contré cette apothéose intempestive. Ce n'est pas une raison, parce que quelqu'un aura composé quelque chose comme Girofli, gîrojla, pour que mon admiration lui. soit désormais acquise. Or, les Premières Amours, le Petit-Fils, la Petite Sœur, le Oraiid-Papa, la Marraine, et beaucoup d'autres ouvrages de M. Scribe, ne sont que les Qirofii,

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girofla de notre adolescence. C'est typique, mais c*est sans valeur.

Quant à ses grandes pièces du Théâtre-Français, à ses oomédies en cinq actes, à Bertrand et Raton, à VAmiitieuXf au Puff, aux Contes de la reine de Navarre, à la Czarine, je crois que Fopinion est plus exactement édifiée sur leuj» compte que sur ses vaudevilles; elle y a reconnu depuis longtemps l'impuissance dans la peinture des caractères, la vulgarité dans Fintrigue, Tabsence ou le ridicule du style. Chacune de ces pièces-là est Toeuvre d*un homme qui ne doute de rien, qui a la conscience de son autorité et qui en abuse. Il n'y a pas de sacrifice qu'il ne fasse à la partie ignorante de ses spectateurs. Il mâche l'histoire, et dit ensuite^ : Avalez I Ce que cet honorable membre de TAcadémie française a fait des dates, des événements, des personnages fameux, est inimaginable. Peu de mois après les journées de juillet 1830, Louis-Philippe se plaisait à se promenei^ dans Paris, un parapluie sous le bras, et à monter dans les omnibus. Eh bien! M. Scribe s'est accoutumé à regarder tous les rois de l'histoire comme des rois-citoyens; il les a invités à monter dans son omnibus et il leur a prêté son propre parapluie.

Conçue dans ce système de travestissement qui change un ministre en un notaire, et une reine en une petite bourgeoise, la comédie de Bertrand et Raton, entée sur l'intéressante fortune de Struensée, qui avait déjà inspiré des romans et des drames, obtint dans le principe un succès qui s'est soutenu à toutes les reprises. La faute en est aux excellents yiterprètes qu'elle a toujours rencontrés.

CÔMÉDIE-FRANCAISE

Reprise de Philibe^^iey comédie en trois actes et en vers, par M. Emile Augier. — Duel avec l'auteur, (Août 1857.)

Le souvenir de PhUiberte pst lié intimement, pour nous du moins, au souvenir de notre première affaire d'honneur. Lors^de la représentation de cette pièce au OjQ|nase, il y a un peu plus de quatre ans, nous écrivîmes dans une revue un article où nous essayâmes de faire passer toutes nos répulsions pour la littérature alors si tiède de M. Emile Augier. Le futur académicien n'avait encore composé ni le Gendre de M. Poirier ni le Mariage^d' Olympe, deux pièces dans lesquelles son talent s'est ouvert une voie nouvelle et qui ont nécessairement modifié notre jugement. Après avoir débuté spirituellement dans la Cigiië, il s'était arrêté tout à coup comme un danseur atteint du coup de fouet, et il était rentré en boitàntdans la coulisse. Pendant sa maladie, en proie à d'incohérentes réminiscences, il avait conçu une singfllière comédie intitulée Gabrielle, où se retrou-

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vent, accouplés et hurlants, les procédés et les styles si divers de Picard, de M. Scribe et' d'Alfred de Musset. 11 avait jeté là-dedans toutes sortes de choses, comme dans les vol-au-vent à la financière : maximes, crêtes de coq, fantaisie, ris de veau, écrevisses et brutalités. Et cela avait réussi. Chacun avait pris dans cette œuvre ce qui lui convenait. L'Académie, elle-même, venue la dernière, et armée d'une fourchette plus grande que les autres, en retira un prix de vertu.

M. Emile Augier, encouragé par ce succès de marmite conjugale, n'hésita point. Entre la bourgeoisie qui l'app^ait son poëte lyrique et la critique qui ne lui accordait qu'une sorte de bon sens dénué d'élévation, il se décida pour la bourgeoisie. Une sœur ou tout au moins une cousine germaine de Galrielle, paru,t bientôt, à laquelle il donna le nom de Phili" àerte. Mêmes concessions, mêmefifiion de toutes les manières. Ce fut alors que, la littérature dramatique nous semblant sérieusement menacée par un de ses représentants les plus écoutés, nous tentâmes de réagir contre ce second succès, dans la mesure de notre humble autorité et de nos humbles forces. Nous cherchâmes à expliquer combien, après les hardies et glorieuses tentatives de Victor Hugo, d'Alexandre Dumas et d'Alfi'ed de Vigny, la petite réaction de M. Emile Augier nous paraissait insignifiante et hors de propos. Nous cherchâmes tant, que Tauteur de PMliberte trouva notre appréciation plus que sévère^ et qu'il n'hésita pas à nous en^yer deux de ses amis pour nous demander compte de certains termes où les droits de la critique luiïem-

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