‹ Les premières représentations célèbresChapitre 62 sur 70 · MONSIEUR KT MADAME FEENEL · texte numérisé non relu

MONSIEUR KT MADAME FEENEL

VÂuie. Ce très-chaste intérieur à trois (jeu de mots à part) est soudainement troublé par l'arrivée d'une Parisienne à tous crins, Adèle de Solîgny* brillante veuve, enjouée, spirituelle, moqueuse, — ^de grands yeux et un tout petit cœur. Adèle de Soligny vient voir madame Fernel, avec qui elle a été élevée au couvent. Gare à la ville de Troyesl

A peine, en effet, la sémillante Solîgny a-t-elle montré le bout de son toquet dans la rue du Cloître, que voilà tous les Troyens saisis d'un délire amoureux. Sa première victime est naturellement M. Fernel, notaire assoupi, qui se réveille au froufrou d'une robede soie; sa seconde victime — non moins natu-

. rellelnent — est l'amoureux de madame Fernel, le petit journaliste non influent. L'incendie est allumé, et Dieu sait jusqu'où s'étendraient ses ravages, si un digne médecin à chapeau rond et à tabatière ne 86 mettait en tête d'en arrêter les progrès. Pour cela, il imagine de marier madame Adèle de Soligny au rédacteur de V Étoile de VAube; les trois derniers actes de la pièce sont employés à cette machination sans délicatesse et sans habileté. On ahurit tellement la pauvre veuve, on lui fait de tels affronts, on lui adresse de tels- reproches, qu'elle se sauve enfin de Troyes, après avoir lâché un demi-consentement à l'union à laquelle tout fe monde la condamne.

Les époux Fernel sont doublement sauvés, et se précipitent dans les bras l'un de l'autre, après avoir répandu de ces bonnes larmes qui sont « la rosée

" ^es ménages. »

Je suis peut^tre bien curieux , mais j'aimerais

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savoir à qui des deux collaborateurs, M. Ulbach ou M. Crisafulli, revient la paternité de cette singulière image.

Du reste, tout est singulier dans cette pièce, que jeconsidère comme une satire des plus violentes et des plus amères de la vie de province, satire involontaire et d'autant plus exacte. Certe.s, M. Fernel s'ennuie à bon droit dans le caveau de famille oréparé de son vivant par sa femme. Le ciel nous garde de ces vertus sans sourires et de ces dévouements couverts de moisissures! Habillée de gris jusqu'au menton, les yeux baissés, le parler lent, madame Fernel ressemble moins à une bourgeoise qu'à une sœur de charité. Elle a de ces airs de résignation qui feraient fuir un mari jusqu'au Kamstchaska ou jusqu'à l'Opéra, — une nuit de bal. Elle accueille son amie Adèle de Soligny par ces mots : « Sais-tu ce que c'est qu'une lessive? » Oh ! la détestable forfanterie que la forfanterie du devoir! Oh! le détestable orgueil que l'orgueil de la simplicité I Être ménagère, c'est très-bien, mais poser pour la ménagère! Voilà pourtant ce que fait madame Fernel, la pecque vaniteuse, cent fois au-dessous de la dernière femme de pécheur, inconsciente de son dur labeur et s'agenouillant chaque soir avec ses enfants, sans s'en apercevoir! '

Il y a aussi la mère du journaliste, dans Mon-sieur et Madame Fernel, J'ai oublié d'en parler. C'est une figure sèche et peu sympathique. Elle s'étonne beaucoup que la lelle dame ne s'empresse pas d'oflfrir ses trente mille francs de rente à sodt ' fils, et elle vient lui dire son fait à elle-même, en

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plein salon. « Trouvez-moi des mères de ce calibrelà, à Paris! » s'écrie un des personnages. Outre qu'il n'y a rien de plus désobligeant que ces différences entre Paris et la province, je doute, en effet, qu'il se rencontrât ici des mères aussi peu sensées que madame Renaud, la mère du rédacteur en chef de VJ^toUe de VAuhe.

Ce rédacteur et le docteur Bourgoin, qui complètent l'ensemble provincial, sont à peu près insignifiants.

On dit cependant, — et personne plus que moi n'est disposé aie croire, — que toutes ces physionomies ont dans le roman une physionomie et un relief particuliers; que le petit drame qui les relie est bien agencé et plausiblement déduit; ,que tout y a sa raison d'être. 'Quel changement alors dans le pàssajge du livre au théâtre 1 On n'y retrouve que le style; qui est tel qu'on devait l'attendre d'un écrivain: châtié et distingué comme M. Louis Ulbach.

Si Monsieur et Madame Fernel a réussi, c'est donc par le souvenir du roman, et par ce parfum exagéré» d'honnêteté qui impose toujours aux spectateurs fri-: voles. Les artistes du Vaudeville doivent se partager le reste de cette réussite, principalement ma-, dame Jane Essler, qui a prêté sa grâce mélanco-^ lique à madame Fernel. Mademoiselle Francinei Cellier se tire agréablement d'un rôle qui flotte entre Célimène et la grue.

COMEDIE-FRANÇAISE

ifot, comédie en trois actes, par MM. Eugène Labiche et Edouard • Martin. (Mars 1864.)

Si la pièce de MM. Labiche et Martin avait été représentée sur une scène de genre, que de personnes auraient crié au miracle et à la comédie! Jouée au Théâtre-Français, elle fera crier au vaudeville tout bonnement. Gela prouve une fois de plus que le eadre n'est pas aussi étranger qu'on le croit aux mérites d'une peinture, que les choses changent d'aspect selon le point de vue où l'on se place pour les regarder, que les hommes se comportent autrement dans un salon que dans une guinguette, et que, finalement, Moi ne vaut pas le Misanthrope et VAuper-ffnat. Il est des chefs-d'œuvre inconscients, et je n'hésite pas à ranger dans cette heureusf^ série les premiers ouvrages de M. Eugène Labiche. Arrivé après Duvert et Lauzanne qui avaient agrandi le cercle du vaudeville et en avaient fait un des astres ks plus vagabonds du ciel de la fantaisie, il a dû se

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