‹ Les premières représentations célèbresChapitre 63 sur 70 · MOI · texte numérisé non relu

MOI

donner un mal extrême pour conquérir une place après eux. Il y a réussi, à force de sujets plaisamment absurdes, d'inventions bouffonnes à outrance, de caractères accusés au microscope, de tropos disloqués comme des clowns de féerie. La comédie est venue toute seule alors/ sans qu'il y pensât, — sans qu'il osât y penser, — comme autrefois elle était venue dans le grenier à sel du répertoire de Gherardi.

A cette période se rattachent de petits actes charmants, et ce miraculeux Chapeau de paille d'Italie^ qui datera comme un des éclats de rire du dix-neuvième siècle.

Que, plus tard, M. Labiche, devenu maître de la situation par l'abdication de Duvert et Lauzanne, ait mesuré ses forces et se soit vu hanté par le fantôme de la comédie, c'est ce que, loin de nier, je suis au contraire très-porté à supposer. Sans renoncer àce don d'excentricité auquel il doit tant, il s'est appliqué à l'observation ; et Ton doit à cette seconde manière : le Voyage de M. Perrichon, les Vivacités du Capitaine Tic, la Station Champbaudet, les Petits Oiseaux, etc., toutes pièces côtoyant plus ou moins la comédie et imprimant à la gaieté un essor plus vaste que d'habitude. En présence de ces intéressantes tentatives et de ces succès si loyalement obtenus, le Théâtre-Français ne pouvait demeurer indifférent : il a fait des ouvertures £M. Labiche, et de ces ouvertures est résultée la pièce représentée lundi dernier.

Ce qui me plaît avant tout dans MM. Eugène Labiche et Edouard Martin, c'est que, pour entrer

284 LES PBEMIÈBKS REPRÉSENTATIONS

' dans la maison de Molière, ils n'ont modifié en rien leur manière accoutumée. Ils ne sont poipt allés emprunter des échasses au voisin. On ne les a pas vus saisis d'un effroi sacré et en proie à de littéraires inquiétudes. Us savaient ce qu'on attendait d'eux, et ils n'ont pas dépassé l'attente générale ; ils ont donné ce qu'on leur demandait, ni plus, ni moins. Ils n'auraient pas fait autrement pour les Variétés ou pour le Gymnase.

Moi est, comme on le pressent, une étude de l'égoïsme. Cette étude, Cailhava l'avait déjà tentée dans une comédie en cinq actes et en vers. Plus modestes; MM. Labiche et Martin se sont contentés de trois actes, dans lesquels ils s'attachent à peindre deux figures d'égoïstes, Dutrécy et La Percherais, le premier, égoïste honteux, timoré, « peint en rose >» ; le second, égoïste endurci, absolu, cynique. Us ont fait connaissance dans un coupé de diligence dont ils occupaient les deux coins, et ils ont commencé à s'apprécier en admirant leur mutuelle persistance à ne point céder leur place à une dame. Dutrécy est un vieux garçon de cinquante-quatre ans, oncle d'une jeune fille qu'il oublié volontiers dans un pensionnat; forcé, à la fin, de l'en retirer et mis en demeure de la marier convenablement, il se demande s'il ne ferait pas bien de l'épouser lui-même, en dépit — ou à cause — de la disproportion d'âge. Il est encouragé dans cette idée par les soins mignons de la petite personne, qui le cajole uniquement pour n'être point renvoyée à sa pension. Elle le sert à table, elle lui lit les journaux. Dutrécy croit lire dans ces prévenances tout un avenir de félicité, et

Page 1