‹ Les premières représentations célèbresChapitre 64 sur 70 · MOI · texte numérisé non relu

MOI

il se décide à disputer Thérèse à deux jeunes gens qui en sont vivement épris.

Ces deux jeunes gens, Armand et Georges, sont placés en opposition à Dutrécy et à La Percherais; ils représentent le dévouement dans ce qu'il a de plus élevé, le sacrifice dans ce qu'il a de plus douloureux. Tous deux adorent Thérèse, et c'est à qui renoncera à son amour en faveur de l'autre. On a même vu le moment où ils allaient s'expatrier cha* cun de son côté. Pendant ce temps-là, l'égoïste Dutrécy essaye d'avancer ses affaires auprès de sa nièce; mais il est accueilli par un vif sentiment de répulsion lorsqu'il démasque ses projets. Tout le monde autour de lui se récrie ; on lui fait de Thymen le plus sombre tableau; il ne s'en émeut guère; il est philosophe; son œil perçant va même jusqu'à entrevoir d'agréables compensations aux *catastrophes conjugales qu'on lui prédit. « Le vilain homme! » dit en le quittant une jolie veuve, qu'on lui avait dépêchée en ambassade. Heureusement que ce que ne peuvent les conseils, un médecin l'obtient à l'aide d'une feinte consultation : il persuade à Dutrécy que Thérèse est d'une complexion très-délicate, qu'elle traînera peut-être trois ou quatre ans, et qu'un voyage en Egypte est au moins indispensable. En Egypte! Dutrécy s'alarme, toais pour son propre compté; il se voit déjà garde-malade, donnant des soins au lieu d'en recevoir. Cette perspective change sa résolution ; et, comme cédant à un accès de générosité, il abandonne la main de sa nièce à Georges de Verrières, Tun des deux m)bles, jeunes gens nommés plus haut.

386 LES PREMIÈRES HEPRESENTATIONS

On n*aura, d'après ees lignes, qn'noe faibte iii% de la pièce, qui est surtout en détails et en mats, — mots de situation plutôt que mots d'esprit, les meilleurs, ceux qu'on doit • préférer au théâtre. J'avoue que l'intrigue est ténue, et que les péripéties se laissent prévoir trop complaisamment. On a souri à la rencontre* de Georges et d'Armand qui, après s'être connui^ dans une île de sauvages^ se re* trouvent à Paris, amoureux de la même femme. Rien n'eût été plus naturel au Palais-Boyal. Un peu moins de naïveté dans les moyens est nécessaire à la Comédie^Française; les rouages y doivent être dissimulés avec plus de précaution. Les auteurs de Moi le comprendront tout de suite en regardant jouer Une faut jurer de rien, par exemple.

Leur meilleur acte est le premier. Les physionomies des deux égoïstes y sont touchées avec une vérité et un esprit des plus amusants. En réalité, ils sont toute la pièce. Régnier et Got les jouent supérieurement, — mais GeoflEroy etLesueurles auraient bien joués, eux aussi.

Est-ce une gageure (et si c'en est une, va-t-elle durer longtemps?) que M. Lafontaine a faite d'accepter tous les petits rôles qui se présenteront à lui? Le voilà revenu à jouer les aspirants de marine maintenant!

Il y a toujours eu au Thé&tre*Fran$ais une comé-^ dienne qui a éternellement dix-sept ans. C'est de fondation. Autrefois, c'était mademoiselle Mars; ensuite est venu le tour de mademoiselle Anaïs; aujourd'hui, c'est mademoiselle Emilie Dubois. Rien ne conserve une sociétaire eomme l'ingénuité.

MOI 28Tf

En résumé, le public a Sait un bon ei cordial accueil à la comédie nouvelle et aux auteurs nouveaux.

Je suis certain qu'un grand succès est réservé... à la seconde œuvre de MM. Labiche et Martin.

GYMNASE

L'Ami des Femmts, comédie en cinq actes, par M. Alexandre Dumas £ls. (Mars 1864.)

Il y a deux Gymnase : Tan qui est l'asile des moaurs bourgeoises, des chastes amours, le temple du bon motif. Son répertoire ne se compose que de petites pièces d'une heure ou deux, miroirs d'un monde riche, élégaut, moral. Là fleurissent la plaisanterie discrète, Tobservation urbaine, l'émotion arrêtée à point. Ce Gymnase, il faut l'avouer, est un peu à l'état de souvenir et ne vit guère que sur son passé; ses desservants sont partis ou dispersés : Bayard est mort; Dumanoir sacrifie aux faux diôux ; Gustave Lemoine se tait. — L'autre Gymnase, le nouveau, est tout acquis à un genre dont il a singulièrenaent développé l'importance, c'est-à-dire à l'étude des phénomènes de la passion, à l'analyse des sentiments exceptionnels. Son répertoire est pomme une audacieuse parenthèse ouverte dans la société actuelle. Il se plaît dans l'illicite, il va droit au scabreux. Â lui les situa-

l'ami des femmes 289

tions compromettantes, les turpitudes froides, les effronteries calculées. Il a une loupe pour tous les scandales. Ses pièces durent toute une soirée ; ses comédies ne reculent ni devant les coups de pistolet, ni devant les sanglots, ni devant les agonies. C'est le Gymnase du Demi-Monde, de Diane de Lys^ de la Famille de Puyméné, des Fous, du Démon du Jeu, de Montjoie, C'est le Gymnase tel que l'ont fait MM. Alexandre Dumas fils, Emile Augier, Edouard Plouvier, Théodore Barrière, Octave Feuillet.

Alexandre Dumas fils surtout ! Son œuvre est déjà assez étendu pour qu'on puisse arrêter un jugement sur lui. Dans ses six grandes pièces, dont chacune a retenti dans la foule parisienne comme un coup de canon, il a donné la formule d'un talent pkin de force et d'éclat. La force a diminué aujourd'hui, mais l'éclat est resté. Comme écrivain dramatique il possède toutes les habiletés et toutes les séductions; nul n'a le dialogue plus aisé, la répartie plus alerte, la tirade plus ouvragée; c'est un arrangement, une disposition, une harmonie qui semblent la nature elle-même. Pourquoi faut- il que le choix de ses sujets le classe parmi les désenchanteurs ? Il m'apparaît comme le Choderlos de Laclos du dix-neuvième siècle, et je me sens inquiété en présence de telle de ses comédies autant que devant un chapitre des Liaisons dangereuses.

VAmides Femmes n'est pas fait pour diminuer cette impression; au contraire. Jamais le sarcasme de M. Alexandre Dumas fils n'avait encore été poussé aussi avant que dans cette production, lentement ourdie et parachevée comme une vengeance. Son es-

prit y a des raffinements de cruauté inattendus, avec un ton didactique qui le transforme en professeur de scepticisme. Il blesse savamment, en annonçant les coups; d'autres fois, il s'emporte en détonations choquantes; il perd la mesure; son mot émerge du limon grossier du Danube. — Si friand que soit le publie de ces agressions, de ces exécutions, de ces répressions, il a trouvé cette fois que notre redresseur do torts y mettait une violence trop impitoyable ; il n'a pas tenu à être aussi désenchatité qu'on voulait le faire; il a pris le rôle de Philinte, et il a essayé de rappeler doucement ces vers à Alceste-Samas fils:

..... Parfois, n'eu déplaise à votre austère honneur, Il est bon de cacher co qu'on a dans le cœur. Serait-il à-propos et de la bienséance Do dire h mille gens tout ce que d'eux l'on pense ? £t, quand on a quelqu'un qui hait ou qui déplaît, Lui doit-on déclarer la chose comme elle cstV

DUUAS FILB.

Oui.

LE ruBuc.

Quoil vous irez dire à la vieille Emilie Qu'a son âge il sied mal de faire la jolie, Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun ?

Page 1