DUM^S FILS
Fort bien.
l'ami des femmss 291
LE PXTBLIG.
Vous VOUS moquez.
DUMAS riLS.
Je ne me moque point, £t je vais n'épargner personne sur ce point.
Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville Ne m'offrent rien qu'objets à m*écbaufFe* la bile. « J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond, Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font.
On TOUS aura sans doute déjà dit qu'il y a peu d'action dans VAmi des Femmes; c'est en effet un des ouvrages les moins intrigués qui se soient produits au théÂtre. Les personnages entrent et sortent, préoccupés exclusivement du soin de poser leur caraclère^ par axiomes, ou par apologues dans le goût du fameux panier de pèches. Les récits y ont une longueur inusitée. Un M. de Ryons, — qu'on pourrait appeler aussi bien Olivier de Jalin , ou Desgenais, ou Bordognon, — est le héros de la pièce et celui qui a mérité le surnom de VAmi des Femmes, On ne s'en douterait pas au premier abord, car je vous le signale comme un impertinent de la plus insupportable espèce. Il n'a pas autour de lui assez de plats pour y Inettre les pieds^ Cependant, lorsqu'on s'habitue un peu à ses manières, on s'aperçoit que cet animal a un cœur à sa façon, et qu'il est même susceptible do quelque dévouement. C'est le terre-neuve des ménages; il plonge, pourramener sur la berge les maris infidèles. Dans la nouvelle comédie du Gjmnase, M. de Ryons réconcilie Madame de Simerose avec M. de Simerose : voilà qui est bien; mais, avant cela que d'aboiements inutiles, que de gambades impor-
292 LES PBEMIÉRES REPRÉSENTATIONS
tunes I Les figures accessoires de cette pièce, qui en contient beaucoup, sont traitées et fouillées avec une recherche aiguë, souvent plaisante, toujours spirituelle (le mot esprit est inutile quand on parle d'Alexandre Dumas fils); mais, comme les figures principales, elles manquent toutes plus ou moins d'attraction sympathique. Les qualités ardentes de^la Dame aux Camélias , les efi'usions encore .assez nombreuses de Diane de Lys, les élans plus rares du Fils naturel, tout cela s'est retiré absolument de XAmi des Femmes. M. Dumas fils ne peut pas aller plus loin dans le désenchantement et dans la désillusion ; autrement il deviendrait méchant. Il faut que son talent se transforme.
\2Ami des Femmes est bien joué, mais il l'eût été mieux au temps de Brossant, de Dupuis et de Madame Rose-Chéri ; bien des brutalités alors eussent été adoucies, bien des scènes pénibles eussent été sauvées à force de délicatesse et d'art.
COMEDIE-FRANÇAISE
Keprise du Gendre de M, Poirier, comédie en quatre actes, par MM. Emile Augier et Jules Sandeau. (Mai 1864.)
Il y a juste cent trente-six ans qu'un pauvre diable, moitié gentilhomme, moitié abbé, mais tout à fait écrivain, dînant de deux jours l'un, et couchant peniant les nuits d'hiver dans une chaise à porteurs, Soûlas d'Allainval, faisait jouer à la Comédie-Française la très-brillante comédie intitulée V Ecole des Bourgeois. La noblesse d'alors y était représentée sous les traits du marquis de Moncade, un mauvais sujet, un fat, un impertinent, ruiné, ruinant; wi demeurant, plein de charmes; d'une jolie figure et d'un joli esprit, habillé à ravir, débraillé à point. Moncade est resté un type au théâtre, et un emploi; s'il est venu après don Juan, il a devancé Lovelace et Almaviva; il a fait souche de libertins élégants. On sait le sujet de V École des Bourgeois, qui s'est toujours maintenue au répertoire de la Comédie-Française : le marquis de Moncade veut rétablir sa fortune en épousant la
2d4 LES PBBMIERBS REPRÉSENTATIONS
ûlie d'une bourgeoise enrichie ; il brave les brocards de ses amis à pirouettes, et fait consciencieusement sacour à sa nouvelle famille, composée de marchands et de robins; il séduit tout le monde, jusqu'à Toncle Mathieu, un bourru doQt il a raison avec quelques accolades. Benjamine elle-même n'est pas aussi insensible à ses belles manières qu'elle feint de le paraître, et cette petite fi^le va devenir marquise, lorsque, à l'heure de la signature du contrat, une lettre de Moncade, se trompant d'adresse, tombe tout à coup au milieu des bourgeois rassemblés et rompt le mariage. Cette lettre commence par ces mots célèbres : « Mon cher dtùc, enfin c'est ce soir que je m' encanaille,. > »
Cette comédie, qui donnait une vigoureuse leçon à la bourgeoisie, sans ménager la noblesse, a été jugée depuis longtemps comme une des meilleures et des plus charmantes qui aient été faites après Molière et Regnard. Cela n'a pas empêché son auteur, le pauvre d'AUainval, de mourir dans la peau d'un indigent.
Après cent trente-six ans, il a plu à deux hommes en renom, académiciens ou en passe de le devenir, MM. Emile Augier et Jules Bandeau, il leur a plu, dis-je, de continuer Y École des Bourgeois et de la compléter. L'idée était heureuse; le temps avait marché, les opinions s'étaient élargies, — le sujet 6tait mûr. Ils ont repris l'intrigue de d'AUainval au point où celui-ci l'a abandonnée. Dès que le rideau se. lève sur leur pièce, on apprend que le duc est encanaillé. Le marquis de Presles marié à Antoinette Poirier, c'est, en effet, Moncade ayant épousé Benjamine.