LB GENDRE DE M. POIRIBR
Français qu'au Gymnase. M. Bressant, qui compte Moncade parmi ses bons rôles, représente, à mérite égal, le marquis Gaston de Presles. C'est M. Provost qui fait Poirier : masque, attitude, diction, tout est fidèle et comique en lui.
(Août 1864.)
Bon Jérôme Coton I honnête comédien lyonnais! illustre professeur de mélodrame ! que dirais-tu si tu voyais ta jeune et gentille élève, la petite Victoria, devenue aujourd'hui actrice accomplie et applaudie, et pensionnaire du Théâtre-Français de Paris? Sache, excellent Jérôme, que le Théâtre-Français est le premier théâtre du monde depuis que ton théâtre à toi, le petit théâtre de la galerie de l'Argue, est démoli. L'avais-tu devinée, cette charmante enfant dont tu fus le Samson, et à laquelle tu voulus bien révéler le secret de cet art qui, pour les uns, est et demeure éternellement le secret du sphinx, et qui, pour les autres, comme pour Victoria, n'est autre chose que le secret de Polichinelle? Avais-tu deviné tout ce qu'il y a en elle de grâce émue, dé charme délicat, de fleur de sympathie? Oui, sans doute; aucune de ces qualités natives, qui n'échappent à personne, ne pouvait t'échapper à toi, comédien enthousiaste et
professeur convaincu. Tu aurais souhaité de la diriger vers le répertoire de tes grands maîtres, vers les œuvres immortelles des Caigniez et des Guilbert de Pixérécourt; tu avais commencé à la former pour les rôles d'héroïnes innocentes et persécutées, de damoiselles qui gémissaient dans des tours, de servantes accusées injustement. Je te soupçonne même de lui avoir inculqué -les premiers éléments du combat à Vhaehe, Tu lui montrais un avenir resplendissant de feux de Bengale, à côté de toi, dans Moiert, chefde brigands y ou dans le Château pénlleux.
Elle a trompé ton espérance, mon pauvre Jérôme Coton î Le vent de la bohème l'avait apportée sous ton toit, le vent de la bohème la remporta. Elle alla on ne sait où; et toi, suprêmement bon, tu Foublias peut-être. Tu retournas majestueusement à tes forêts ténébreuses, à tes chaumières abandonnées, à tes ponts du torrent, à tes palais en ruines; tu retournas à tes tyrans, à tes traîtres, à tes niais, à tes gardes, à tes ermites ; tu retournas à ta toque, à tes bouffants, à tes crevés, à tes bottes molles, à ta grande épée, à ton style solennel, à tout ce qui a toujours été ton admiration, ta vocation, ta viel
Mais tu avais communiqué l'étincelle sacrée à cette obscure petite fille. Ton héroïque amour de Tart était passé. dans son- âme. Elle appartenait désormais tout entière aux tréteaux, au public, aux poètes divins et aux fabricants de vaudevilles. Scribe la réclama le premier; —Scribe ! tu as dû entendre quelquefois ce nom ; il a fait des mélodrames, lui aussi. — Elle s'accommoda des i)etites intrigues, des petits sourires et des petites larmes. On la trouva intelligente. Je le
300 LES PBEMlèBES REPRÉSENTATIONS
crois bien! Louis Lurine et Raymond Deslandes écrivirent pour elle une comédie trop vite oubliée : les Comédiennes; Théodore Barrière recommença Tado-. rable légende de Cendrillon; Edouard Plouvier là choisit pour ses Fous y et Victorien Sardou pour ses Ganaches, Le sort en était jeté, la renommée l'avait marquée du doigt. Elle allait grandir et rayonner. Des propositictos lui arrivèrent de cinq ou six théâtres à la fois; elle les refusa; elle aimait le Gymnase, où la reconnaissance la liait, car elle ne garde pas tout son cœur pour les choses dé la scène seulement.
Molière la voulut. On ne résiste pas à Molière. L'intéressante orpheline dut prendre le chemin de la Comédie-Française, non sans un grand effroi. Peutêtre, en songeant aux visages sévères des membres du comité, se rappelait-elle, ô Jérôme Coton, ton imposante incarnation à'ITanadan Barberonsse / Ce ii'étaient pas les encouragements qui lui manquaient cependant. En route elle avait épousé M. Lafontaine, le dernier jeu ne -premier. Elle n'osa pas, pour ses débuts, aborder du premier coup ce rôle d'Agnès qu'elle vient de jouer la semaine dernière; elle s'y était préparée par celui de Cécile, de II ne faut jurer de rien, une autre Agnès, T Agnès d'Alfred de Musset et du dix-neuvième siècle. 11 fallait pourtant se conformer au programme de la maison et obéir aux traditions des sociétaires. Les réceptions au numéro 4 de la rue Richelieu ont leurs épreuves inflexibles, comme les réceptions maçonniques.
Madame Victoria Lafontaine a donc pris son courage à deux mains , et interprété ce rôle si doux et si charmant, dont on a bien tort de faire un épouvantai!
aux jeunes actrices. Gestes, regards» attitude, voix, tout a été harmonieux et simple. Le côté victime a été principalement accusé d'une façon nouvelle et inattendue. D'ordinaire, les débutantes insistent faiblement sur l'amour d'Agnès pour Horace, qui est sa justification; elles se contentent de sautiller et d'où- j
vrirdes yeux aussi naïfs que possible. Madame Victoria Lafontaine a étudié le rôle à un autre point de» 'vue. Elle a cherché à faire aimer Agnès malgré Arnolphe, et peut-être un peu aussi malgré Molière. i
Elle y a complètement réussi. ^
PORTE SAINT-MARTIN
Les Flibustiers de la Sonore^ dramp en dix tableaux, par MM. Amédée Rolland et Gustave Airaard. (Septembre 1864.)
Mon cœur, en désespéré, Court la prétentaine ; Qui peut savoir si j'irai Jusqu'à la trentaine!
Mais que l'avenir âoit gai Ou qu'on me fusille^ Un baiser, Camille, ô gué !
Un baiser, Camille!
Celui qui improvisait ces couplets prophétiques, dans un souper de la Maison-d'Or ou.du café Leblond, il y a vingt ans à peu près, était un jeune Provençal du nom de Raousset-Boulbon. On ne le connaissait guère que comme viveur ; il était en train de dissiper une assez belle fortune; mais, au moins, sa prodigalité se doublait d'une forte dose de fan-taisie. C'est ainsi qu'il vécut pendant trois mois entiers sur la Seine, dans un bateau à vapeur qu'il avait acheté