LES FLIBUSTIERS
et meublé élégamment, et où des musiciend et des cuisiniers formaient le meilleur de sa compagnie. — Sa fortune mangée au son de la musique, Gaston de Raousset-Boulbon chercha un but à sa vie ; il avait essayé de la littérature, et même, ainsi qu'on Ta vu, de la poésie ; mais ce n'était pas un aliment assez actif pour son organisation. Il se fit colon en Algérie ; et, à la veille de la révolution de février, il était sur le point d'obtenir du gouvernement une concession importante.
Une nature du genre de la sienne ne pouvait rester indifférente à la politique. Le comte de Raousset- Boulbon brigua la représentation nationale dans son département et échoua. Il fonda un journal et échoua encore, — Qu'allait-il tenter de nouveau? Cette fois, il était bien ruiné. Il interrogea le vent ; le vent souflSait à la Californie. L'ex-viveur, l'ex-colon, Texjournaliste eut rapidement pris son parti : il s'embarqua, comme passager de troisième classe, sur un steamer en partance pour Sah-Francisco. Pendant deux ans, dans cette étrange capitale, on le vit exercer les plus étranges métiers, jusqu'au jour où un traité conclu avec une maison de banque de Mexico le plaça à la tête d'une compagnie française, autorisée à reconnaître et à exploiter les mines d'or et d'argent de la Sonore, depuis longtemps abandonnées à cause du voisinage redoutable des Indiens-Apaches. Cette concession, librement et régulièrement faite par le gouvernement mexicain, devait éveiller de nombreusesconvoitises, et, par suite, rencontrer une foule d'intrigues et d'obstacles. — Ce fut d'abord le général Blanco, chef militaire de la province de Sonore, qui,
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prétendant n'avoir point reçu d'instructions, s'opposa àTenvahissement des deux cent soixante-dix hommes commandés par Raousset-Boulbon. Un temps précieux fut perdu en difâcultés et eh correspondances ; on imagina mille vexations contre les Français, qui se virent insensiblement conduits à se mettre sur le pied de guerre.
Leur petite troupe, dont Teffectif fait sourire à distance, eut ses jours de triomphe; elle s'empara d'Hermosillo, une ville de douze mille âmes, et elle put se flatter un instant de l'espoir de tenir la campagne. Cet espoir fut détruit par la maladie qui s'abattit sur le comte de Raousset-Boulbon. Il fut obligé, clopinclopant, de regagner San-Francisco. Mais la Sonore était devenue son idée fixe; il en parlait à tout le monde, il en rêvait, il en écrivait surtout : « Oui, mon idée est grande, noble, pleine de promesses! Elle a mieux que Tattrait d'un roman, que Téclat d'une aventure... Un peuple n'a pas le droit aujourd'hui de laisser ses champs infertiles, ses mines enfouies, ses frontières murées ; il faut périr ou marcher avec les siècles. .. S'agit-il de recommencer les invasions du mojen âge, de voler et de massacrer, de crier : V(B victis/ei d'établir le servage? Non, certes. Mes hommes portent avec eux la prospérité et non la désolation. Le peuple de la Sonore le sait bien : il est pour moi. »•
Cette lettre à un ami est du 28 janvier 1854; le .28 juin de la même année, l'obstiné Provençal, ayant rallié une nouvelle troupe^ entrait pour la seconde fois en Sonore, et tentait un coup de main malheureux sur Quaymas. Après un combat de trois heures,
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il brisait son épée, et se réfugiait au consulat de France avec ses compagnons d'armes. La partie était définitivement perdue. Traduit devant un conseil de guerre, comme conspirateur et comme révolté^ Gaston de Raousset-Boulbon fut passé par Tes armes, un matin d'une belle journée d'août.
Mais que l'avenir soit gai Ou qu'on me fusiUe...
Il était âgé de trente-six ans. Son souvenir est encore aujourd'hui gardé fidèlement par ses amis, qui le considéraient tous comme un esprit d'élite et comme un digne cœur. Un d'eux, M. Henry de la Madelène, a écrit sur lui une notice fort touchante et queje voudrais voir plus répandue. — A quelque époque de sa vie qu'on le prenne, le comte de Raousset-Boulbon apparaît comme une figure trèscaractéristique et singulièrement intéressante; le coup de volonté de ses dernières années l'isole en partie de son temps, et le rattache à cette dynastie de hardis coureurs d'équipées, grands hommes lorsqu'ils réussissent, aventuriers lorsqu'ils échouent.
Un fragment de sa correspondance semble avoir fourni aux auteurs de la Porte-Saint-Martin l'épisode principal de leur drame : « Peu de jours après que le gouvernement de la Sonore m'eut déclaré rebelle et pirate, écrit Raousset-Boulbon, au moment même où j'étais mis hors la loi, où tout individu avait droitde me tuer comme un chien enragé, il se trouvait, à ces fêtes qui réunissent l'élîte du pays, une grande et belle jeune fille, nommée dona Maria-Antonia ***.
COMÉDIE-FRANÇAISE
Maître Guérin^ comédie en cinq actes, par M. Emile Augier. (Octobre 1864.)
Maître Guérin est un notaire chauve et retors, qui porte avec vanité les favoris de Joseph Prud'homme, et qui, dans les circonstances solennelles, s'affuble volontiers des lunettes de Jacques Ferrand. Il vit dans une grande maison, froide, meublée de fauteuils verts, avec sa femme, humble et craintive créature, qui excelle à faire des soufjlés. Maître Guérin a un fils, lequel a embrassé la carrière des armes, où son avancement a été rapide : lieutenant-colonel au premier acte, il revient colonel au second, et commandeur de la Légion d'honneur. C'est sur ce fils unique que le vieux notaire a concentré, je ne dirai pas sa tendresse, — le cœur lui fait absolument défaut, — mais ses rêves d'ambition, et ils sont nombreux. Pour commencer, il veut s'anoblir; il cherche à devenir propriétaire du domaine de Valtaneuse, afin de pouvoir signer Guérin de Valtaneuse, et, plus tard, Val-