‹ Les premières représentations célèbresChapitre 8 sur 70 · PHILIBERTE · texte numérisé non relu

PHILIBERTE

blaient dépassés. L'un de ces amis était cet honnête et charmant poëte qui devait mourir quelques mois plus tard , emportant les sympathies générales , M. Charles Reynaud.

Nous habitions à cette époque un modeste hôtel garni ; nous étions tout à fait dans les traditions du folliculaire qtfon cherche de mansarde en mansarde pour lui apprendre à respecter les gloires nationales. Les mandataires de M. Emile Augier, les plus galants» hommes du monde, nous invitèrent à retirer de notre article quelques métaphores malsonnantes pour les oreilles de l'auteur de Phïlilerte, habitué dès son enfance, comme Montaigne, à de doux concerts. Il nous en coûta de refuser à ces messieurs une chose si simple au premier abord ; mais nous tâchâmes de leur faire comprendre que notre intention, en écrivant ce compte rendu, n'ayant point été évidemment d'être agréable à M. Emile Augier, nous ne pouvions nous rétracter sans courir les risques de passer pour un étourdi, ou tout au moins pour un homme de lettres désireux d'atteindre à tout prix à la fabuleuse longévité du corbeau.

Une rencontre fut jugée nécessaire. Quoique nous éprouvions pour le duel les répugnances de tout esprit sensé et de tout cœur ouvert, nous ne crûmes pas pouvoir refuser cette satisfaction à M. Emile Augier. Il nous semblait d'ailleurs qu'il y avait derrière nous iin parti de jeunes gens que l'on n'eût pas été fâché d'envelqpper dans un double reproche d'injustice et d'envie. Un triste matin d'avril, au nombre de sept (M. Empis flls était là comme médecin), nous nous rendîmes dans un coin de la forêt de Saint-

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Germain, avec plusieurs engins meurtriers dérobés sous des manteaux. La mise en scène fut ce qu'elle est ordinairement dans ces circonstances : froide et presque muette. Chacun de nous mit sciemment la vie de Tautre au bout de son pistolet ; chacun de nous tira. Le résultat fut nul, mais oe qu'on appelle rhonneur fut satisfait.

Il importe d'ajouter, pour ceux qui ont le courage de. plaisanter sur ces événements, qu'on ne déjeuna point, et que les deux adversaires, inconnus jusqu'alors l'un à l'autre, ne se sont jamais revus depuis. Qui sait si chacun d'eux ne s'était point senti intérieurement froissé d'une résistance, poussée peutêtre à l'excès des deux côtés, mais dans tous les cas puisée aux sources les meilleures de la conscience et de la dignité?^

Nous n'avons raconté cet incident C[ue pour initier nos lecteurs à quelques-unes des difficultés de la position de critique. Notre monde littéraire a, comme tout autre monde, ses passions, ses mélancolies, ses aventures. Les passants ont beau dire, à propos de plusieurs d'entre nous : « Laissez donc! vous croyez qu'ils s'éreintent ; tout à l'heure, ils se donneront la mainl » N'en croyez qu'à demi les passants. La plupart d'entre nous, au contraire, dépensent une sincérité incroyable dans ces questions d'écoles et do doctrines, dans ces luttes d'idées où il y a trop souvent autre chose que des tropes mis hors de combat et des substantifs gisant sur le sol. Une vie extraordinaire anime plus .que jamais les groupes artistiques. On hait des livres et des pièces, on en adore d'autres, hn fictions revêtent des corps.

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Un certain intérêt s'attache néanmoins à cette exagération qui est le signe infaillible auquel se reconnaissent les natures véritablement et exclusivenàent littéraires, natures de dupes peut-être, hélas I Pour nous, épris jusqu'à la mort de cette chère folie, né lui demandant pas autre chose que les voluptés de l'esprit, heureux seulement de vivre par elle et pour elle, nous ne nous défendons pas de l'emportement avec lequel il jious arrive quelquefois de la servir. Le dévouement n*est pas toujours discret, ^ais au moins nos rares colères ne nous laissent ancun remords. Le bruit ou le duel passé, nous pouvons regretter nos paroles, jamais notre jugement. C'est 06 qui se produit pour nous à propos de cette JPAUiberte dont, après quatre années, la reprise au Théâtre-Français nous a apporté les mêmes impreseiûns que la première représentation au Gymiiase- Dramutique.

Philiberte (un vilain nom de femme!) avait été écrite pour mademoiselle Eachel. Nous ne savons pas ce que cette comédie étrange et ce rôle ingrat seraient devenus entre l$s mains de la grande actrice; mais ni mademoiselle Judith ni, avant elle, madame Rose Chéri n'ont pu donner la vie sérieuse à cette figure de pastel terne. Plusieurs ans de repos n'ont fait qu'ajouter des poussières nouvelles à ce cadre, pour lequel M. Emile Augier parait avoir une certaine prédilection. Nous n'avons jamais admis la possibilité de l'existence de cette 'jeune fille qui, placée dans un milieu de distinction et de luxe, s'obstine à se trouver laide ^ malgré les démentis formels de son miroir et les madrigaux qui naissent

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SOUS ses pas. Telle est cependant la donnée ,sî peu humaine et surtout si peu féminine de PhUïberte, Il n'y a pas là un caractère, il n'j a qu'une monomanie; aussi le public est-il plus étonné qu'intéressé. Nous ne nions pas les efforts que M. Âugier a tentés pour tirer de ce sujet des scènes ingénieuses; nous disons seulement que son esprit a porté à faux. Il est des paradoxes difSciles à dramatiser, quelque habileté et quelque délicatesse qu'on puisse avoir; or, ce n'est point précisément par la légèreté de main que brille le jeune académicien* Il lui faut, plus qu'à tout autre, des situations franches et des personnages en relief. Nous croyons deviner que, dans PAiliberte, il a voulu faire du Marivaux attendri; mais son style, embarrassé de muscles, n'a pas cette liberté molle des maîtres secondaires du dix-huitième siècle, qu'il s'est essayé çà et là à pasticher. Chez lui, le gros mot, grec, gaulois ou simplement bourgeois, se montre à chaque instant derrière le sourire.

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