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Ce brusque changement dans les habitudes d'Alexandrine n'avait point échappé aux regards perçans et scrutateurs de sa mère. Celle-ci n'avait fait encore aucune observation à sa fdle, mais elle la surveillait avec plus d'attention , et se promettait bien d'éclaircir un mystère qu'elle ne pouvait comprendre. Depuis une huitaine de jours, elle n'avait pas vu Dernouville en particulier, et les lettres qu'elle avait écrites étaient restées sans réponse. Elle comprenait bien qu'Adolphe voulait rompre avec elle, et cette idée la torturait cruellement dans sa vanité de femme et dans son amour; car elle aimait passionnément Dernouville, et souffrait profondément de se voir délaissée.
Elle était bien sûre qu'Adolphe l'avait abandonnée pour une autre femme , mais
quelle était cette femme? Voilà ce que madame de Forestan ne pouvait deviner, et néanmoins , des soupçons étranges et poignans tourmentaient de temps à autre son imagination malade : elle se rappelait que depuis une quinzaine de jours Adolphe était d'une galanterie et d'une prévenance singulière pour Alexandrine ; elle croyait même parfois avoir surpris entre eux quelques gestes, quelques regards d'intelligence. Alors elle frémissait de colère et de douleur, et, comparant la beauté jeune et fraîche de sa fille avec la sienne qui se fanait chaque jour davantage , elle sentait sa poitrine se gonfler de fiel et d'amertume ; des larmes brûlantes sillonnaient ses joues.
A peine Alexandrine venait-elle d'en-
mi ami;. i s i
trer dans le pavillon, que la vicomtesse sortit tout à coup crime allée sombre, et s'approcha de la porte, en marchant sur la pointe du pied.
— Que vient-elle faire ici? pensait-elle. Rien, certainement; il y a dans tout ceci quelque chose d'incompréhensible '...Tout à l'heure, ayant d'entrer, elle a bien regardé si personne ne pouvait la surprendre!... Depuis ce matin je l'observe!...
J'ai fait ce que j'ai pu pour la retenir auprès de moi!... Elle a trouvé le moyen de s'échapper!... Il faut absolument que je sache !... Que peut-elle faire dans ce pavillon?.... Sa passion subite pour la peinture!... ce n'est pas naturel !... Oh ! c'est un prétexte, sans doute !... Elle écrit peut-être !... elle écrit à ses camarades
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de pension des lettres qu'elle veut me cacher !... Oui, je n'en doute pas, je vais surprendre une correspondance secrète ! . . avec un jeune homme, peut-être !... Oh ! quelle idée !... quelle idée!... mon Dieu!.., C'est à me rendre folle !... c'est à me faire
commettre un crime! Adolphe!....
Adolphe!... Oh! s'il était vrai!... L'ingrat!.... l'Ingrat! s'il me dédaignait
pour ma fille !... Elle l'aime!... Je ne sais pourquoi j'ai cette pensée!... mais je suis sûre qu'elle l'aime !... Grand Dieu ! quel bruit!...
Elle venait d'entendre parler à demivoix dans le pavillon.
Alexandrine n'était pas seule.
Madame de Forestan, agitée d'un trem-
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blement convulsif, penche et colle son oreille an trou de la serrure... Elle ^entend plus rien. Mais tout à coup le bruit recommence !... (Test comme deux voix qui se répondent , l'une tendre et suppliante, l'autre faible et craintive!... Puis elle entend comme le bruit d'un baiser.
— Alexandrine! Alexandrine ! s'écriet-elle en frappant avec force contre la porte. Que faites-vous là?... Ouvrez.
Elle ne reçoit aucune réponse,
— M'entendez-vous, Alexandrine? reprend-elle avec un accent impérieux et sévère. Je vous ordonne de m'ouvrir,
— C'est vous, maman?., dit Alexandrine
d'une voix émue. Vous m'appelez?.
— Je vous dis encore une fois de m'ouvrir!,.. à l'instant même.
— Oui, maman, j'y cours !... Rien qu'un instant, une seconde.
— A l'instant même, vous dis-je? ou j'appelle votre père!... Je fais enfoncer cette porte !...
La vicomtesse frappait à coups redoublés ; sa voix était haletante et voi-
« lée par la colère.
Et, comme Alexandrine ne se hâtait pas d'ouvrir, sa mère reprit avec encore plus de force.
— Malheureuse ! vous n'êtes pas seule !
— Si, maman, je vous jure !... balbutia la jeune fille avec une intonation de frayeur indéfinissable.
Au même instant, la fenêtre de l'atelier fut ébranlée violemment dans Tintérieur; on la secouait rudement pour l'ouvrir; mais le bois des châssis, gonflé par l'humidité , et les gonds couverts de rouille, résistaient opiniâtrement aux plus vigoureux efforts.
La vicomtesse s'élança derrière le pa-« villon, et distingua un instant, à travers les rideaux de mousseline, une main qui n'était pas celle d'une jeune fille.
— Alexandrine ! s^écria-t-elle avec em-
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portement, voulez -vous bien ouvrir!...
ou j'appelle le jardinier! et je fais jeter
bas cette porte à coups de pioche!
Malheur à vous, si vous tardez à m'obéir.
— Jean! cria -t- elle d^une voix vibrante de colère, apportez votre bêche!... courez !...
Cette exclamation furibonde produisit un effet magique. La porte s'ouvrit aussitôt; mais Alexandrine, pâle et. tremblante, la tenait à deux mains, comme pour défendre l'entrée du pavillon à sa mère.
— Un homme est avec vous, malheureuse !... Quel est cet homme!
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— Je suisseule!... je vous jure !... bégayait Alexandrine, les joues blanches comme de l'albâtre.
— Vous mentez, vous dis-je!... quelqu'un est avec vous!... Je vais savoir qui ! . . .
Alexandrine se mit tout à coup devant la porte, et barra le passage avec son corps et ses deux bras qui frissonnaient.
— Quoi!., malheureuse !.. vous osez !..
Et la vicomtesse essaya de la repousser en arrière, mais inutilement.
— Vous n'entrerez pas, ma mère! dit
sourdement Alexandrine, dont les dents claquaient.
— Ah ! je n'entrerai pas !.. et qui donc pourra m'en empêcher?...
Alors ce fut une véritable lutte. La vicomtesse, haletante, étreignait avec force les deux mains d'Alexandrine, qui faisait d'incroyables efforts pour repousser la porte contre sa mère.
Pendant ce temps-là, on ébranlait toujours la fenêtre avec violence , mais elle ne cédait pas et les vitres se brisaient avec fracas les unes après les autres.
— Jean ! s'écriait la vicomtesse , aile/
appeler mon mari!... tous mes domestiques ! Venez tous !
Mais le jardinier était beaucoup trop loin, pour que la voix de sa maîtresse, affaiblie par la fatigue de cette lutte opiniâtre , pût arriver jusqu'à lui. Il ne bougeait pas et continuait à déterrer des pommes de terre en sifflant.
Enfin , la vicomtesse, épuisée de lassitude, et dans une exaspération impossible à rendre , frappa sa fille au visage.
— Ah! vous me frappez!... dit sourdement Alexandrine en secouant la tête avec menace. Mais vous ne savez donc pas que je peux vous perdre!... Tenez!... voyez cette lettre !...
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Madame de Fores tan poussa un cri terrible et faillit tomber à la renverse. Elle venait de reconnaître une lettre qu'elle avait écrite la veille à Dernouville, en lui faisant mille protestations d'amour, et le suppliant de revenir.
- — Cette lettre!... oh! rends-moi cette lettre!... dit-elle d^une voix éteinte.
— Je la garde ! répondit Alexandrine d'un air de triomphe.
— Ma fille, je t'en conjure, rends-moi ce papier!... Je ne dirai rien à ton père!., je te pardonnerai !...
— Non !... non!... ma mère, ne me par-
donnez pas! dites à mon père tout ce que vous voudrez!... Je ne dirai rien, moi!... Cette lettre parlera beaucoup mieux !
— Ah! malheureuse enfant, tu menaces ta mère !...
— Non, je prends ma revanche, répondit Alexandrine, les dents serrées.
— Cette lettre!., je t'en supplie!
— Non!...
— Ah ! tu me refuses ! tu me refuses ! Je l'aurai bien de force!...
— Essayez!...
Madame de Forestan essaya d'arracher la lettre à sa fille, mais elle vit bien que c'était une chose impossible.
— Oh, Dieu!., cette lettre, qui te l'a donnée !...
— C'est mon secret î...
— Parle, je t'en conjure! Dis-moi!., ce n^estpas lui qui te Ta donnée!..
— On ne me l'a pas donnée ! je Tai prise! dit Alexandrine avec un sourire plein d'amertume.
— Mais quelqu'un est dans ce pavillon!
reprit la vicomtesse, en s'élançant tout à coupavec impétuosité contre Alexandrine,
qui fit plusieurs pas eu arrière de la violence du choc.
— Adolphe! s'écrie la vicomtesse en pénétrant dans l'intérieur du pavillon. Misérable ! vous trahissiez la mère pour séduire la fille !
— J'ai profité de vos leçons, madame, répond froidement Dernouville.
— Ah ! vous êtes un infâme !
— Silence, madame!... Il est inutile de faire un esclandre qui vous perdrait vous et votre fille! reprit Adolphe avec une émotion douloureuse et profonde.
Croyez-moi , prenons l'un et l'autre le
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meilleur parti, et taisons-nous!... VooS m'avez dit mille fois que l'amour ne pouvait pas durer toujours, et qu'on était fou de résister aux inspirations de la jeunesse et du plaisir !... Il n'y a plus maintenant, il ne peut plus y avoir d'amour entre nous!... Adieu, madame!... adieu, mes yeux s'ouvrent!... Je vois combien j'étais insensé !.. et quelle est ma cruauté folle, mon ingratitude envers cette douce et incomparable Amélie, que j'ai rendue pour vous si malheureuse!
— Ah! vous êtes un indigne, monsieur, murmura la vicomtesse au milieu des sanglots. Il ne vous suffisait donc pas de me tromper, de me trahir ! . . cette lettre que j'ai eu la faiblesse de vous adresser, vous êtes assez lâche pour l'avoir livrée à
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ma fille, qui veut s'en faire une arme contre moi...
— Non, madame, je n'ai pas commis cette lâcheté! répliqua Dernouville avec une indignation profonde. C'est votre fille qui a pris cette lettre dans mon portefeuille; je vous jure quelle Tafait à mon insu, et que je ne suis pas complice d'une pareille infamie. Alexandrine, continuat-il avec l'accent de la prière, je vous en conjure, donnez-moi cette lettre!... que je la déchire aux yeux de votre mère.
— Non, monsieur, non, je ne rends pas cette lettre, dit Alexandrine d'un ton résolu ; je ne la donnerais pas à ma mère pour tous ses diamans! c'est ma seule arme ! Avec cela je ne crains pas ma
mère ! je suis tout aussi forte qu'elle! je la brave !
— Vous êtes une fille dénaturée ! s'écria Dernouville, plein d'horreur.
— Je suis la fille de ma mère ! répondit Alexandrine avec une inflexion railleuse. Je suis telle qu'on m'a faite!/.. Depuis quinze ans on me gronde, on m'humilie , on me bat!... Maintenant que je suis grande!... eh bien! je me venge!...
La vicomtesse avait senti ses genoux se dérober sous elle ; n'ayant plus la force de se soutenir, elle tombadans un fauteuil, anéantie.
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- — Mi» mère avait un amant , reprit Alexandrine. J'ai voulu faire comme elle ! j^ai pris un amant!...
— Monstre!.. .murmura la vicomtesse, qui s'évanouit.
Dernouville s'empressa de lui jeter de Peau fraîche au visage , pour la rendre à la vie et, dès qu'elle eut rouvert les yeux, il s'enfuit dévoré de honte et de remords.
— Elles sont aussi viles Tune que l'autre ! pensait-il. Voilà donc pour quelles femmes j'abandonnais Amélie!... 0 Dieu!
comme j'étais aveugle !