QUATRIÈME PARTIE
T. il. 17
Il s'éloigna rapidement comme d'un lieu maudit.
Son cœur était bourrelé de remords. 11 aurait voulu pouvoir se transporter tout à coup devant Amélie pour tomber à ses
pieds, lui demander pardon, et mourir s'il ne Fobtenait pas.
Une métamorphose étrange et subite venait de s'opérer en lui, comme pour le punir. Il pensait avec de profonds battemens de cœur qu'Amélie était bonne et charmante, et qu'il ne pouvait plus être aimé d'elle.
Par une espèce de réaction bizarre et fatale, il n'avait jamais été plus amoureux d'Amélie, dont il s'exagérait encore la beauté.
— Malheureux ! pensait-il douloureusement, quelle était ma folie , mon aveuglement déplorable!... Ai-je donc pu trahir la confiance et l'honneur, fouler aux
duami;. <, i
pieds nies devoirs et tout ee qu'il y a de plus sacré sur la terre!... Ai-je donc pu violer effrontément la foi conjugale, quand j'avais pour compagne la plus noble, la plus dévouée des créatures , et la plus belle aussi!... Ah! qu'ai-je fait?... J'ai ruiné mon bonheur, mon avenir!... J'ai commis une action indigne!... Oui, je me fais horreur!... Oh! le plus faible et le plus insensé des hommes, comme je me suis laissé conduire au mal!... Cette femme, cette malheureuse femme, avec sa démoralisation profonde, elle m'a perdu!
Et sa poitrine était pleine de sanglots.
— Ociel! reprenait-il avec un tressaillement d'épouvante, il est trop tard peutêtre!... Si elle ne voulait plus me pardon-
ner!... Si je n'étais plus rien pour elle, qu'un obstacle odieux !... Si elle en aimait un autre!... quelle idée! je frissonne!... Ernest!... ce jeune homme l'aime passionnément!... Il ne la quitte plus, et
pendant mon absence, tous les jours!
Oh! non! c'est impossible! ce serait trop affreux !... Mais ce matin, que me disaitelle donc?... Oui, je me rappelle!... il y avait dans son regard, dans sa voix, une expression de douleur et de menace!...
Et, portant la main à son front comme pour rassembler des souvenirs, il se mit à repasser dans son esprit l'entretien qu^l avait eu le matin même avec sa femme.
Au moment où comme à l'ordinaire il se disposait à sortir pour ne plus rentrer
DUAME. 265
de la journée sans doute, Amélie, en proie à une agitation violente, lui avait dit d'un accent profondément ému :
— Adolphe, je t'en conjure, quittons ce lieu , quittons ce pays funeste, où pour notre bonheur à tous deux, il n'eût jamais fallu venir!. .11 en esttemps encore !.. Fuyons!... je t'en supplie!... Je n'ai pas de reproche à me faire!... Je suis pure encore!... Mais tu n'as pas voulu me croire !... tu as fait ce que tu as pu, Adolphe, pour arracher de mon cœur tout ce qu'il enfermait pour toi d'amour et de tendresse !... Hélas! je te le disais bien!.. Adolphe, j'en aime un autre ! Et peut-on répondre de soi, quand on est jeune, quand on brûle dans l'âme, oui, quand on aime!., quand l'amour parle, et la vengeance!...
Adolphe, bien qu'il ne crût pas devoir prendre au sérieux une révélation semblable, en avait demandé pourtant l'explication , en souriant avec une indifférence affectée.
Amélie avait répondu d'une voix altérée :
— Ta confiance ou plutôt ton aveuglement me fait peur, Adolphe !... Tu ne voudras donc jamais me croire !... ne t'avaisje point assez prévenue?... Hélas! tu as continué de m'abreuver d'humiliations et de chagrins!... Maintenant, Adolphe, je te le répète !... il est trop tard!... Tout ce que j'avais pour toi d'amour est tari dans ce cœur que tu as brisé!... J'aime un autre que toi !.. . j'aime Ernest ! . . .
Adolphe avait d'abord été sur le point de se fâcher; mais, ne donnant pas la moindre importance à un aveu de la sorte qui lui semblait arraché par le dépit, il avait pensé qu'Amélie cherchait tout simplement à lui faire peur, et il avait secoué la tête en souriant une seconde fois d'un air incrédule.
— Oh! ne ris pas, Adolphe!... car je frissonne, quand je pense que demain il y aura la haine entre nous, peut-être, oui, la haine et le mépris, comme une barrière infranchissable !... Adolphe, sais-tu bien que je tremble chaque fois que tu t'éloignes!... Sais-tu bien que je ne suis plus maintenant sûre de moi-même!... Oh!
mon Dieu! que faire!... que faire!... Adolphe, tu nie dédaignes! tu m'outrages!...
et un autre que toi, un homme jeune aussi, beau, généreux, ardent, un autre m'aime!... Adolphe!... sauve-moi, sauve-moi !... j'ai peur!...
— Et moi, je suis parfaitement tranquille, ma chère amie, avait répondu Dernouville avec une gaieté contrainte. En tous cas, pour te calmer complètement, tu n'as qu'une chose à faire, défends ta porte à M. Ernest pendant une quinzaine de jours, et promène-toi le plus possible au grand air. Rien n'est meilleur que l'exercice et la promenade pour fatiguer l'amour et l'affaiblir! Crois-moi , c'est un remède excellent quand on a l'imagination vive et les passions un peu trop ardentes.
Et, sans attendre la réponse d'Amélie, il était sorti presque aussitôt.
Toute cette scène qui s'était passée le matin, Adolphe se la rappelait avec un sentiment de terreur vague et profonde.
— Elle voulait m'effrayer, assurément, se disait-il en pressant le pas. Oui ! je connais trop bien Amélie!... sa bouche seule parlait ! ... ce n'était rien qu'une menace arrachée par la douleur!... Mais cependant, si tout ce qu'elle m'a dit était vrai !... Dieu !...
Et, glacé d'une horreur subite, il hàîe encore sa marche.
Un roulement de tonnerre se faisait entendre par intervalles, la pluie tombait à larges, gouttes; l'horizon était noir d'orage !
Pendant ce temps -là, madame Dernouville s'abandonnait à la plus sombre affliction. Assise auprès du balcon, la tête penchée sur la poitrine , elle regardait machinalement les nuages plombés et lourds d'électricité qui s'entrechoquaient dans l'espace, et le tourbillon de poussière et de feuilles que le vent soulevait par rafales.
— Oh! disait-elle, c'en est donc fait!.. Plus de bonheur!... Mon amour est orageux et noir comme cet horizon !
Adolphe! Adolphe! je t'aimais!... et c'est toi, cruel, qui me condamne au crime, au remords, au malheur!... Oh! d'un moment à l'autre, la force qui m'a soutenue jusqu'ici peut m'abandonner !
Alors !... alors !... Mais je dois fuir!... Il
Dit AME. 86«
le faut !... Puisque je n'ai plus d'appui , de protecteur, courons me jeter dans les bras d'une mère adorée, qui me défendra de moi-même!... Oui, j'y suis résolue!... Demain, je pars!... je vais la trouver!... je ne la quitte plus !... Écrivons-lui donc sans perdre un instant!... Il faut tout lui dire, toute la vérité!... Dussé-je mourir de honte !... Il le faut!
Et, prenant une plume avec précipitation, elle se met à écrire.
Elle commençait à peine sa lettre , quand on sonne à la porte d'entrée.
— C'est Adolphe ! dit-elle en se levant. Mon Dieu ! je vous remercie !... Vous me l'envoyez peut-être pour me sauver !...
pieds !...
Oui! tentons un dernier effort!... conjurons-le de fuir!... jetons -nous à ses
La porte s'ouvre. Cest Ernest de Fores tan.
Il est très pâle ; son visage exprime la douleur et l'abattement.
Amélie demeure immobile au milieu de la chambre.
Ernest s'approche d'elle , et veut lui
prendre la main. Elle se recule et détourne la tête pour ne pas le voir.
Enfin, elle se décide à rompre le silence.
— Monsieur Ernest, dit-elle avec une inflexion tendre qu'elle s'efforçait de rendre sévère, c'est mal , c'est bien mal!... Vous m'aviez promis de ne pas venir!...
— Je viens vous dire adieu, madame!..
Je pars.
— Vous partez ?
— Hélas! oui, répondit-il d'une voix sourde. Que ferais -je ici désormais!....
vous m'avez défendu de vous voir!...
C'est bien ! je ne vous verrai plus, Amélie !... Je voulais m'éloigner sans vous dire adieu!... Je l'espérais!... Je n'en ai pas eu la force !...
— Hélas ! murmura faiblement Amélie d'un accent voilé de larmes, moi, je vais rester seule, abandonnée! sans amis!...
Mais du courage!... du courage!... Ernest!... Oui, partez!
— Partir sans vous presser la main !...
Ah! vous êtes cruelle, madame! Je
n'emporterai pas de nos adieux une parole douce et consolante!...
— C'est un reproche, Ernest !... Je
ne le mérite pas!... Ah! je suis bien à plaindre !...
— Je le suis plus que vous, peut-être, Amélie !...
— Ernest!... oh! pourriez-vous comparer ce que nous souffrons l'un et l'autre!.. Vous êtes jeune!... vous êtes libre!...
Une pauvre femme est esclave !... elle n'a plus que la mort pour s'affranchir d'un joug éternel que le monde impose !...
Mais vous, Ernest, l'avenir vous appartient tout entier!... Et bientôt !... dans quelques mois peut-être, l'image d'une amie sera pour jamais effacée de votre
ame
Que dites-vous!.. Amélie!... Oh!...
vous ne le croyez pas!... vous ne me feriez point cet outrage!... Amélie, je vous le jure, je vous le jure solennellement, ce cœur que vous avez fait battre, il ne battra jamais pour une autre!... Hélas! et voilà donc comme le mariage assortit les cœurs!... Vous êtes la seule femme au monde que j'aie aimée, et vous ne m'aimez pas!.,, vous êtes à un autre!... vous êtes l'esclave d'un homme qui vous rend chaque jour plus malheureuse, d'un homme que vous méprisez!...
— Que je méprise, Ernest!... interrompit-elle sévèrement. Oh! quel langage!
— Oui, continua-t-il avec une douloureuse énergie, vous le méprisez, madame ! c'est un infâme !...
— Monsieur!... oubliez-vous devant qui vous parlez !... Je suis la femme de cet homme que vous outragez !...
— Que j'outrage! répliqua-t-il avec amertume. Et c'est vous qui prenez sa défense!... Moi je le hais, je le hais!., et croyez-moi, j^ai pour cela des raisons bien fortes, qui ne sont pas celles que vous supposez peut-être!... Vous ne me forcerez pas de vous les dire!... vous les savez, Amélie!... Dispensez-moi de rougir en parlant de ma mère ! ...
— Oui, Ernest, laissons cela.
— Oh ! voilà bien le cœur humain !
continua-t-il après un moment de silence. Passions bizarres, inexplicables!... con-
tradictions perpétuelles!... Cet homme qui vous a fait tant de mal, cet homme que vous devriez haïr avec toutes les forces de votre âme , eh bien ! vous l'aimez toujours! Oui, vous Paimez!...
■ — Je le voudrais, Ernest!., murmurat-elle avec une singulière expression de tristesse.
— Et l'homme qui serait heureux de mourir pour vous, Amélie, poursuivit-il, l'homme qui vous aime, comme on n'a jamais aimé, oh Dieu ! vous ne l'aimez pas ! Vous ne l'aimerez jamais !...
— Jamais, Ernest!... répondit-elle en sanglotant, je n'oublierai jamais que je suis la femme de M. Dernouville !
-— Adieu!... pour toujours!...
Et en disant cela , Ernest veut s'éloigner, le désespoir dans l'âme. Il y avait quelque chose de profondément agité dans toute sa physionomie , quelque chose de sinistre.
— Ernest ! ne me quittez pas encore ! dit Amélie d\ine voix suppliante en courant à lui pour le retenir. Ne me quittez pas de la sorte!... Vous m'avez lancé un regard qui m'a fait mal!.. 0 mon ami, pas de colère dans nos adieux, pas de reproches !.;. Auriez-vous le cœur de m'en vouloir?., ah!., plaignez-moi plutôt!...
plaignez-moi! Vous êtes bon, noble, généreux ! une autre femme, plus heureuse, pourra vous aimer sans crime!... Oh!
si je le pouvais!
— Qu'entends-je, Amélie!... Répétezmoi ce mot!... Je vous en conjure!...
Et il s'empare des mains d'Amélie ,* il les couvre de baisers brûlans , mêlés de larmes.
— Laissez-moi , Ernest ! au nom du ciel!
— Amélie ! reprend-il impétueusement !
un seul mot de votre bouche ! un seul !..; que je l'entende et je pars !... et j'emporte du bonheur pour toute une éternité.
— Hélas ! que voulez-vous, Ernest?...
— Je vous aime!... vous le savez!..
poursuivit-il avec délire. OU! dites-moi, dites-moi que vous m'aimez!...
Amélie recule avec un mouvement d'épouvante. Il s^élance vers elle.
— Ernest! vous me glacez d'effroi!...
Partez!...
— Amélie !...
Il veut la prendre dans ses bras. Elle résiste, et d^une voix vibrante d'indignation :
— Que voulez-vous faire, monsieur?...
s'écrie-t-elle en le foudroyant d'un regard.
Sortez!... sortez, je ne vous aime pas!...
— Eh bien!... répond sourdement Ernest, je vais mourir à vos pieds.
Et, tirant de sa poche un poignard , il s'en frappe.
Heureusement Amélie a détourné le coup , en arrêtant avec force le bras d'Ernest. La lame n'a fait qu'effleurer sa poitrine d'une légère atteinte. Mais, aussitôt, malgré les efforts désespérés d'Amélie , il parvient à dégager son bras qu'il lève de nouveau pour se frapper.
— Arrête ! s'écria douloureusement Amélie. Je t'aime !...
î 8 2 DRAME.
L'arme tombe de la main d'Ernest. Il se jette aux genoux de madame Dernouville , et les embrasse . Il la serre contre sa poitrine.
— Fuyez maintenant! dit-elle avec une intonation frémissante. Si je vous suis chère!... Oh! n'abusez pas de ma pitié, de ma faiblesse!... fuyez!...
— Amélie !... pas encore !... rien quTun instant!... ma vie pour un instant!...
Madame Dernouville s'échappe avec effort de l'étreinte convulsive et brûlante d'Ernest. Elle court vers sa chambre à coucher; il la suit, il y pénètre malgré la résistance d'Amélie.
La porte se referme brusquement. Un coup de sonnette se fait entendre dans la chambre à coucher.
Le domestique entre aussitôt, mais ne voyant personne :
— On a sonné, dit-il en regardant autour de lui. Tiens ! où est donc madame?.. Ah! j^entends du bruit... Oui, dans sa
chambre!... deux voix!... M. Ernest est avec elle. C'est singulier!.. Diable! faut-il que j'entre?... ma foi! je ne sais pas trop... Voyons toujours.
Il s'approche avec précaution de la chambre à coucher, colle son oreille contre la serrure, et frappe légèrement à la porte.
— Madame ! dit-il avec hésitation , madame ! . . vous avez sonné ?. . Rien ! . . Apparemment qu'on n'a plus besoin de moi. Hum! hum! c'est très singulier!... Il se passe chez nous de jolies choses!... Estce que madame voudrait faire comme monsieur, maintenant?... Au surplus, ça m'est égal ! ce n'est pas mon affaire.
un a me. aai
Au moment où le domestique se dispose à quitter le salon , Dernouville paraît le visage pâle et décomposé.
Il relève d^ne main ses cheveux qui lui tombent sur le front et dégouttent de sueur. Il murmure en marchant quelques mots inarticulés : tout dans ses gestes et dans sa physionomie annonce une émotion des plus violentes.
— Monsieur est souffrant? demande le domestique.
— Je n'ai besoin de rien. Laissez-moi, répond Dernouville avec vivacité.
Le domestique se retire à l'instant même.
Adolphe se met à marcher avec agitation, les bras croisés , la tète penchée sur la poitrine, dans l'attitude d'un homme gravement préoccupé.
— Elle n'est pas là ! dit-il avec un soupir. Pauvre femme! elle pleure sans doute! elle m'attend!.. Oh ! que je suis coupable ! En vérité, je n'ose paraître devant ses yeux !... Je tremble! comme le meurtrier qui va se trouver face à face avec sa victime !...
Il s'assied dans un fauteuil, et demeure quelque temps muet, immobile, la tèle dans ses deux mains, absorbé dans ses réflexions poignantes.
— Hélas ! reprend-il avec un accent
découragé, il est trop tard maintenant !.. Quand je lui demanderais pardon à genoux, quand je verserais des torrens de larmes amères pour expier mon crime , hélas, hélas! pourrais-je effacer le souvenir au fond de son cœur, pourrais-je anéantir le passé !.. Non, jamais !.. Elle ne m'aime plus!... J'ai tué l'amour et la pitié dans son âme!... J'ai fait tout ce que j'ai pu pour y mettre la haine !... Ainsi donc plus d'espérance, plus de bonheur domestique !... plus rien que le mépris et la haine autour de moi !,.. Je n'aurai pas un cœur où je puisse épancher le mien avec confiance !... Mes chagrins , mes remords , il faudra seul en porter le fardeau , il faudra seul en boire l'amertume !... Mon Dieu! mon Dieu ! que je suis à plaindre !
11 retomba dans un morne et profond
silence. Des sanglots secouaient sa poitrine par intervalles. Il reprit enfin :
—-Mais elle est si bonne, si généreuse ! Quand elle verracombien je souffre, quand elle verra mon repentir et mes larmes, il est impossible qu'elle ne me pardonne pas!... Oui, je suis b^en coupable, mais cruellement puni î .. Je l'aime aujourd'hui cette femme au cœur d'ange que j'ai si indignement offensée!... Je l'aime!... et c'est là mon châtiment !... car je ne suis plus digne d'elle , et je vais lui faire horreur!... N'importe!... il faut la voir!... Courons!... Elle est dans cette chambre sans doute!... Elle pleure!... Amélie !... Amélie!...
Il Tappelle, et veut ouvrir la porte de
la chambre à coucher. Le verrou est mis en dedans.
— Amélie, c'est moi!...
Aucune réponse. Il frappe... rien.
Alors il prête l'oreille, et croit entendre quelque bruit à travers la porte.
— Amélie , je t'en conjure !... viens !...
Il entend comme le bruit d'une fenêtre qui s'ouvre violemment.
— Amélie ! poursuit-il d'une voix suppliante , en frappant avec plus de force.
Aussitôt la porte s'ouvre. Amélie paraît, tremblante et pâle. Elle baisse la tête et n'ose tourner les yeux sur Adolphe.
— Chère Amélie ! s'écrie Dernouville en la serrant dans ses bras, ne pleure plus!... Va, mes yeux sont ouverts!.., Grâce ! pardonne-moi!...
Elle ne fait aucune réponse, et demeure la tête baissée, muette et sanglotante.
— Oh ! je t'en supplie, continue Adolphe avec une inflexion déchirante, ne détourne point la vue!... Amélie, rien qu'une parole, un regard !... Oh ! laissemoi sécher tes larmes avec mes baisers , pauvre ange !... Elles tombent sur mon cœur et le dévorent!... Oui! je suis un cruel, un infâme!... Je t'ai abreuvée dVmertume!... Ah ! j'avais un bandeau sur les yeux!... mais il est tombé!... Je vois mon crime dans toute son horreur !... Il est bien grand , mais ta bonté est plus grande encore !... 0 toi , la plus généreuse des femmes, toi qui pouvais me punir, et et qui ne Papas fait!... Pardonne-moi!... pardonne-moi!... Je t'admire comme je t'aime!... Oh ! si tu savais!... je t'aime!..
— Adolphe ! Adolphe ! murmure-t-elle
d'une voix brisée, en essayant d'échapper à la convulsive étreinte de son mari, hélas ! . . . fuis ! fuis ! laisse-moi ! . . .
— Ne me repousse pas, mon Amélie!., au nom du ciel ! pitié !.. Je veux t'obéir !.. Demain nous partons!... Demain!... à l'instant même si tu l'ordonnes !... Nous quittons pour jamais ce pays funeste!... Je te le jure , Amélie, je ne verrai plus madame de Forestan !... Non , je ne verrai plus cette femme qui est la cause de tous nos malheurs ! Je la hais maintenant ! je la méprise! et je t'aime !...
— Adolphe ! s'écrie-t-elle en tombant à genoux, foule-moi sous tes pieds! Je ne suis plus digne de toi !...