‹ Les premières rides (volume 2)Chapitre 9 sur 14 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Madame de Forestan était enflammée d'We si violente colère, que d^abord elle ne voulait rien ménager; et que si Dernouville fût revenu tout à coup , elle l'aurait poursuivi des plus sanglans reproches, en présence du vicomte lui-même. Par bonheur, Adolphe tarda quelques heures

encore, et le courroux de la vicomtesse eut le temps de se calmer un peu. Elle comprit qu'elle ne pouvait faire un éclat sans se perdre; et ridée seule du vieux comte de Forestan qui paraîtrait soudainement peut-être la vengeance à la main, cette idée qui la glaçait de crainte , lui conseilla la prudence.

Mais quand elle put entretenir Adolphe en particulier, alors elle donna un libre cours à sa fureur, et voulut à toute force connaître le nom de la femme qu'elle avait aperçue avec lui dans la voiture.

Dernouville eut beau se renfermer dans un système de dénégation complète, et protester quelle avait mal vu, elle ne

DRAM h. |01

voulut pas prendre le change, et jura de se venger.

Adolphe, pour couper court à toutes les récriminations, ne vit rien mieux que de se fâcher et d'élever la voix plus haut que cette femme outragée qui l'accusait.

Pendant cinq ou six jours, il ne remit pas le pied au château et ne répondit pas aux lettres désespérées de madame de Forestan.

Mais l'indignation juste et calme de sa femme le frappa bien plus vivement au cœur.

Elle lui dit qu'elle savait tout, que maintenant il pouvait se considérercomme

libre, qifils n'étaient plus rien l'un pour l'autre, et que les derniers liens d'amour et d'estime, qui rattachaient naguère encore à lui , étaient pour jamais rompus.

Adolphe , accablé par les reproches de sa conscience , fut sur le point de se jeter aux pieds d'Amélie, en demandant pardon; mais, dominé par l'amour-propre , il se contint, et laissa la vanité et les mauvaises passions l'emporter sur le remords.

L'harmonie fut donc encore une fois troublée au sein du jeune ménage, et désormais tout espoir de réconciliation s'évanouit dans leur cœur.

Le vicomte, fort affligé de ne plus voir

M. et madame Dernouville , alla plusieurs fois les inviter lui-même à dîner, mais il n^essuya que des refus, motivés tant bien que mal sur la santé chancelante d'Amélie et les affaires d'Adolphe.

Plusieurs jours de suite, Ernest vint s^nformerdes nouvelles de madame Dernouville , qui refusa de le recevoir, sous prétexte qu'elle était trop souffrante. Le pauvre jeune homme, comprenant bien qu'Amélie ne voulait plus se trouver seule avec lui, s^en retourna le cœur gonflé de chagrin et les yeux pleins de larmes.

Amélie fut plus triste encore peut-être ; car plus que jamais elle aurait eu besoin d^ntendre les paroles douces et consolantes d'W ami véritable. Elle repassait

douloureusement dans son esprit toutes les qualités aimables d'Ernest, et sa chaleur d'âme et sa générosité de sentimens ; elle ne pouvait s'empêcher de comparer cette excellente nature , naïve et sincère encore, malgré les passions orageuses d'une ardente jeunesse, avec Adolphe, qu'elle avait cru si noble et dont l'amour était déjà blasé et vide d'illusions.

Quand elle pensait aux trahisons d'Adolphe, elle faisait tout son possible pour le haïr et s'abandonnait par momens à des projets de vengeance qu'elle repoussait ensuite avec indignation.

Elle se disait bien qu'après la conduite indigne et perfide de son mari, elle ne lui devait plus rien et n'était plus sa femme

qu'aux yeux du monde; mais tout à coup, à cette idée, elle frissonnait comme à la pensée d'un crime, et versait des torrens de pleurs.

Elle résolut un jour de tenter un dernier effort sur Dernouville et d'exciter en lui tous les aiguillons de l'amour-propre et de la jalousie. Elle lui parla d'Ernest avec une emphase extraordinaire, exalta singulièrement l'esprit de ce jeune homme, et sa gracieuse tournure, l'élégance et la finesse de sa taille , sa physionomie douce et mélancolique qui était faite pour lui gagner tous les cœurs : Adolphe se mordit les lèvres avec undépitsecret, mais, devinant tout à coup l'intention d'Amélie, il se mit à renchérir encore sur l'éloge d'Ernest, et le vanta froidement avec une

*lf DRAME.

exagération maligne et railleuse, à laquelle madameDernouville ne putseméprendre.

il croyait pouvoir être parfaitement sûr de sa femme, et ne craignait point qu'elle songeât à la vengeance. Les principes rigides et inébranlables d^Amélie le rassuraient complètement, et ne permettaient pas même à la jalousie de s'éveiller au fond de son âme, bien qu'il y fût naturellement assez porté.

Cependant le vicomte de Forestan fut troublé un jour dans son bonheur tranquille de naturaliste. Il reçut de son père une lettre, ainsi conçue :

« Mon fils, il se passe chez vous des

DKAMIÎ. 2 I «

« choses que je ne puis souffrir. Je suis ff forcé de vous ouvrir les yeux ! Votre « femme mène une conduite scandaleua se!... votre femme vous déshonore peut- « être!... On dit partout que M. Dernou- « ville est son amant! je ne le crois pas ! ... « non, je ne veux pas le croire!... Autre- « ment, je le jure devant Dieu, le crime « serait déjà puni, et la main d'un vieil- « lard aurait déjà vengé le nom desFores- <f tan!... Je vous l'ai dit souvent, mon « fils, vous avez toujours été pour votre « femme d'une indulgence qui est de la (( faiblesse! Vous n'avez jamais surveillé « sa conduite!... mais je la surveille, moi ! « Dites-lui que j^ai les yeux sur elle, et « que je lui conseille fort de ne pas don- « ner prise aux malveillans discours, car « la moindre imprudence pourrait lui

« coûter cher! Dites-lui qu'elle se rap- « pelle M. de Formont!...

« Si vous respectez les cheveux blancs a de votre père, mon fils, rompez toutes « relations avec ce M. Dernou ville ! Je « vous en conjure, je vous l'ordonne ! »

Ce n'était pas la première fois que le vicomte recevait une lettre semblable de son père, mais jamais le vieux comte ne s'était exprimé d'une manière si terrible et si menaçante.

Le naturaliste fut comme foudroyé à la lecture de ces lignes formidables. Il ne les comprit pas d'abord, et fut obligé de

les relire cinq ou six fois de suite avant d'en saisir à peu près le sens. Sa préoccupation fut si profonde qu'il oublia de prendre un grand papillon à queue de fenouil, qui était entré par hasard dans son cabinet.

Il eut d'abord l'intention de montrer cette lettre à sa femme et de lui demander l'explication d'un si étrange mystère ; mais il crut devoir attendre encore, et descendit au jardin pour rafraîchir un peu sa tête brûlante, et se livrer à ses réflexions.

Le ciel était couvert de gros nuages noirs , à travers lesquels un rayon de soleil pénétrait de temps à autre, terne et blafard. Un vent lourd s'abattait par mo-

ment dans les feuilles et présageait un orage.

Le vicomte emporta machinalement sa pelote et son échiquier, et se dirigea vers le parc.

Après cinq ou six minutes de marche , il s'arrêta pour relire sa lettre, et s'assit sur un banc à quelque distance d'un petit kiosque situé à l'entrée du parc, et dans lequel Alexandrine avait l'habitude de venir dessiner depuis plusieurs jours.

— Diable î diable ! murmura le vicomte en hochant la tête, il se passe chez moi des choses... et quelles choses, s'il vous plait ! Je voudrais bien voir!., mais c'est impossible!... c'est une alléga-

tien qui n'a pas le sens commun!... Ma femme mène une conduite scandaleuse...

Oh ! voilà qui est fort, par exemple , très fort!... Ermanee, un ange!., un ange esclave de l'opinion publique, et qui trouve un bonheur infini dans l'accomplissement de ses devoirs!.. Il faut, ma parole d'honneur, que mon pauvre père ait cruellemeut baissé, pour croire des sornettes pareilles!.. Mais, voyons donc, qu'est-ce qu'il dit encore!,., ce n'est pas tout!..

— Diantre! s'écria-t-il en frappant du pied, corbleu! ventrebleu! sac à papier!.. J^otre femme voua déshonore, peutêtre! On dit que M. Dernouville ! '. . . Oh! c'est une indignité!., c'est une infamie!., c'est une lâcheté! un mensonge , une absurdité!... mon épouse, elle, me

déshonorer!.. Et comment cela , je vous prie?... Je voudrais bien voir!.. Elle, madame la vicomtesse de Forestan , née Bertoche, de Bertoche, la fdle du baron de Bertoche!.. oh! pas possible!...

Physiquement impossible! Si jamais femme a été vertueuse! c'est la mienne! Si jamais époux a été moralement sûr de son épouse, c'est moi, sac à papier! Oh! si je tenais les calomniateurs!...

Un papillon blanc venait de se poser par terre à trois ou quatre pas du vicomte. Il interrompit son fougueux monologue pour jeter l'entonnoir de gaze sur le pauvre insecte plébéien, qui paya cruellement pour les calomniateurs; car le naturaliste indigné lui arracha la tête pour l'adapter au corps d'un autre papillon moins vulgaire, à qui les mites

nilAME. 2 1 »

avaient dévoré les antennes. C'est ainsi qu'autrefois le peuple romain appliquait de nouvelles tètes aux statues impériales décapitées par les révolutions, et mettait sur les épaules du vieux Galba le chef frisé du voluptueux Othon ou celui du gros Vitellius.

— C'est une chose bizarre et désolante, reprit le vicomte, après la décollation du malheureux lépidoptère , c'est une chose vraiment déplorable que la calomnie s'attache aux femmes les plus pures, comme la mite Carnivore aux plus beaux papillons !... Il faut que les langues aient bien du venin ! Pauvre femme , incomparable femme! Ermance!... Ermance de mon cœur, va, tu peux être tranquille, les méchans ne parviendront jamais à ternir ta réputation , pas plus que ce vil in-*

secte dont je parlais tout à l'heure ne réussira, dans sa rage impuissante, à flétrir le merveilleux éclat du grand Sarpedon de l'Indostanl... Il est vrai que mon Sarpedon a le ventre et le corselet bourrés d'arsenic, et que c'est un fameux préservatif!... Mais n'importe!... une bonne, une excellente renommée , des mœurs pures et innocentes , un mari qui t'aime et te respecte, et qui te défendrait aubesoin jusqu'à la dernière goutte de son sang, tout cela, j'espère, est une cuirasse assez bien trempée pour repousser les traits empoisonnés de la calomnie.

— Diable! diable! mais j'y pense, continua-t-il en se frappant le front comme illuminé d'une inspiration subite. Ce bruit ridicule , c'est très probablement la jalousie ombrageuse de madame Der-

DR AMIS. '2 2 i

nouville qui l'a fait naître... Oui, certes, il n'en faut pas davantage! et la chose, encore envenimée par des bouches ennemies, sera parvenue jusqu'aux oreilles de mon père, qui n'a jamais été parfaitement disposé pour ma femme!... Oh! mais cela passe la permission !... Il faut que mon pauvre père ait entièrement perdu la tête!... qu'il tombe en enfance!... Au fait, cela n'est pas impossible ! à soixante-dix ans passés!... avec une goutte rongeuse qui lui travaille le cerveau!... Eh ! vraiment, j^étais bien simple aussi de me préoccuper d'une lettre pareille ! C'est le délire d'un vieillard! C'est une folie 1 N'y pensons plus! et faisons un tour de chasse avant que la pluie ne tombe, car ça ne va pas tarder! Quand l'orage commence, c'est le meilleur moment pour triompher des phalènes! Ils s'imaginent que la nuit

est venue, et se mettent à voler en bourdonnant, mais le sommeil engourdit bientôt leurs ailes pesantes, et... Mais je vois ma fille!... C'est toi, ma petite Àlexandrine ! viens, que je t'embrasse.

Il courut au-devant de sa fille qui se dirigeait précipitamment vers le pavillon, et la serra dans ses bras paternels avec un attendrissement pathétique.

Alexandrine paraissait inquiète et fort troublée.

— Eh bien ! où vas-tu comme ça, mon enfant? dit le vicomte en Tembrassant encore une fois.

— Moi, mon père !... je...

— Oui, tu voulais entrer dans ta salle

224 DIUME.

de dessin, n'est-ce pas? reprit M. de Forestan en lui passant la main sous le menton avec une tendresse pleine de mignardise.

Alexandrine rougissait et pâlissait tour à tour; sa voix tremblait d'une singulière façon; tous ses mouvemens, toute sa physionomie, annonçaient un trouble intérieur si violent, que son père lui-même, qui n'était pas en général très clairvoyant, ne put s'empêcher de le remarquer.

— Mais, qu'as-tu donc, chère petite colombe ? demanda-t-il en lui prenant le bras. Comme tu es rouge!...

— C'est le grand air !.. . répondit Alexandrine en balbutiant. Il y a long-temps que je me promène '...

DUAME. 22 5

— Ah! oui, ce n'est pas étonnant; il fait très chaud, et l'influence de Forage te porte le sang à la tète. Il faut encore faire un petit tour de promenade. Allons, viens, prends mon bras ; nous allons visiter, si tu veux, le carré de pommes de terre; je suis persuadé que nous trouverons un sphinx à tête de mort. Allons , viens.

— Mais je ne puis, papa!... En vérité... Je serais bien heureuse de me promener

avec toi!... Tu es si bon! je t'aime

tant... Mais...

— Mais?... Eh bien! quoi? parle!...

Que veux-tu dire? Est-ce que tu as du chagrin? Conte-moi ça. Ta mère, peutêtre, a grondé un peu!... Allons, ouvre

ton pavillon, nous allons faire une petite conversation tous les deux, bien confidentielle! Ouvre donc! Est-ce que tu n'as pas la clef?

— Non je ne crois pas, réponditelle avec une anxiété croissante.

Et ses regards inquiets se portèrent tout à coup vers le pavillon.

— Mais, parbleu! la clef est sur la porte, dit le vicomte en pressant le pas. Hier soir, probablement, tu as oublié de la retiser.

Alexandrine essaya de retenir son père.

— Eli bien! dit-il avec étonnement, tu m'empêches d'avancer! Pourquoi donc?,.

Mais, en vérité, je ne te comprends pas le moins du monde! Comment, tu ne veux pas venir dans ce kiosque, où tu dessines depuis quelques jours du matin au soir ?...

— Non, mon père! je t'en prie, continua-t -elle d'une voix profondément émue. Restons ici !...

— Eh bien ! soit ! viens Rasseoir avec moi sur ce banc! Mais, que diable ! il y a donc un mystère dans ce pavillon!...

— Non, je te jure !... Il n'y a rien d'extraordinaire... mes dessins, mes boîtes de couleurs....

2 2 8 DIlAMI'..

— Ah! parbleu! j'y suis! je devine, cria le vicomte en frappant des mains comme pour applaudir à sa merveilleuse sagacité. C'est une surprise charmante que tu veux ménager à ton petit père!... qui t'aime comme la prunelle de ses yeux!... Oui, oui, je comprends! tu es en train de peindre pour ma fête un tableau de papillons! Oui, c'est cela

même! Pauvre chère mignonnette !.....

n est-ce pas !... n est-ce pas!

— Eh bien! oui, mon père, dit-elle avec un accent plus assuré. Je veux te ménager une surprise, et je crois que tu seras content.

— Oh ! c'est délicieux î c'est charmant, c'est divin! s'écria le naturaliste attendri,

qui dans sa joie délirante faillit étouffer Alexandrine en l'embrassant. Mais dismoi , cher bijou î cher petit sphinx ! aimable paon du jour, quels sont les individus que tu as choisis? As-tu de beaux modèles? des lépidoptères intacts, vierges de toute espèce de déchirures? 11 fallait me consulter, cher ange! je t'aurais confié une partie de ma collection! j^aurais dirigé ta jeune inexpérience!... Mais, dismoi; je t'en conjure, as-tu bien fait le tableau comme je le voulais?., des fleurs au milieu, du chèvrefeuille, de la valériane, du géranium, oh! oui, du géranium, de grosses touffes de géranium rosa, plante aimée du Moro-sphinx qui tournoie en bourdonnant, et plonge au calice parfumé sa longue trompe en spirale sans jamais reposer un instant ses ailes infatigables !... Ce beau sphinx, tou-

jours de si bonne humeur, l'as-tu représenté fidèlement comme un tourbillon de flamme et de fumée? Hélas! mais que la peinture est impuissante!... avec tout le talent possible, tu ne parviendras jamais à rendre le mouvement perpétuel et rapide de ses ailes, et son carillon funèbre , qui a valu de ma part à cet intéressant fils de l'air, le surnom caractéristique de Boum-Boum^

Pendant la période interminable du naturaliste , Alexandrine , qui ne l'écoutait pas le moins du monde, regardait continuellement avec anxiété du côté du pavillon. Tout à coup, un roulement de tonnerre se fit entendre , et de grosses gouttes de pluie tombèrent lourdement sur les feuilles.

imvME. tsf

— Diantre ! voici la tempête dit le vicomte en courant vers le kiosque. N'attends pas qu'elle éclateet nous foudroie !.. viens, petite, réfugions-nous dans ton sanctuaire, nous continuerons notre charmant entretien sur les insectes, et je te donnerai d'excellens conseils tandis que tu travailleras.

— Non, cher père, non, je t'en prie, dit Alexandrine en le retenant. Je ne veux pas te montrer mon ouvrage avant qu'il soit terminé... tu pourrais mal juger de l'effet ! D'ailleurs, je n'ai pas encore l'habitude de peindre les papillons.

— Eh bien! c'est justement pour cela que je serais enchanté de surveiller l'exécution de mon tableau! Songe qu'il doit

2 3ï DRAMF,.

figurer dans mon cabinet d'histoire naturelle, et qu'il me faut un véritable chefd'œuvre. Allons, décidément tu ne veux pas que j'entre?

— Non , je t'en conjure , répondit-elle avec l'accent de la prière et de la frayeur.

— Eh bien ! je m'en vais, mon beau petit nacré, je ne veux pas pénétrer de force dans l'intérieur de ta coque. J'aurais cependant donné beaucoup pour voir... mais, n'en parlons plus . . .Adieu, travaille bien, etmoi je rentre à la maison! Ventrebleu! sac à papier! quel orage. Oh! je vais être transpercé jusqu'à la moelle des os... mais tant pis , je me résigne !

Il mit son échiquier sur sa tête en

guise de parapluie, et courut à travers les plates-bandes, pour arriver plus vite.

Ce fut avec une joie très vive qu'Alexandrine le vit s'éloigner: elle s1élança presqu'aussitôt vers les marches du pavillon ; mais au moment de poser les doigts sur la clef, elle s'arrêta comme indécise. Sa main tremblait d'une étrange manière.

— Oh! mon Dieu! que vais-je faire!

murmura-t-elle avec épouvante. Malheureuse!... si l'on découvrait! si ma mère pouvait se douter ! Ah ! je serais perdue!... Quelle honte pour moi!... C'est un crime peut-être!..

Elle fit un pas en arrière , toute frissonnante.

— Alexandrine ! venez!... dit faiblement une voix dans l'intérieur du pavillon.

— Il m'attend! reprit-elle, J'ai promis!... Il n'y a plus à reculer!... D'ailleurs, j'ai pour m'excuser l'exemple de ma mère!... Pourquoi ne ferais-je donc pas ce qu'elle fait!... Allons! allons! n'hésitons plus.

Ce disant, elle ouvrit la porte avec résolution, et retira la clef de la serrure.

Puis la porte du pavillon se referma violemment.

Ce pavillon n'était percé que d'une seule fenêtre qui donnait peu de jour, et qu'on apercevait à peine au dehors, car elle était presque entièrement masquée par des branches d'arbre etune touffe de lierre et de plantes grimpantes.Cette petite rotonde mystérieuse,dontAlexandrine avait fait de-

puis quelques jours son atelier de peinture, était parfaitement éclairée par un châssis vitré qui formait le plafond ; de sorte que par les temps les plus sombres, par la pluie comme par le soleil , il pénétrait toujours assez de lumière pour qu'on pût dessiner et peindre, beaucoup plus commodément que partout ailleurs dans le château.

Cependant Alexandrine ne semblait avoir pris en affection cette espèce de boudoir champêtre que depuis peu de jours; auparavant elle n'y venait travailler que rarement, et n'y restait presque jamais plus d'une heure ou deux. Mais, à présent, elle y passait, pour ainsi dire , des journées entières, et n'en sortait absolument qu'à l'heure du dîner.

Ce brusque changement dans les habitu-

Page 1