PREMIÈRE PARTIE
M. et madame Dernouville étaient depuis une quinzaine de jours à leur maison de campagne ; le vicomte et la vicomtesse de Forestan étaient venus leur faire déjà plusieurs visites , mais Amélie n'avait accepté aucune de leurs invitations, et n'avait pas été les voir
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une seule fois. Les prières, les ordres même d'Adolphe ne pouvaient la décider à renouer avee madame de Forestan.
Dernouville, irrité des refus opiniâtres de sa femme et désespérant de les vaincre, prit le parti de ne plus l'essayer; mais il ne chercha pas à dissimuler tout le ressentiment qu'il éprouvait, et fut pour elle d'une singulière froideur.
Amélie était d'une tristesse profonde ; elle ne sortait plus de chez elle et restait seule toute la journée. Adolphe lui adressait à peine la parole , et, quand il passait quelques heures chez lui , il s'enfermait dans son atelier de peinture et faisait des aquarelles pour la vicomtesse. Tous les matins, Dernouville recevait une lettre mystérieuse, qu'il lisait à la dêro-
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bée; et, quoique récriture de l'adresse fût évidemment contrefaite, Amélie n'avait pas tardé à la reconnaître. Elle était véritablement à plaindre et le temps lui semblait d'une longueur insupportable ; elle ne lisait plus, rien ne l'intéressait, et du matin au soir , pendant l'absence de son mari, elle demeurait, immobile et pensive, sur une terrasse couverte de fleurs et d'arbustes, d'où la vue s'étendait sur un paysage magnifique, au milieu duquel se déroulait la Loire , comme un large ruban d'argent liquide. Mais la pauvre femme n'était guère sensible au spectacle qui se développait devant elle , et ses regards tombaient mornes et distraits sur toute cette riche nature sans rien voir distinctement.
Un matin , tandis qu'elle achevait sa
toilette, sa femme de chambre entra précipitamment et lui remit une lettre dont on attendait la réponse.
Amélie ouvrit machinalement cette lettre, sans regarder auparavant la suscription , mais à peine y eut-elle jeté les yeux, qu'elle reconnut parfaitement récriture de la vicomtesse : cette lettre était destinée à Dernou ville, et la première phrase fut pour Amélie comme un coup de poignard ; elle n'en pouvait plus douter!... Adolphe était coupable!...
« Mon cher Adolphe, écrivait la vi- « comtesse, vous que j'aime chaque jour « davantage ! —
Amélie fut tellement émue à cette lec~
ture , qu'elle manqua de s'évanouir <;t tomba dans un fauteuil. Sa femme de chambre, épouvantée, ouvrit la porte pour appeler du secours, mais Amélie se relevant tout-à-coup, malgré sa faiblesse et son tremblement, lui ordonna de n'avertir personne et de garder le silence. Puis, s 'armant de toute sa force d'àme et de tout son courage, elle voulut continuer de lire la lettre; mais un nuage couvrait sa vue, le papier s'agitait si violemment dans sa main frissonnante, qu'elle ne put déchiffrer une seule ligne, et passa à plusieurs reprises son mouchoir sur ses yeux voilés de larmes.
Elle s'était laissée retomber sur un fauteuil , et, pour essayer de lire, elle attendait que son émotion fût un peu calmée, quand la porte de la chambre s'ouvrit
tout à coup, et Dernouville parut, le visage dans un grand désordre.
En voyant la lettre dans les mains de sa femme, il s'arrêta un instant comme pétrifié , mais ce ne fut que l'espace d'un éclair; et, sans dire une parole, il s'élança vers Amélie, et lui arracha avec vivacité la feuille qu'elle tenait.
— Une fois pour toutes, madame, s'écria-t-il d'une voix sourde de colère, ne vous avisez pas d'ouvrir mes lettres , car je pourrais ouvrir les vôtres.
En disant cela, il jeta sur les genoux d'Amélie un billet sous enveloppe et cacheté qu'il tira de sa poche.
Amélie était frappée d'un tel étonnement, qu'elle entendit à peine ce que
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son mari lui (lisait; elle ne vit pas cTabord la lettre qu'il venait de lui jeter, et ce ne fut qu'après le départ brusque et rapide d'Adolphe que la femme de chambre ramassa la lettre fermée que sa maîtresse avait fait tomber sur le parquet, en voulant se lever pour retenir Dernouville.
— L'ingrat ! l'ingrat ! murmura sourdement Amélie. Mais quelle est cette lettre !... qui me Ta donnée!... Oh! je ne veux pas la lire !... Je sais tout maintenant!... Je ne veux pas en apprendre davantage !... Thérèse, cette lettre n'est pas pour moi !... elle est pour mon mari !... Allez la lui remettre.
— Madame, c'est monsieur lui-même qui vient de l'apporter, répondit Thérèse, qui ne pouvait rien comprendre à foui
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ce qui se passait autour d'elle. Aiais, iegardez, madame, cette lettre est bien pour vous ! C'est bien 1.» votre nom î
Amélie examina l'enveloppe.
— Oui, c'est à moi' dit-elle avec impétuosité.
Elle avait reconnu récriture.
— Allez, Thérèse, je n'ai plus besoin de vous.
Thérèse sortit.
Madame Dernouville décacheta promptement la lettre , et son cœur se mit à battre avec force
— Ernest! Ernest 1 dit-elle. Ah! c'est lui! Excellent jeune homme! généreux
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caractère !... Hélas! hélas! Adolphe était bon et sincère comme lui autrefois !...
Elle parcourut avidement la lettre.
— Mais que vois-je ! reprit-elle avec un peu de frayeur dans la voix. Il m'aime !... il va venir!... dans un instant peut-être ! Oh! qu'il ne vienne pas ! qu'il ne vienne pas I
Et pendant un quart d'heure, elle fut en proie aux pensées les plus tumultueuses, les plus contradictoires ; une lutte orageuse de sentimens et de scrupules s'engagea dans le fond de son àme, et vint y porter le trouble.
— Il m'avait promis de me regarder toujours comme une sœur! pensait-elle, et cependant!... Oh! malheureuse que je
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suis !... Quelle est ma situation !... Désirer à la fois et craindre sa présence !... C'est Adolphe ! c'est lui seul qui est cause !.... 0 Dieu ! moi qui Paimais tant !... Par momens je tremble! — par momens j'ai peur de ne plus l'aimer!... Mais il faut que je fasse encore une tentative !... Oh! je veux le supplier à genoux, le conjurer les mains jointes de ne plus voir cette femme !... et nous pourrons être heureux encore! Tout peut se réparer!... Non, je ne verrai pas Ernest! je ne le verrai pas
seule! C'est en présence d'Adolphe
que je veux le recevoir !... Pauvre jeune homme! Dieu me garde de le tromper, de lui laisser croire que je partage un sentiment qui serait un crime entre nous deux !
Et, tout en faisant ces réflexions qui
s'échappaient de ses lèvres en paroles vagues, entrecoupées de long silences, elle sonna, et sa femme de chambre entra presque aussitôt.
— Thérèse, dit-elle, allez dire tout de suite à mon mari que je voudrais lui parler ! je le prie de venir à 1 instant même.
— Mon Dieu, madame, répondit Thérèse, il y a cinq minutes que monsieur est parti,
— Comment?
— Oui, madame ; tout à l'heure en quittant votre chambre, monsieur est entré brusquement dans son cabinet; et je l'en ai vu ressortir un quart d'heure après,
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tout habillé comme s'il allait faire une visite.
— Ah ! murmura confusément Amélie en secouant la tête avec amertume. Je comprends où il est allé!., chez la vicomtesse!... Cette lettre!... c'est un rendezvous!... OmonDieu! mon Dieu! c'en est fait ! plus de bonheur !
Et elle se prit à pleurer abondamment; ses larmes coulaient à flots le long de ses belles joues pâles, et ses mains se crispaient sur sa poitrine comme dans une violente douleur.
— Oh ! continua-t-elle avec une expression de physionomie pleine de désespoir! le malheureux! le malheureux!
C'est lui, c'est lui qui ie voudra !.. Oh ! je le sens ! je le sens ! je suis jalouse . . je ne
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suis pas femme à souffrir sans vengeance la plus mortelle des injures.
Thérèse demeurait debout au milieu de la chambre , dans une stupéfaction muette, dont elle ne serait pas sortie de long-temps si un coup de sonnette n'eût retenti à la porte d'entrée. Ce bruit la réveilla de son engourdissement; elle se retira avec promptitude.
Amélie sanglotait encore et mouillait de ses larmes la lettre d'Ernest qu'elle tenait à la main, quand la porte s'ouvrit, et Thérèse annonça M. Ernest de Forestan.
Amélie devint très pâle et ne put d'abord articuler une parole tant son cœur battait violemment.
Ernest la salua d'un air timide et embarrassé ; elle détourna la tête pour lui dérober son trouble. Ernest crut qu'elle
était mécontente de le voir, et se repcnin un moment d'avoir quitté Paris cl d'être venu à la campagne malgré la cléil ;nsi madame Dernouville.
— Mon Dieu, pardonnez-moi, madame, dit-il enfin d'une voix 1res émue. Je vous désobéis ! . . mais si vous saviez, j'étais vraiment trop malheureux, trop seul, dans cette grande ville où les jours me paraissaient des années! je vous en eonjure, pardonnez-moi !
— Monsieur Ernest, répondit madame Dernouville d'un accent mal assuré ; pourquoi voulez-vous que je vous pardonne!., je n^ai rien à vous reprocher!., vous êtes bien le maître de vos actions!...
— Hélas ! de quel air vous me dites cela, madame ! oui, oui, vous êtes irritée
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contre moi, j'en ai la certitude!;.. Mon Dieu! vous détournez les yeux pour ne pas Rie voir!., je vous ai offensée! je suis bien malheureux!...
Amélie gardait le silence.
— Je vous en supplie, un mot, madame!
un seul mot! reprit Ernest avec une douloureuse vivacité. Que faut-il que je fasse !.. M'ordonnez-vous de partir, de partir à l'instant même?. ..Oh ! ce serait affreux !... Mais enfin je me soumets à tout!... je ne reculerai devant aucun sacrifice pour vous épargner une larme, un chagrin!
— Eh bien! Ernest, dit-elle en le regardant avec une expression pleine de tendresse et de reproche, pourquoi n'avezvous pas écouté mes prières !... Pourquoi n avez vous pas attendu, pour venir, que je
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vous appelasse!... Si mon repos, si mon bonheur vous étaient chers, vous auriez craint de les compromettre en m'écrivant des choses!... des choses que je dois considérer comme un enfantillage!... Oh!
oui, ce n^est rien de plus !
— Madame , pensez-vous ce que vous dites? s'écria-t-il impétueusement! Oh!
pourriez-vous douter dune affection éternelle et profonde, que mon cœur vous a vouée et qui fait partie de mon existence!.. Amélie!... Amélie!... oh! si vous mettiez la main sur ce cœur!... vous verriez comme il bondit dans ma poitrine ! etvous croiriez au moins son langage!...
Et, comme il voulait saisir la main de madame Dernouvillle, elle se recula pour l'éviter, pâle et tremblante.
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— Monsieur! monsieur Ernest!... balbutia-t-elle ! avez-vous encore l'usage de votre raison!... Que faites-vous!... quel langage osez- vous me tenir?... Oh! de grâce!... laissez-moi!... De grâce, ne me faites pas repentir de vous avoir confié mes chagrins comme à un frère ! . .. ne me forcez pas à ne plus vous voir!... vous! mon seul ami, que je croyais sincère et désintéressé !
— Oh ! parlez! parlez! Amélie!... mon sang, ma vie, vous appartient!... Oui, vous le savez, je suis votre frère!... ^irrésistible aimant qui m'entraîne vers vous est au plus profond démon cœur!... Oui , c'est une amitié vraie et ardente , mais pure comme celle qu'on éprouve pour une sœur chérie!... Non, vous n'êtes pas heureuse ! vous me lavez avoué bien
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souvent!... Votre existence est morue et vide maintenant!... votre cœur est vide aussi peut-être !...
— Ernest!... que dites-vous? interrompit-elle avec un frémissement dans la voix, qui peut vous faire croire!... qui vous donne le droit de me dire que je ne suis pas heureuse !...
— -Amélie, vous avez beau faire, le ton de votre voix, vos regards tristes et souf7 frans , votre pâleur, tout cela vous dément et détruit l'effet de vos paroles!... Non, vous n1ètes pas heureuse! je le sais ! Vous ne me l'auriez pas dit, que je Taurais deviné!... Oui! voilà pourquoi je viens, au risque de vous déplaire et d'allumer le couroux dans vos yeux, qui me souriaient naguère avec indulgence et
bouté!... Pauvre femme, vous n'aviez personne à qui confier vos peines, et nul cœur d'ami ne s'ouvrait pour recevoir les épanchemens de votre cœur plein de larmes !... Oh! ne me repoussez pas ! tout ce que je veux, tout ce que je vous demande, c'est votre confiance , c'est la part d'affection qu'une âme généreuse ne peut refuser à un ami ! . . . Hélas ! pauvre Amélie, que ne donnerais-je pas pour vous rendre le calme et le bonheur!...
— Le bonheur! répéta douloureusement madame Dernouville en retenant un sanglot, le bonheur! ah! c'est un mot creux et vide maintenant pour moi!...
Le bonheur! je l'ai connu!... mais bien peu de temps !... Ernest! Ernest! mon bonheur, il est mort !
— Mais il peut revivre, Amélie ! s'écria-
t-il avec exaltation. Votre cœur est jeune encore et plein de vie ! Il ne faut qu'un souffle, un rayon d'amour!...
— L'amour!.... Ernest!.... oh! ce n'est pas un feu vivifiant qui ranime , ce n'est pas un souffle embaumé qui rafraîchit l'âme!... Non , c'est un vent qui dessèche, c'est une flamme qui brûle et calcine , et qui tue!... Oh! que je meure, plutôt que d'aimer encore!... Tout ce que j'envie maintenant, c'est l'indifférence et l'apathie ! . . . c'est un sang de glace ! ... un cœur de glace !... On est trop malheureux quand on aime encore, et qu'on n'est plus aimé!... Adolphe!... Adolphe!...
— Oui, c'est un ingrat !... je le sais !... C'est un ingrat!... dit-il avec amertume, et je voudrais le haïr, pour tout le mal
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qu'il vous fait!... Mais je ne le puis!... je nV'n ai pas la force!... Je me figure, au contraire, qu'il me serait plus odieux si son amour!... Pardonnez! pardonnez!
Amélie!... ma tête s'égare!... Mais, en vérité , cet homme n'était pas fait pour vous!... Je l'estime !... Oui, par moment, je Faime avec une tendresse presque fraternelle !... car il est bon, généreux, sensible!... Je reconnais, j'apprécie toutes ses qualités!... Mais il n'est pas digne de vous !... Non , il ne peut comprendre tout ce qu'il y a de délicatesse et de charme dans votre esprit, dans votre âme neuve et riche d'amour !.. Ah ! mon Dieu ! pourquoi les cœurs sont-ils presque toujours mal assortis !... Pourquoi ceux que le ciel avait faits l'un pour l'autre ne se rencontrent-ils jamais!... hélas! ou trop tard!... Amélie!... oh! si je vous avais connue plus
tôt!... Vous, Fange que j'ai rêvée mille fois !.. Oh ! comme je vous aurais aimée!..
— Ernest! taisez-vous, de grâce!...
— Amélie ! continua-t-il avec un soupir arraché du fond de sa poitrine!., j'en ai la conviction profonde !.#oui, nous serions moins à plaindre tous deux!... car tous deux nous le sommes!.. Notre vie est manquée!.. nous avons pris la mauvaise route! la route qui mène à la douleur, au désespoir!.. Oh! quand j'y pense, c'est à me briser la tête contre les murs, c'est à maudire le ciel !.. Je suis le plus malheureux des hommes!... et vous m'auriez aimé peut-être !...
— Ernest! quel langage!.. Oh! mais c'est affreux ce que vous dites-là.
Madame Dernouville tressaillait con-
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vulsivement ; elle était dans une agitation impossible à décrire.
— Écoutez ! Amélie ! je ne puis plus me taire, reprit Ernest en tombant à ses genoux, et saisissant à deux mains la main d'Amélie, qu'il couvrait de baisers et de larmes brûlantes!., non, je suis trop malheureux !.. ma poitrine se brise!., il faut que je parle!.. Oh! je vous aime ! je vous aime!...
— Monsieur!...
— Il est impossible que je ne vous aime pas!.. cVst mon destin de vous aimer!.. Je suis à vous !.. je vous appartiens !..
Ses regards devenaient plus ardents, son étreinte plus ardente; sa voix s^éteignait dans les sanglots.
Amélie fut épouvantée ; elle comprit tout le danger de sa position, et bien que son cœur battit avec une force extraordinaire, elle eut assez d'empire sur ellemême pour dissimuler à demi son émotion, et couper court à une scène, dont il était impossible de prévoir le dénouement.
— Monsieur Ernest, dit-elle avec une apparente froideur et un calme où perçait une vive émotion, je vous en prie, évitez à l'avenir un sujet qui m'offense, et m'afflige surtout... car vous savez combien votre amitié m'est chère et précieuse!.. Il me serait bien cruel d'être forcée d'en faire le sacrifice!., de ne plus vous voir... Vous me répétez continuellement que je suis malheureuse; mais je ne me plains pas!.. Si vous étiez vraiment mon ami, vous tâcheriez de me donner du courage,
au lieu de m'ôter la force et l'espoir!.. Écoutez! il faut que je vous parle sans aucun détour!., j'ai pour vous trop d'attachement et d'estime, pour ne pas m'expliquer devant vous avec une franchise qui nous épargnera beaucoup de chagrin àl'un et l'autre, etquiétablira nettement notre position réciproque. J'aime mon mari, vous n'en pouvez douter, et quand bien même il aurait eu quelques torts envers moi, je ne l'aimerais pas moins jusqu'à la mort.
— L'amour naît et meurt malgré nous dans notre âme, interrompit Ernest avec une intonation sourde.
— Oui, je le sais, l'amour ne dépend pas de nous, répliqua sévèrement madame Dernouville, mais nous sommes toujours
maîtres de le comprimer au fond de nos cœurs lorsqu'il est incompatible avec le devoir et l'honneur ! Ernest, ma résolution est prise, elle est inébranlable! je ne vous verrai plus seul à seul, avant que la passion folle qui s'est emparée de vous ne soit tout-à-faitguérie, et qu'une amitié fraternelle et pure n'ait triomphé d'un sentiment que je serais bien coupable d'encourager en vous!... Adieu, adieu, Ernest, je ne vous reverrai qu'en présence de mon mari ou de votre mère !
— Ma pauvre mère! répondit-il en secouant la tête avec tristesse; elle vous aime, aussi, elle!., et vous ne l'aimez plus ! . . .
— Ernest, ne parlons pas de votre mère ! croyez-moi ! . . C'est encore un sujet
qui pourrait nous aigrir!.. Mais non , je n'oublierai jamais en vous parlant, que vous êtes son fils. Allons, mon ami, adieu, de la raison et du courage !
— Adieu, madame, dit Ernest d'une voix étouffée.
Puis, après avoir serré douloureusement la main qu'Amélie lui tendait, il se retira.
A peine le jeune de Forestan fut-il sorti, que madame Dernouville, épuisée par une longue et pénible contrainte, tomba de lassitude dans un fauteuil, et demeura long-temps à réfléchir en silence sur le malheur de sa position, et l'avenir sombre qui l'attendait.
— Non, pensait-elle avec une sorte de terreur indéfinissable, il ne faut pas revoir ce pauvre jeune homme, avant quelque temps!... Sa douleur me fait mal!... car il m'aime! Oh ! je sens qu'il m'aime !... et c'est une passion vive et profonde qui m'épouvante!... Oh! mon Dieu! si j'allais aussi l'aimer!... malheureuse! que deviendrais-je! Par momens, il me semble que je n'aime plus Adolphe, qu'il m'est odieux même ! ... Le cruel ! il m'a si cruellement traitée!... il me trompe chaque jour encore peut-être!... oh! je serais folle d'en douter!... Mais, en vérité, je suis plus folle encore de pleurer nuit et jour, parce qu'un homme me trompe!... Il ne m'aime plus! eh bien! la meilleure vengeance , la seule que je puisse employer, la seule qui soit digne de moi, c'est de lui fermer à tout jamais mon
cœur!... c'est de ne plus voir en lui qu'un étranger, qu'un indifférent !...
Et, après un silence méditatif, elle reprenait:
— Mais le puis-je!... comment vivre sous le même toit avec un homme qu'on méprise!... avec un homme, qui se fait un jeu de votre amour et de vos larmes!... Oh! non, c'est impossible!... une vie pareille ne serait pas tolérable !... Le malheureux! il ne sait pas à quels dangers il m'expose!... Je suis jeune , et mon sang bouillonne!.. Je sens bien que je ne pourrai pas long-temps vivre dans un semblable abandon , mariée et veuve à la fois !.. Il me croit donc bien patiente, ou plutôt d'une bien pauvre nature!... il ne craint donc pas que je me lasse enfin de ses mé-
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pris ! Xon, il est tranquille; rien ne l'effraie!... Et quand je passe de longues heures, toute seule, avec ce jeune homme, dont l'haleine me brûle, dont la main frissonne dans la mienne, dont chaque parole est nn mot d'amour... eh bien! ce n'est pas Adolphe qui tremble , c'est moi !... car je me défie de moi-même !... Je suis femme!... Grand Dieu! grand Dieu! ce jeune homme! qui m'aime!...
si je l'aimais un jour !... Oh! cette idée-là me fait frémir ! Alors, je serais perdue, entièrement perdue ! il n'y aurait plus d'espoir, plus d'avenir!... Je n'aurais plus même le calme et la paix de ma conscience pour m'y retirer comme dans un refuge !... Entre Adolphe et moi, il y aurait le crime, notre crime à tous deux!... Non, je le jure !... non, je ne verrai plus Ernest, tant que sa vue fera battre mon
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cœur!... Hélas! est-il sur la terre une femme aussi malheureuse que moi!...
Elle retomba dans sa rêverie silencieuse; ses yeux étaient gros de larmes, son sein gonflé de soupirs. Elle était morne et la tête penchée, quand la porte s^ouvrit.
Adolphe entra.
Le bruit que fit la porte en s'ouvrant tira madame Dernouville de son engourdissement; elle leva la tête et vit Adolphe.
Il était couvert de poussière, et tenait à la main un album qu'il avait coutume
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d'emporter quand il sortait pour aller prendre un point de vue et dessiner un paysage dans la campagne.
— Eh bien! Amélie, qu'as-tu donc?
demanda-t-il avec un mélange d'intérêt et de surprise. Est-ce que tu souffres?
— Oui, Adolphe, je souffre, réponditelle en le regardant avec une expression mélancolique.
— Tu souffres, ma pauvre Amélie!
mais en vérité , c'est un peu de ta faute ! tu t'obstines à ne pas bouger de la maison ! Il fait un temps magnifique, et tu devrais prendre l'air de temps à autre.
— Et qui m'accompagnerait, Adolphe ?
répondit-elle en soupirant. Hélas! rien
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que mes sombres pensées!... Elles seules ne m'abandonnent jamais !...
— Allons! allons, chère Amélie, ne te désole pas ainsi, dit Adolphe en s'asseyant auprès d'elle. Tu me fais beaucoup de chagrin. Mon Dieu! tu sais bien que je ne demande pas mieux que de sortir avec toi, quand c'est nécessaire, quand nous allons un peu loin; mais tu n'as vraiment besoin de personne pour aller faire un tour dans le jardin ou dans le parc. Autrefois, tu emportais un livre, quelque beau poème de Lord Byron ou ton cher Lamartine, et tu restais des heures entières à lire dans le bois, à savourer l'harmonie des vers ! Aimable petite capricieuse, tu n'aimes donc plus la poésie comme autrefois !
— Autrefois, Adolphe, autrefois j'étais
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heureuse ! et tout me plaisait!.. Un beau vers , un rayon de soleil , une jolie fleur embaumée, inondaient mon cœur de joie, et tous mes jours étaient purs et sereins ! L'avenir, que j'entrevoyais avec les yeux de Tâme, me faisait de charmantes promesses! je tenais à pleines mains le bonheur!... Tu m'aimais . Adolphe!... mais à présent !...
— Eh bien ! à présent, je t'aime encore plus, Amélie. Seulement, mon amour a changé de forme; il n'est plus un délire, une fièvre dévorante!.. tout cela passe avec le temps, et c'est vraiment bien heureux I car autrement, le mariage serait une chose absurde, abrutissante!... On serait toujours à s'embrasser, à se dire une foule de gentillesses pastorales, qui ne sont bonnes que dans la première lune !
— Adolphe! oh ! que: tu me fais mal en me parlant ainsi, répliqua vivement Amélie. Tu ne veux donc me laisser aucune illusion consolante?... tu veux donc me désespérer? tu veux donc que je meure?
— Allons, pas de phrase de roman, Amélie, je t'en conjure! tu es parfois d'une exaltation qui me fait peur !... Tu disque tu n'es pas heureuse, mais il est impossible de l'être avec une imagination comme la tienne!.,. Elle va toujours au-delà du vrai, de la réalité! tu ne veux jamais voir les choses telles qu'elles sont! Songe donc, Amélie, qu'il ne faut pas sacrifier à l'amour tous les autres sentimens. L'amitié a bien son prix sans doute ! et tu es sûre de la mienne!... C'est un sentiment, je t'assure, bien solide et bien profond dans mon cœur, etque rien ne pourra détruire!...
— Rien, Adolphe?... continua-t-elle avec un regard inquiet et scrutateur ; rien!... pas même l'influence d'une femme que tu aimerais d'une autre manière, moins fraternellement ?...
— Bon, je te comprends d'avance interrompit Adolphe dont 'e visage se colora d'une légère rougeur; je is parfaitement où tu veux en veni .. C'est toujours madame de Forestan, toujours elle!
— Eh bien! oui, Ado! ' b! et j'aurais tort de ne pas en conven* franchemen Moi, aujourd'hui, je ne suis plus ri . pour toi!... je suis peut-être même une gène, un obstacle !
— Quelle folie !
— Non, je ne suis pas folle, mais clairvoyante!.. Adolphe, cette femme a pris sur toi un empire qui m'effraie!... Tu Paimes!...oui, tu l'aimes, et bientôt t'épar* gneras-tu peut-être la peine de cacher à mes yeux cette passion coupable et insensée ! Chaque jour il me semble que tu me témoignés moins d'égards, et que tu voud? is ^affranchir ouvertement d'une ce frainte qui te fatigue et t'ennuie.
— Oh! certainement, Amélie, répondit-il avec impatience, je suis terribleméat las de . tendre repéter toujours
mêmes frenrptïhes injustes! Tu détestes uJame de Foreslan, parce qu'elle est bonne , et douce, et charmante, parce que j'ai du plaisir à la voir!... et ton aversion est telle, que tu oublies même de cacher ta jalousie.
— Eh bien ! je te l'ai avoué déjà, Adolphe! je suis jalouse!... oui! car je t'aime!... Oh! si tu avais pour moi quelque tendresse, tu aurais pitié de ce que je souffre!... Si tu savais quel supplice affreux que la jalousie !
— Encore moins affreux que ridicule, interrompit Adolphe qui, sentant son cœur s'émouvoir à la voix tendre et suppliante d'Amélie , jugea prudent de se défendre des émotions, et de se cuirasser d'un triple airain. Il employait donc le sarcasme et l'aigreur.
— Oui, poursuivit-il, je trouve fort ridicule qu'une femme jolie et jeune, comme tu l'es , soit follement jalouse d'une autre femme qui n'a guère moins de quarante ans, comme tu le répètes sou-