AMK
s'apprête à faire une eonfidence terrible, et qu'il n'ose eneore laisser échapper.
* Amélie ne comprenait pas du tout où
le vicomte allait en venir; e'ile le regardait avec étonnement.
Enfin le vicomte toussa bruyamment plusieurs coups, et tira sa tabatière, qu'il ouvrit pour se donner une contenance ; il était cruellement embarrassé, et ne savait quelles expressions choisir pour entamer la conversation. Il sentait parfaitement, malgré son intelligence peu déliée, que le sujet qu'il allait traiter était fort délicat, et que, pour ne point égratigner au vif son amour-propre, ou blesser madame Dernouville, ii avait besoin de beaucoup de tact et d'adresse; mais, par malheur, ni l'un ni l'autre n'était son fort.
LHtAME. i -2 1
Il se repentit un moment d'avoir provoqué une explication si chatouilleuse, et fut sur le point de changer de résolution. Mais, Amélie, impatientée, mit fin à cette longue hésitation.
— Vous aviez quelque chose à me dire, monsieur le vicomte, demanda- t-elle.
Qu'attendez-vous ? nous sommes seuls.
— Au fait ! dit le vicomte d'un air décidé, j'ai tort de rester ainsi la bouche close. Entre amis, il ne faut pas se gêner le moins du monde! on doit s'avouer franchement tout ce qu'on a sur le cœur!... et quand on peutavoir quelques griefs l'un contre l'autre , alors, il me semble qu'une explication sincère est tout ce qu'il y a de mieux pour amener une bonne et solide réconciliation. Je
vous dirai donc, sans prendre de détours, ma charmante voisine, que j'ai lieu de vous en vouloir.
— A moi, monsieur le vicomte? repli— qua-t-elle avec surprise.
— A vous-même, continua gravement le naturaliste. Vous savez comme nous vous aimons, madame la vicomtesse et moi!... Certainement, vous seriez notre fille, que nous n'aurions pas pour vous plus de tendresse' .. Oui, belle et jeune voisine, je me sens pour vous des entrailles de père!...
— Et je vous remercie du fond du cœur, monsieur le vicomte, d'un pareil attachement!... Je vous jure que j'y suis profondément sensible !
— Je ne dis pas non, je ne dis pas non! poursuivit-il en faisant tous ses efforts pour ne pas s'attendrir; vous êtes d'une bonté merveilleuse ! Il n'y a rien sur la terre d'aussi parfait que vous, si j'en excepte le sphinx... Mais il ne s'agit pas de sphinx, pour le moment ! il s'agit de tout autre chose... Je sais très bien que vous avez été vous mettre dans la tête des idées inconcevables, des idées... qui me font rougir, foi de gentilhomme, rien que d'y penser.
— Expliquez-vous, monsieur, je vous en supplie.
— C'est bien! c'est bien! m'y voilà!... Mais voyez, c'est quelque chose de si étrange, qu'il fallait une préparation!... Oh! madame, est-il possible! quoi! vous
i i i MË.
si pure, m candide, si virginale, vous chaste et. innocente comme le papillon qui vient d'éclore, vous avez pu imaginer une abomination pareille ! . . .
— Oh ! monsieur le vicomte, cela passe la plaisanterie, dit madame Dernouville sévèrement. Que voulez-vous dire ? Je vous proteste que je ne vous comprends pas... Mais une chose bien certaine, et que j'affirme devant Dieu, c'est que je n'ai rien, absolument rien à me reprocher envers vous !
— Et envers ma femme?... répliqua le vicomte en joignant les mains et prenant une expression de physionomie lamentable. Avouez! avouez que madame la vicomtesse de ïorestan a raison d'être
cruellement offensée de vos outrageantes suppositions!
— Mes suppositions ! répéta madame Dernouville avec dédain, je ne suppose rien, monsieur le vicomte. Et de quoi , je vous prie , m'accuse-t-on ?
— Oh ! oh ! madame ! majeune voisine, reprit le vicomte plus vivement, vous savez sans doute beaucoup mieux que moi le tort que vous reproche la plus indulgente des femmes. Elle n'a pas voulu tout me dire, mais elle m'en a laissé comprendre assez néanmoins pour m'ouvrir les yeux! Je sais, je sais très bien pourquoi vous ne voulez plus venir au château, et pourquoi vous êtes maintenant glaciale , pour une amie qui ne cesse de vous porter aux nues !.. Car, si vous pouviez entendre
tous les éloges quelle vous prodigue en votre absence ! Oh !... c'est touchant!... c'est admirable S...
— Que madame de Forestan soit moins libérale d'éloges en ma faveur, répondit froidement Amélie. Je n'aime pas les éloges , en général , surtout quand ils ne viennent pas du cœur!
— A merveille! à merveille! dit le vicomte avec une intonation douloureuse qui ressemblait à un gémissement, vous l'accablez, cette pauvre vicomtesse, cet ange incomparable qui, depuis vingt ans et quelques mois épanche sur ma vie un bonheur sans mélange !.. et vous avez pu croire, madame, vous avez pu croire, qu'abusant de l'intimité charmante qui régnait entre vous , elle songeait à désunir
DR ami:. 12
un jeune ménage, un couple intéressant qu'elle idolâtre !... Vous avez pu croire que la vicomtesse deForestan,que mon épouse, jetait sur le jeune Adolphe des regards que n'approuve point la décence, et cherchait à l'éblouir par une coquetterie séductrice !... Oh! quelle erreur! quelle profonde et impardonnable erreur !....
Soupçonner du plus noir des crimes une femme, un ange, oui, je le répète sans craindre d'être taxé d'exagération, un ange qui est la candeur et la pureté même!... Oh! je le sais, le serpent de la calomnie a tâché plusieurs fois de salir avec son venin la réputation de mon épouse, qui est le modèle des mères de famille!... Certes, personne au monde n'est mieux placé que moi pour connaître, pour apprécier les inaltérables vertus de la vicomtesse...
Il y avait tant de chaleur et de conviction dans la période hyperbolique du vicomte, que madame Dernouville, malgré sa tristesse, ne put garder plus long-temps le sérieux, et faillit éclater de rire. Heureusement, elle se contint, et crut devoir respecter les illusions conjugales de M. de Forestan.
Celui-ci continua son fastueux panégyrique, et vanta si pompeusement l'inexpugnable rigueur de son ange , quWmélie, impatientée , l'interrompit :
— Il me semble, monsieur le vicomte, qu'an plus long éloge des vertus de madame la vicomtesse serait parfaitement inutile. Personne ici ne songe à les mettre en doute, encore moins à les attaquer.
— Ce serait folie, je vous assure, jeune
DRAME. i;a
voisine. Mais croyez-moi , poursuivit-il en lui prenant la main avec effusion, sovez raisonnable, vous si bonne et si belle!... chassez toutes les mauvaises inspirations d'une jalousie qui vous trompe , et vous rend malheureuse. Vous savez bien que vous n'avez pas dans le monde une amie plus dévouée que ma femme ! Elle vous aime ! elle aime beaucoup votre mari, mais en tout bien tout honneur ! Songez donc que c'est une mère de famille, qu'elle doit le bon exemple à notre chère petite Alexandrine, et qu'enfin, à la rigueur, elle pourrait être la mère de M. Dernouville. Tout cela doit vous rassurer complètement! mais ce qui devrait, ce me semble, vous dourrer une sécurité parfaite , inébranlable, c'est la confiance profonde que j'ai toujours eue dans ma femme, confiance à toute épreuve, dont
jamais femme mariée ne fut plus constamment digne. Voilà ce que je voulais vous dire, ma chère voisine!... Bien entendu, la chose doit rester entre nous. Il est très inutile iVen parler à votre mari , et madame la vicomtesse serait blessée au vif, bien certainement, si elle apprenait un jour ou l'autre que je n'eu pas gardé le secret qu'elle m'avait confié : mais j'ai fait mon devoir, je crois, en vous parlant avec franchise... D'ailleurs, elle ne saura jamais que je vous ai tout dit !.. Vous viendrez, ce soir, n'est-ce pas?
vous viendrez! Il faut me le promettre. Mais arrangez-vous!... je ne veux pas que vous disiez non. D'abord, je vous préviens qu'on ne se met pas à table sans vous , et que....
Il s'interrompit brusquement, et s'élança
1MUME. 15 1
vers la porte avec son échiquier. Il venait de voir planer sur les caisses de fleurs rangées devant la terrasse un éblouissant Machaon poursuivi dans son vol rapide par une espèce d'émouchet.
Il courut tout de suite avec armes et bagages, comme Don Quichotte à la défense d'une belle princesse menacée par quelque chevalier félon.
Amélie, qui depuis quelques minutes n ''écoutait plus le vicomte, s ''aperçut à peine de sa brusque disparition, et continua de se livrer aux pensées pénibles qui Fassiégeaient
— Oh ! décidément, se dit-elle, il faut
que je rompe avec cette femme d'une manière éclatante !.. Quelle audace! quelle effronterie!,.. Quoi ! c'est après tout ce quis'est passé, qu'elle ose jouer l'innocence et prendre un masque d'ingénuité ridicule, qui ne peut tromper absolument que son mari! Oh! quelle démoralisation profonde!... Au vice elle joint l'hypocrisie !... Adolphe ! Adolphe! ... Cette femme t'a perdu! elle a flétri ton âme!...
— Mais il faut enfin que je prenne un parti , continua-t-elle après un instant de réflexion. 11 faut que je quitte cette maison, elle est trop près de celle qu'habite cette malheureuse femme!... Oui, j'en ai le pressentiment ! ce voisinage, ce contact, me seraient fatals !... ils m'ont ravi déjà le cœur d'Adolphe!... Moi, je n'ai rien à me reprocher encore!... Et cependant, je ne
DRAME. ISfi
suis plus la même!... Je sens que je suis femme! et parfois j'ai peine à comprimer des élans de colère et de vengeance, qui m'épouvantent!... Ernest!... Oh! ce jeune homme est trop près de moi!...
Jnen ai peur!... Il nVaime!... je dois fuir !
Et sa tête retomba sur sa poitrine, gonflée de sanglots.
— Non ! reprit-elle avec une douloureuse énergie, je dois tenter un dernier effort sur Adolphe! je lui dirai tout!., je le ferai trembler, s^il est possible!... Peut-être enfin ses yeux s'ouvriront-ils!., peut-être il comprendra que nous sommes perdus à jamais, perdus l'un et l'autre, s'il ne consent à fuir ces lieux!.. Ici, tout
130 DKAME.
nous enveloppe (Taure ux dangers!., il y a dans cette famille des Forestan comme un souffle de corruption qui dessèche et noircit Tàme qui les approche!.. Cette jeune fille, oh! je crains qu'elle n'ait deviné sa mère, etqu'elle ne Timite unjour! elle est perfide et fausse !.. il me semble à la considérer avec attention, que par momens dans sa physionomie passe comme une ombre de pensée mauvaise!., son regard étrange m'effraie quand il tombe sur Adolphe!.. Oh! non! c'est une enfant! Quelle idée!... la douleur me rend folle !
Elle tressaillit soudain, un bruit pareil à celui d'une table qu'on renverse à terre venait de se faire entendre dans une chambre voisine. Elle écouta quelques secondes en retenant sa respiration : ce bruit parlait de l'atelier d'Adolphe.
Klle se rappelle tout à coup avee un frémissement involontaire que Dernouville est depuis long-temps seul avec Àlexandrine.
Elle se lèveconvulsivementpour sortir, quand elle entend la porte de l'atelier s'ouvrir avec force — Elle s'arrête, et se trouve face à face avec Alexandrine qui rentrait dans le salon précipitamment.
Alexandrine est très rouge ; il y a dans tous ses traits un grand trouble ; sa robe, tout à l'heure fraîche et brillante, parait froissée en quelques endroits.
— Qu'avez-vous donc, mademoiselle?
dit Amélie d'une voix altérée; quelle agitation !
— Moi, madame !.. mais non,., je vous assure.
L'embarras d'Alexandrine semblait redoubler.
— Mais quel est donc ce bruit singulier que je viens d'entendre? demande vivement Amélie.
— Ah!., du bruit!., vous avez entendu du bruit!., répond Alexandrine en rougissant davantage.
Heureusement Adolphe rentra dans le salon. Son visage beaucoup plus pâle qu'à l'ordinaire frappa tout d'abord Amélie. Il affectait un air de calme et d'indifférence que démentait par momens L'inquiétude de ses regards.
— Nous sommes restés un peu longtemps, dit Adolphe d'un ton fort dégagé, mais je n^ai fait grâce à mademoiselle d'aucune de mes productions ! elle a voulu tout voir, dessins , croquis, aquarelles... Tout cela est détestable ! mais enfin elle doitconvenir quepai fait preuve au moins de bonne volonté, à défaut de talent.
Alexandrine demeurait muette et confuse; elle baissait les yeux pour échapper aux regards de madame Dernouville , qui tour à tour considérait son mari etlajeune fdle.
— Mais qu'as-tu donc, ma chère Amélie? continua Dernouville avec un mélange de surprise et d^intérêt. Tu es pâle et tremblante absolument comme si tu venais de voir un fantôme.
— En effet, j'ai eu peur, dit sourdement Amélie.
— Et de quoi donc?
— Ce bruit que vous avez fait dans l'atelier m'a donné une secousse!...
— Ah ! c'est donc cela ! dit Adolphe en riant avec contrainte; oui, tu n'as pas dû comprendre ce que c'était...
— Et je ne le comprends pas encore, Adolphe?
— (Test mon grand tableau, répliqua Dernouville avec beaucoup de volubilité; tu sais bien ce tableau énorme qui représente une danse de satyres, imitée de Poussin?... Eh bien î il est tellement
lourd avec son vieux cadre sculpté, qu'il m'est échappé des mains, quand je voulais le porter au jour pour le faire mieux voir à mademoiselle... et il est tombé par terre avec un fracas épouvantable.
— Ah! vraiment?... balbutia madame Dernouville les larmes aux yeux, je craignais un plus grand malheur!... Mais c'était bien simple à dire ! pourquoi donc mademoiselle Alexandrine n'a-t-elle pas voulu me répondre tout à l'heure, quand je la questionnais?...
— Excusez-moi, madame, je vous en prie, dit Alexandrine avec une émotion croissante. Pétais si troublée ! ... ce bruit !. . . je ne m'attendais à rien!... je vous assure!... quand ce tableau est tombé...
— Mais à propos où diable est-il donc, ce cher vicomte? interrompit Adolphe qui vint au secours d'Alexandrine. Je parie qu'il a quitté sa jolie voisine pour courir après les papillons?...
Une voix enrouée se fit entendre.
— Le voici ! dit Adolphe en sVpprochant du balcon qui s'ouvrait sur le jardin. Mon Dieu ! comme il est rouge!...
Il va se rendre malade à courir de la sorte au grand soleil!... Monsieur le vicomte !... Venez donc, je vous en conjure ! Vous êtes sans chapeau, et le thermomètre marque vingt-sept degrés.
— Je viens ! . . . criait le vicomte en courant toujours.
Enfin il arriva tout époumonné, et se jeta dans un fauteuil.
La chasse du vicomte avait été large et superbe. Sur les revers de son habit se débattaient sept ou huit papillons transpercés chacun d'une épingle.
— Mon cher vicomte, c'est une véritable frénésie, dit Adolphe. Un beaujour, au
144 DHAMK.
lieu de papillons, vousattraperez une fièvre cérébrale, une bonne fluxion de poitrine.
— Oui, papa, tu vas tousser toute la soirée, ajouta mademoiselle de Forestan.
— Bah! bah! je ne suis pas un petit maître ! reprit le vicomte dans une exaltation peu commune. Dieu merci, j^ai de la vigueur, et quand il s^agit de papillons, le soleil n'a pas de feux, l'hiver n^a pas de glaces ! Mais, je vous en prie, regardez un peu ma chasse!... c'est magnifique... en moins de vingt minutes!... c^st incroyable!... Une grande tortue large comme la main, un sphinx à cornes de bœuf qui dormait comme un loir contre une tonnelle, un petit bleu strié, frais et brillant comme s'il sortait de sa nymphe !... Cas fort rare, excessivement rare, mes amis,
car cet intéressant papillon a presque toujours le bout des ailes déchiqueté. C'est le premier, en bon état, que j'ai le bonheur d'attraper! Parbleu, voisine, vous pouvez vous vanter d'avoir pour jardin un vrai paradis terrestre! Il fourmille de lépidoptères ! A la bonne heure! cela me donne une haute opinion de votre jardinier! J'aime avoir qu'il respecte les chenilles!
— Un peu trop, je vous jure, dit Adolphe en souriant. Il a pour elles de si grands égards qu'il leur abandonne tout le potager, et que nous ne pouvons pas avoir de légumes.
— Et qu'importe, mon ami, on en trouve toujours, des légumes! repartit le vicomte avec chaleur, les marchés abondent de légumes et de fruits !... Mais des
papillons !... Oh îc'est autre chose !... Tenez , quand vous serez las de votre jardinier, donnez-le moi, je vous donnerai le mien. Je n'en suis pas content le moins du monde depuis quelque temps, et s'il n'était pas très protégé par ma femme , je le mettrais tout de suite à la porte. Croiriez-vous que l'autre jour j'ai surpris mon butor qui levait déjà le pied pour écraser la chenille du grand paon de nuit!...
une chenille verte , une chenille énorme avec de longs poils et des taches bleues comme des turquoises!... Le misérable!
il allait consommer son crime!... Heureusement pour lui, je suis venu à temps encore!... je l'aurais tué, je crois !
— Et le drôle ne l'aurait pas volé , dit Adolphe en riant aux éclat?. Mais coin-
ment se porte votre chenille verte maintenant, vicomte?
— A merveille, mon jeune ami. Elle file ou du moins elle fait semblant; clans huit jours elle sera chrysalide !...Corbleu ! c'est une belle bête ! 11 faudra que je vous la montre ce soir ! Elle est dans un cornet, sac à papier! Mais adieu, je vous quitte!., l'heure me presse!... Il faut qu'avant Je dîner je prépare mes nouveaux enfans , que j'abrège leurs légères souffrances en faisant rougir leur épingle, et en leur introduisant dans le corps quelques grains d'arsenic, excellent préservatif contre les mites.
Amélie, tout-à-fait étrangère au bavardage du naturaliste, demeurait silencieuse, et regardait alternativement son
mari et Alexandrine qui, par inomens, semblaient échanger quelques coups d'oeil
significatifs.
— Adieu, jolie et vertueuse voisine, dit le vicomte en «''approchant d'Amélie distraite et rêveuse. Permettez que je cueille sur vos joues de rose et de lys...
Et, se penchant sur elle , il colla ses lèvres sèches et pleines de poussière sur le front de madame Dernouville.
— Vous n'avez plus de rancune contre ma femme , n'est-ce pas? lui dit-il à voix basse. Allons ! allons!... je vous supplie à mains jointes, venez ce soir, voisine. Accompagnez votre cher époux au banquet de l'amitié.
— Je raccompagnerai, monsieur le
vicomte, répondit Alexandrine en élevant assez la voix pour être entendue d'Adolphe, dont la figure gaie et souriante parut tout à coup se rembrunir.
Alexandrine, en partant, fut sur le point d'aller embrasser madame Dernouville comme d'habitude ; elle sembla hésiter quelque temps, mais voyant la physionomie froide et sévère d'Amélie , elle n'osa point lui dire adieu, et la salua d'un air embarrassé.
Le vicomte était rayonnant de joie quand il monta dans sa voiture, avec ses papillons et la certitude que madame Dernouville viendrait dîner au château.
Amélie resta plongée dans les plus tristes réflexions, tandis que son mari allait reconduire le vicomte de Forestan jusqu'à la voiture. Adolphe rentra presque aussitôt dans le salon.
— Eh bien ! dit-il en haussant les épau-
les avec un air de sarcasme qui tenait un peu de la colère , tu changes d'idée soixante fois par minute, Amélie !... C'est très bien!... c'est très bien ! Voilà ce qui s'appelle user largement de son privilège de jolie femme!... Mais franchement, je trouve qu'une jolie femme ne gagne rien à être capricieuse !
— Adolphe , oh ! tu as beau faire, répondit Amélie avec amertume; je comprends ta pensée! Depuis quelque
temps tu me presses beaucoup d'aller au château de Morlinière ; mais tu es enchanté que je reste chez moi!... Comme tu sais parfaitement le motif qui m'éloigne de madame de Fores tan, tu croyais pouvoir, sans aucun danger, continuer tes instances, et nf appeler fantasque, capricieuse, ingrate!... Tu espérais que les