DEUXIÈME PARTIE
Huit jours se passèrent pendant lesquels survinrent d'assez grands changemens.
Adolphe était redevenu tout à coup doux et charmant pour sa femme. Il lui prodiguait une foule d'attentions et de prévenances gracieuses, auxquelles Amé-
lie n'était plus habituée. Il restait des journées entières sans sortir de son atelier, et travaillait avec une ardeur extraordinaire , ou bien il ne bougeait pas de la chambre d'Amélie , et lui faisait à haute voix la lecture de quelques romans qu'elle affectionnait. Tantôt c'était Clarisse , ou Delphine, tantôt Paul et Virginie.
Madame Dernouville semblait renaître au bonheur. Sa physionomie depuis longtemps mélancolique et souffrante s'illuminait par intervalles d'une joie subite et radieuse ; presque tous les jours elle allait se promener en voiture avec Adolphe , qui ne sortait plus seul que rarement. Sa correspondance avec la vicomtesse était moins active; il n'avait pas été lui rendre visite depuis qu'il avait dîné chez elle, le jour de l'arrivée d'Ernest.
Un matin , J)ernouville dit à sa femme qu'il croyait convenable d'inviter à dîner la famille de Forestan, pour ne pas rompre avec elle des relations de bon voisinage, qui duraient déjà depuis plus d'une année. Amélie, bien quelle n'eût pas la moindre envie de recevoir la vicomtesse, pensa comme Adolphe qu'on ne pouvait, guère remettre cette invitation toute de convenance; et le jour même, Dernouville écrivit au vicomte.
Le lendemain, M. et madame de Forestan arrivèrent de très bonne heure avec leur fds et leur fille. La vicomtesse paraissait fort triste et préoccupée ; elle était moins prévenante qu'à son ordinaire pourDernouville, et le regardait de temps à autre avec une expression indéfinissable
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qui ressemblait beaucoup moins a la tendresse qu'au dépit.
Adolphe était pour elle d'une politesse exquise, mais un peu cérémonieuse et froide. Il avait l'air de vouloir éviter de se trouver seul avec la vicomtesse.
Il fut question d'abord d'aller faire une promenade en voiture aux environs, mais Adolphe fit observer que la chaleur était accablante, et qu'il valait beaucoup mieux rester à la maison jusqu'au diner et sortir ensuite à la brune, pour aller respirer l'air frais du soir. Le vicomte trouva le conseil fort raisonnable et descendit au jardin avec son échiquier.
Ernest offrit le bras à madame Dernou-
ville, Dernouville à la vicomtesse, et tous les quatre ils s'enfoncèrent clans les allées verdoyantes du parc.
C'était un enclos d'unequarantaine d'arpens et planté d'arbres magnifiques, au milieu duquel s'ouvraient de longues avenues qui correspondaientles unes aux autres par de petites allées diagonales très ombragées.
Au milieu du parc se trouvait une espèce de rond-point, carrefour de verdure d'où rayonnaient plusieurs grandes allées qui se terminaient chacune par une grille donnant sur la campagne.
Les quatre promeneurs marchaient de préférence dans les petits rentiers couverts, où les rayons du soleil ne péné-
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traient que faiblement à travers les branches. Alexandrine avait pris un livre et faisait semblant de lire, en les suivant à quelque distance.
Après une demi-heure de promenade, elle cacha tout à coup le livre dans son sac, toussa plusieurs fois avec une certaine affectation, et disparut dans une allée transversale : Adolphe tourna brusquement la tête; il marcha quelque temps encore avec la vicomtesse. Une assez grande distance les séparait alors d'Ernest et d'Amélie.
La préoccupation douloureuse de madame de Forestan avait fait place à la gaîté; elle pesait amoureusement sur le bras de son cavalier et lui parlait à voix
basse d'une manière confidentielle et mystérieuse.
— Ainsi, Adolphe, tu m'aimies toujours? disait-elle avec un regard expressif.
— Ermance, vous seriez injuste d'en douter, répondait Adolphe d'une voix émue et tremblante d'hésitation.
— Mais, en vérité, vous n'êtes plus le même pour moi, Adolphe ! Je ne vous voyais plus!... et vos lettres étaient d'une rareté incompréhensible !
— Vous savez bien , Ermance, que je suis obligé de prendre toutes les précautions possibles ! . . .
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— Ah! je vous le disais bien, Adolphe, vous me sacrifiez maintenant à votre femme !...
Et la vicomtesse laissa échapper un léger soupir.
— Non, vous ne pouvez le croire !... Je ne vous sacrifie à personne! Vous m'êtes toujours bien chère L.. Mais vous me l'avez répété plus de cent fois, on vous observe! H y a des gens qui vous épient, et votre beau-père le comte de Forestan est capable de faire un éclat qui aurait de terribles conséquences.
— Comme vous avez de la prudence, maintenant, Adolphe!... dit-elle avec un mélange de tendresse et de reproche.
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— J'en ai toujours eu, vous le savez, Ermance. Votre réputation m'est aussi précieuse qu'à vous-même! et je mourrais plutôt que de la compromettre! Je vous jure que si je redouble de circonspection, ce n'est point à cause des exigences d'Amélie !... Au contraire, les caprices, les manières impérieuses me révoltent!... et ma femme a pris un excellent parti, en ne me contrariant plus.
— Oh ! vous êtes très bien ensemble, à présent, Adolphe... c'est à peine si vous osez m'adresser la parole, me donner le bras devant elle !
— Comment ! vous êtes jalouse, Ermance ! repartit Dernouville en riant.
— Oui! je le suis!... plus qu'Amélie,
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peut-être, répondit-elle avec un éclair dans les yeux, et si vous me trompiez!... Ohî... je ne répondrais pas de ma fureur, de mon désespoir, Adolphe !
— Ma chère Ermance, allons, ne vous exaltez pas ! c'est vous faire de la peine et du mal très inutilement! Qui vous parle de vous tromper!... je n'en ai pas la moindre envie, je vous jure!... Il me semble, ajouta-t-il en souriant d'une manière significative, que je ne demande absolument qu'à vous prouver ma constance et mon amour.
Cette dernière phrase produisit un effet merveilleux sur l'organisation vive et nerveuse de madame de Forestan; elle serra plus fortement le bras d'Adolphe.
Mi ami:.
— Mon ami, dit-elle avec un frisson dans la voix, nous sommes bien mal ici ! Je crois que nous pouvons sortir maintenant sans danger !... Votre femme est assez loin de nous ; elle cause avec Ernest, et nous oublie !... votre voiture est prête, n'est-ce pas?
— Oui, elle m ''attend, répondit Adolphe avec un accent mal assuré. Elle doit être maintenant derrière la porte verte du parc. J'irai vous prendre là dans une demiheure!.... Vous trouverez la porte entrebaillée... Mais séparons-nous... pour ne pas donner de soupçons ! Allez rejoindre Amélie! vous direz que je viens de monter en voiture, pour une affaire qui m^ppelle à Orléans, et que je serai de retour dans deux heures ! Justement je devais aller aujourd'hui chez mon notaire.... Mon
absence semblera très naturelle. Ermance, je vous attends. Soyez prudente.
La vicomtesse pressa contre son cœur la main d'Adolphe , et le quitta précipitamment pour aller rejoindre Amélie , qui devait être assez loin avec Ernest.
Dernouville respira comme soulagé d'un pénible fardeau; il s'assit morne et pensif sur un banc de pierre, et demeura quelque temps, la tête dans ses deux mains, comme un homme qui médite profondément.
Voici ce qu'il se disait dans le fond de son âme :
— Cette femme me gêne! ..Son amour