MIAMI
nie fatigue ! Comment (aire pour rompre une liaison qui n'a plus de charmes pour moi ! Oh ! j'aurai beaucoup de peine à reprendre ma liberté. Je ne sais pourquoi, mais cette femme m'est presque odieuse, maintenant!... C'était bon Tan dernier, quand j'étais encore passablement novice ! mais aujourd'hui que je sais le monde ! c'est autre chose!... En vérité, par momens, quand je songe à l'âge de la vicomtesse et au mien, je me trouve horriblement ridicule! Cette maudite lettre, je ne puis l'oublier!... elle a fait en moi une métamorphose ! Après tout, c'est peut-être pourle mieux ! Il était bien temps que cela finît! Avant six mois, je parie que madame de Forestan sera presque une vieille femme! Elle a trois ou quatre plis sur le front qui sont effroyables au soleil !... Pauvre Amélie, franchement, t'abandonner pour une
femme qui tonehe à la quarantaine! Oh ! ce serait absurde! à la bonne heure au moins Alexandrine!... ses vingt ans ne sont pas à dédaigner!.. .Par ma foi, comme les goûts changent ! moi qui ne pouvais souffrir les jeunes personnes, et qui ^appréciais que les beautés mûres!... j'étais un véritable écolier de troisième! Décidément quand on est jeune, il faut une maîtresse jeune !
— Mais ne laissons point passer l'heure, murmura-t-il en tirant sa montre. Elle doit être déjà dans Fallée des maronniers.... Oh! véritablement, je fais un coup de maître!... Je ne me reconnais plus!... La mère et la fille !...
Il se mi ta sourire, mais soudain Tex-
pression de son visage devint très sombre.
— J'ai beau faire! je ne suis pas un roué !.. Je voudrais avoir le cœur de Lovelace !.. Malgré moi, je frissonne !. j'ai des scrupules qui ressemblent à des remords!. Oui, ce que je fais est mal !. Ma conduite n'est pas celle d'un galant homme! Pauvre chère Amélie! comme je t'ai récompensée cruellement de ton amour !
Ah ! par momens, je regrette devoir connu cette femme !... Elle a changé ma nature!... Elle m'a entraîné sur une pente rapide, qui mène peut-être au malheur!.. N'importe! il faut continuer!... Les remords maintenant ne sont plus qu'une voix importune qu'il faut étouffer à deux mains!... D'ailleurs, à raisonner la chose philosophiquement, je ne fais de mal à personne!... Je m'amuse, voilà tout! je
176 DKAMli.
tâche de répandre quelques Heurs sur cette vie aride et monotone ! Je profite de ma jeunesse et du plaisir qui s'offre à moi!... Parbleu, la sagesse me viendra trop vite!... Il faut que je vive maintenant, que je vive bien, pour tout le temps que j^ai perdu à lire les poètes et les philosophes ! Amusons-nous , pardieu! amusons-nous ! Amélie n'en saura rien !.. Mon Amélie! comme elle est aimante et bonne!.. Ah ! certes , elle vaut mieux que la mère et la fille! Elle est plus jolie, sans doute ! Oui, mais c'est ma femme ! ma femme ! ce mot-là tue l'amour. Seulement, de la prudence $ sachons désormais tout concilier, l'amour légitime et l'autre...
11 se leva de son banc , et regarda une seconde fois à sa montre.
— Elle est au rendez-vous, maintenant, murmura-t-il , dépêchons-nous. Il quitta le rond-point de verdure, et s'éloigna précipitamment. Il venait d^entendre à quelque distance dans une allée transversale sa femme et le jeune de rorestan, qui semblaient s'approcher à grands pas.
T. II. i2
Amélie marchait très vite comme si elle eût voulu fuir Ernest qui la suivait en lui parlant.
Ils paraissaient tous deux fort agités.
Amélie était pâle et son visage exprimait une sorte de frayeur indéfinissable.
ISO DRAW.
— Non, disait-elle cTiine voix tremblante, ne me suivez pas, monsieur Ernest!... je vous en prie!... Oh! laissezmoi , laissez-moi !...
— Madame ! au nom du Ciel ! . .. Oh ! ne me repoussez pas!... dit Ernest avec une inflexion tendre et suppliante. Vous le savez , mon seul bonheur c'est d'être auprès de vous ! c'est de vous voir et d'entendre votre voix si douce qui va au cœur !...
— Mon Dieu! Ernest!... monsieur Ernest! songez qu'on peut nous entendre !... Votre langage, votre obstination singulière à me suivre!... tout cela pourrait être mal interprété !... Votre sœur est toujours à nous épier! elle est peut-être cachée
DUAlrfE. 1 8 1
dans quelque taillis!... Mon Dieu!... elle est si vindicative ! elle ne vous aime pas ï et pour vous nuire, elle répéterait toutes vos paroles!... elle les exagérerait!...
Pensez-y donc, monsieur Ernest, si quelque rapport perfide, quelque lettre anonyme arrivait jusqu'à mon mari!... Ce ne serait pas la première fois !... et j'ai toujours soupçonné Alexandrine de cette méchanceté....
— Elle en serait bien capable, j 'ai honte de Tavouer, dit Ernest en promenant autour de lui des yeux inquiets, mais vous pouvez être tranquille ; ma sœur n^est pas dans le parc. EUe est rentrée au salon pour lire. Elle ne pense pas à nous, je vous jure!... Oh! ne me fuyez pas!... Amélie, restez encore ! . . . j^ai tant de joie ineffable
182 DHAME.
à causer avec vous !... et c'est un bonheur que vous m'enviez maintenant!... Je le vois, je le vois, aujourd'hui ma présence vous fatigue !.. je ne suis plus pour vous un ami, un confident!...
— Toujours, toujours , Ernest, dit-elle avec attendrissement. Dieu m'est témoin que de tous les hommes c'est vous qui m'êtes le plus cher... après Adolphe!...
— Après Adolphe ! répliqua douloureusement Ernest en secouant la tête. Ah ! qu'il est heureux, Adolphe!... Il occupe la meilleure place dans votre cœur ! vous l'aimez! vous l'aimez toujours!... Et cependant, qu'a-t-il fait pour cela?... qu'at-il fait pour obtenir une félicité que je voudrais payer de mon sang, de ma vie,
de mon âme!... Vous seriez morte pour le rendre heureux , et toutes les larmes que vous versez depuis si longtemps, c'est lui, c'est lui seul qui vous les fait répandre!...
— Ernest!... que dites-vous?...
— Oui, vous l'aimez, madame, et il ne vous aime pas!...
— Vous êtes bien cruel de me dire une chose semblable, Ernest, répondit-elle avec un soupir. Pourquoi vouloir m'arracher le peu de joie qui reste encore au fond de mon cœur, pourquoi vouloir éteindre mon dernier rayon d'espérance !.. Vous dites qu'il ne m'aime pas, Ernest... Hélas!... il n'est plus le même, j'en con-
viens! il ufa coûté bien des sanglots, bien des nuits affreuses et sans sommeil!...
mais il se repent maintenant, il déplore avec amertume toute la douleur qu'il a répandue sur mes jours !
Vous le croyez, Amélie ! vous le
croyez !
— Oui, je le crois, Ernest, car il ne sait pas mentir! Il est convenu franchement avec moi de tous ses torts... ils sont moins grands sans doute que je ne le pensais d'abord... Il m'a demandé pardon, et je n'ai pas eu le courage de refuser... Hélas ! j'ai fait ce que j'ai pu, moi, pour oublier le passé... j'y parviendrai peut-être! Adolphe a toujours eu de l'affection pour moi, une affection véritable et profonde !
— Une affection profonde! interrompit Ernest avec un rire plein de souffrance. Ah! voilà donc tout ce que vous demandez! de l'affection! rien de plus! et ce froid sentiment vous suffit! A votre âge, Amélie, quand le cœur est jeune et bouillonnant, il faut de l'amour! il faut un cœur qui batte à l'unisson du vôtre! et ce cœur, ce n'est pas Adolphe qui vous le donnera maintenant! Toute sa tendresse, toute son affection véritable et profonde, comme vous le dites, eh bien! ce n'est qu'une dérision amère!... Qu'il vous donne son amour, à la bonne heure ! ou du moins qu'il vous le rende!... Mais non, c'est impossible Î...I1 n'a jamais eu d'amour pour vous!... L'amour n'est pas un feu qui s'éteigne après quelques jours d'ivresse et de bonheur! Oh ! non, je le sais, Amélie, l'amour est durable! l'amour est éternel!
— Hélas ! rien n'est éternel ici-bas, repartit madame Dernouville en essuyant une larme, ni l'amour, ni l'amitié, rien!.. Tout s'use ! tout finit.
— Oh! non, ce que vous dites-là est désespérant! vous ne le pensez pas! c'est impossible! Oh ! mettez la main sur mon cœur, Amélie!.. Il dément vos cruelles paroles!... Malheureux que je suis!... ô Dieu! que ferai-je de tout cet amour qui déborde â torrent de mon cœur ! Ah ! si vous n'étiez pas la femme d'un autre , Amélie !...
— Ernest, je vous en conjure, dit-elle en tombant épuisée sur une chaise faite en branches d'arbre, ayez pitié de moi!.. Donnez-moi du courage, au lieu de vou-
loir m ôter le peu qui m'en reste!... Hélas ! vous dites que vous êtes malheureux ! . . Vous n'êtes pas le seul, peut-être, Ernest!...
— Amélie ! chère Amélie !
— L'avenir me paraît bien triste et bien décoloré, continua-t-elle. Ernest, hélas!
pourquoi n'êtes-vous pas mon frère!., vous êtes bon!... je vous aimerais !...
— Vous n'êtes pas ma sœur, Amélie, dit-il avec une exaltation difficile à peindre, et pourtant!., je vous aime! faites comme moi!...
— Ernest! ah! votre cœur aurait compris le mien!...
— Ils étaient faits l'un pour Tautre! s ecria-t-il.
Et soudain, agité d'un tremblement convulsif, il pressa la main de madame Dernouville avec ses lèvres frémissantes.
— Ernest, que faites-vous? On vient, murmura-t-elle saisie de frayeur, éloignezvous! au nom du ciel!
Ernest disparut promptement dans une allée obscure. Son cœur bondissait de joie. Il avait compris qull était aimé.
Le bruit qu'Amélie venait d'entendre, c'était celui de madame de Forestan qui s'avançait avec précipitation.
Elle paraissait en proie à une agitation violente; sa physionomie exprimait le trouble et la colère. Elle se retournait à
chaque instant, et promenait ses regards de tous côtés, comme pour chercher quelqu'un.
Amélie demeurait toujours assise dans un enfoncement de feuillage qui formait comme un berceau. Elle suivait avec inquiétude tous les mouvemens de la vicomtesse , et retenait sa respiration , comme si elle eût craint d'être entendue.
— Où peut-il être ? murmurait la vicomtesse. Oh!... c'est insupportable!... Voilà plus d'une demi-heure que je le cherche !...
— De qui parle-t-elle? pensa madame Dernouville.
— C'est un mal-entendu, sans doute !
DRAMb. 1 9 I
reprenait la vicomtesse avec une impatience qui se peignait dans sa démarche et dans tous ses gestes ! Je parie qu'il me cherche aussi de tous côtés dans le parc ! Mon Dieu! quel contre-temps !... Il n'en fait jamais d^utres, maintenant.
Inattention d'Amélie redoublait à chaque mot de madame de Forestan.
— Non! non!... reprit cette dernière en portant son mouchoir à ses yeux, pour esssuyer une larme que le dépit venait d'en arracher !... Tout cela, c'est arrangé d'avance! c'est fait avec intention!... Il veut me donner le change!... Il veut se débarrasser de moi !.. Il ne m^aime plus !.
Madame Dernouville tressaillit et se leva convulsivement.
— Il ne m'aime plus! reprit la vicomtesse , en s'arrêtant tout à coup morne et rêveuse, et laissant tomber sa tête sur sa poitrine.
Elle était alors dans le rond-point où madame Dernouville était assise. Elles ne se trouvaient séparées l'une de l'autre que par une très faible distance.
Quoique la vicomtesse ne parlât qu'à demi-voix, son accent était clair et distinct, et madame Dernouville pouvait facilement entendre ce monologue , à l'exception de quelques mots auxquels son interprétation jalouse et furieuse suppléait sans peine.
— Oh! je suis sûre qu'il ne m'aime
Dit AME. 195
plus, qu'il me trompe! ajouta la vicomtesse après un instant de silence. Il s'est réconcilié avec sa femme.
Amélie s'avance tout à coup vers la vicomtesse. Celle-ci recule de surprise.
— Madame , vous m'avez dit tout à l'heure que mon mari venait de monter en voiture pour aller à Orléans?...
Amélie balbutiait, tant son émotion était forte.
— Oui, madame!... il me l'a dit du moins... repartit la vicomtesse avec une inflexion étrange.
— Je présume qu'une affaire très im-
194 DHAMK.
portante l'oblige à s'absenter, madame; néanmoins un départ si prompt m'étonne ! Il ne m'avait parlé de rien.
— En effet, il semblait fort pressé, ma chère Amélie ! Il faut bien que M. Dernouville ait un motif grave , pour s'absenter ainsi une heure ou deux... Autretrement, vous conviendrez avec moi, continua-t-elle avec une expression de contrariété fort sensible, vous conviendrez qu'il aurait mieux fait de remettre son voyage à demain ! Quand on invite les gens avenir passer la journée chez soi, il me semble que le premier devoir d'un maître de maison est de leur tenir compagnie.
La vicomtesse avait des larmes dans la
MIAME. 105
voix , elle faisait tout son possible pour cacher sa mauvaise humeur , mais inutilement.
— Mon Dieu î madame, reprit Amélie avec beaucoup de douceur, je suis désolée que cette absence d'une heure ou deux vous contrarie à ce point* Je vous demande pardon pour mon mari ! et je suis sûre qu'il ose compter sur votre amitié, sur votre extrême indulgence î... Depuis une quinzaine de jours, en effet, il a été forcé d'aller plusieurs fois à Orléans, chez son notaire, pour quelques affaires d'intérêt... Je ne sais trop lesquelles. Il ne m'a rien dit de précis...
— Mais où peut-il être?., murmurait la vicomtesse, qui n'écoutait pas Amélie.
Comment se fait-il que eette voiture ne se soit pas trouvée à Pendroit indiqué?...
Tout à coup elle jette un cri de surprise.
— Qu'avez-vous , madame ? demande Amélie.
— Tenez! là!... c'est lui! dit la vicomtesse en étendant la main devant elle.
Amélie regarde au bout de l'avenue que madame de Forestan indiquait du
geste.
— Cestla voiture d'Adolphe qui vientde passer, dit Amélie frappée d'étonnement.
Il ne fait donc que de partir? ..
1)IIAMK. 1 9 T
— Oh! le misérable !... le misérable!... s'écrie la vicomtesse en courant vers la grille.
Mais la voiture était déjà bien loin ; elle disparut bientôt dans un tourbillon de poussière.
Amélie n'avait point compris l'exclamation furieuse de madame de Forestan.
— Elle n'a plus sa raison, pensait-elle en voyant l'agitation singulière de la vicomtesse.
Elle rejoignit enfin madame de Forestan.
— Je vous en prie , madame , expliquez-vous , dit Amélie avec intérêt.
— Ah! vous ne l'avez donc pas aperçu ! s'écria la vicomtesse en se tordant les mains. Il est dans cette voiture!... avec une femme !...
— Avec une femme !
— Oui !... j'ai bien vu cette femme!..» mais je ne l'ai pas reconnue!... Elle a mis la tête à la portière!... et s'est retirée tout à coup !... Cette femme !... oh ! c'est sa maîtresse!... Le malheureux!...
— Que dites-vous, madame? Êtes-vous bien sûre de ce que vous dites ? Oh ! non!... c'est impossible! vous n'avez pas vu cela!... Non, il n'est pas dans cette voiture avec une femme !...
Amélie suffoquait; ses paroles étaient incohérentes, confuses.
— C'est un misérable î vous dis-je !... C'est un infâme!... s'écria madame de Forestan avec un torrent de pleurs.
— Madame!... je vous en conjure!...
modérez vos transports !... songez devant qui vous parlez ! ... C'est mon mari !
— C'est mon amant ! s'écria la vicomtesse avec une fureur concentrée.
— Malheureuse !
— Il nous trompe ! il nous trompe toutes les deux , le lâche !...
La vicomtesse pleurait et sanglotait.
— Oui ! jetais bien sûre qu'il me trahissait, poursuivit-elle. Oh ! mais quelle fausseté! quelle hypocrisie! Adolphe!
Adolphe ! malheur à la femme que tu aimes , et pour qui tu m'abandonnes!
— Ainsi donc, tout est vrai ! dit sourdement madame Dernouvilîe en reçardant la vicomtesse avec une expression de colère et de mépris indicible. Vous m'avez trahie de la manière la plus atroce ! vous avez effrontément séparé le mari de sa femme ! vous avez corrompu de vos affreux principes le cœur d'un honnête homme!... Honte et malheur à vous, madame!... Oh ! vous serez punie! le ciel est juste !...
Amélie s'éloigna de la vicomtesse avec indignation.
Une heure après, madame de Forestan était encore à la même place, immobile et le front appuyé contre les barreaux en fer de la grille.
Ses yeux ne pleuraient plus, un feu sombre y brillait par moment comme un éclair; ses joues étaient pâles et frémissantes.
Elle songeait à la vengeance,