‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 10 sur 180 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

fralricides des Méroviogiens avaient dispersé, en effet, les monuments histoiiques; elles avaient recouvert le monde gallo-romain d'une épaisse couche de ténèbres; ces ravages et ces crimes n'étaient guère favorables aux travaux de la pensée. En outre, les évêques, en ces temps de troubles et d'effroi, étaient absorbés par des préoccupations multiples; ils se trouvaient investis d'une autorité morale que les puissants n'osaient pas complètement braver; leur devoir était de s'opposer à toutes les violences, à toutes les illégalités, à toutes les injustices, et de les réparer quand ils n'avaient pu les empêcher. Ils employaient une partie des biens de leur Église à tirer les malheureijx de la ruine et à racheter les captifs; ils ouvraient aux victimes de la brutalité des O) presseurs l'asile inviolable de leur basilique; ils étaient les protecteurs-nés des faibles, c'e&t-à-dire de presque tout le monde, à cette époque profondément agitée, où l'on était privé de garanties légales suffisantes. Grégoire de Tours, en particulier, n'était guère en situation de posséder le calme, la liberté d'esprit, nécesaires aux investigations historiques. Qui ne sait que ce saint évèque déploya beaucoup de fermeté vis-à-vis de Ghilpéric et de Frédégonde, refusa de livrer Mérovée fugitif à qui il avait donné asile dans l'abbaye de Saint-Martin, se montra incorruptible dans le procès de l'évêque Prétextât, fut lui-même en butte aux intrigues du comte L^udaste, et remplit plusieurs ambassades où il joua constamment le rôle de concilialeur? Une existence aussi tourmentée ne peut-elle pas expliquer, jusqu'à un certain point, les imperfections échappées à saint Grégoire dans son ouvrage, le plus précieux monument des premiers temps de notre histoire?

Quoi qu'il en soit, la force probante du témoignage de Sulpice Sévère contre l'introduction du christianisme dans les Gaules aux temps apostoliques n'est guère plus solidement établie que celle du texte de Grégoire de Tours; voici ce témoignage, qui inspira au père Sirmon une attaque qui paraissait triomphante : « Sous Mirc- Aurèle, fils d'Antonin, éclata la cinquiènae persécution, dit Sulpice Sévère dans le deuxième livre de son Histoire sacrée; ce fut alors qu'on vit pour la première fois des martyres dans les Gaules, la religion du vrai Dieu ayant été embrassée plus tard au delà des Alpes. » Le savant jésuite tirait de ces paroles un argument contre l'aréopagitisme de saint Denys, évêque de Pari?. En effet, si la Gaule n'a eu aucun maityr avant le règne de Marc-Aurèle, comme tout le monde sait que saint Denys a souffert dans les Gaules, il est certain qu'il n'y avait pas identité entre lui et l'Aréopagite, et qu'il a dû être bien postérieur à celui-ci. Ainsi raisonnait le P. Jacques Sirmon. On aurait pu lui répondre : Si les premiers martyrs de la Gaule souffrirent sous Marc-Aurèle en 177, il est de la plus claire évidence que les premiers apôtres des Gaules n'y vinrent pas en 250, sous l'empereur Dèce; mais rétorquer n'est pas réfuter; il s'agit de préciser exactement la valeur des paroles du Salluste chrétien.

De prime abord Its deux membres de phrase ne paraissent point favorables à l'établissement du christianisme dans les Gaules par les discip'es des apôtres; mais quand on les serre de près, ils perdent toute leur force. Sulpice Sévère ne nie point qu'il n'y ait eu dans les Gaules, avant la persécution de Marc-Aurèle, quelques martyres individuels exécutés, à l'instigation des prêtres des iloles, par le peuple ameuté ou par des officiers impériaux, pour satisfaire leurs haines personnelles contre les disciples de Jésus-Cbrist. Le terme même qu'il emploie, martyria, indique des exécutions publiques, nombreuses, simultanées de chrétiens dans i'amphiihéâtre; il veut parler de c^-s grandes et solennelles hécatombes, officiellement organisées, qui eurent lieu lorsque des pontifes furent égorgés avec des troupeaux de fidèles sur les places ou dans les rues, en vertu d'ordres directement émanés de César. Si l'on conserve à ces expressions leur valeur réelle, leur significatioa pré-

cise, et qu'on ne les détourne pas de leur sens naturel, elles sont très -exactes, bistoriquement parlant.

Du reste, Sulpice Sévère ne prétend pas que le christianisme ait élé prêché plus tard dans les Gaules; il dit seulement que la religion chrétienne y a été reçue, accueillie, embrassée plus tard, serins suscepta, ce qui signifie tout simplement qu'elle y fit peu de progrès dans le commencement; or celte lenteur relative à goûter la prédication évangélique s'explique sans peine par les causes signalées plus haut dans le chapitre de l'état religieux et moral des Gaulois après la conquête romaine. Le scepticisme et la corruption des mœurs dans les villes, l'attachement des campagnes aux vieilles superstitions, la résistance opiniâtre de la hiérarchie druidique sur certains points du territoire, l'intolérance des magistrats et les persécutions des proconsuls formaient autant d'entraves qui empêchaient les progrès delà foi de prendre un caractère d'universalité.

De plus, là où les légions de César n'avaient point campé, l'usage du latin était presque inconnu. Sans doute, il n'était point resté confiné dans les régions administratives; la poUiique du pouvoir aidant, il n'avait pas tardé à devenir prépondérant dans les grandes cités. Rome n'avait aucun ménagement à garder avec des idiomes barbares que ne recommandait aucune œuvre littéraire, suspects même à ses yeux, en proportion de l'énergie des indigènes qui les parlaient, et de l'attachement de ces indigènes à leur ancienne nationalité. En arrivant dans les villes de la Gaule, les missionnaires apostoliques, la plupart citoyens romains, ne parlant que la langue latine, furent obligés de constituer le noyau de leur troupeau parmi les Latins que les intérêts de l'empire ou les besoins du commerce y avaient fixés ; puis, ce premier groupe établi, ils cherchèrent, soit par eux-mêmes, soit par leurs adeptes, à recruter des néophytes dans la population gauloise. Ce travail d'initiation demanda un certain laps de temps; durant une période assez longue, les évêques durent borner leurs soins à ceux de leurs disciples qui étaient renfermés dans l'enceinte des villes cù le latin servait d'instrument aux relations sociales et à l'activité intellectuelle.

L'accès des campagnes, où la langue celtique, tenace et forte comme les peuplades qui la parlaient, resta longtemps dominante, n'était pas facile : ohez les Gdëls comme chez les Belges, la population agricole était réduite à l'état de servage; ce n'était pas l'esclavage romain, car à Rome le maître pouvait disposer de son esclave comme d'une propriété mobilière, tandis que, dans la Gaule, le serf attaché à la terre ne pouvait changer de maître qu'avec elle. Cette population était plus qu'à demi sauvage; elle avait peu de sympathie pour ses vainqueurs; elle leur préférait de beaucoup les Germains, qu'elle appela plusieurs fois dans les Gaules, notamment en Belgique, du temps de César. Aussi ne s'empressa-t-elle jamais de s'initier aux mystères du latin • pendant la période mérovingienne, des évêques gallo-romains se plaignaient encore de traduire leurs sermons dans un langage barbare qui leur déchirait le gosier. Ainsi, entre les premiers apôtres de cette partie de l'empire et les campagnes étrangères au latin, des rapports suivis ne s'établissaient qu'à la condition que les missionnaires ou leurs auxiliaires arrivassent à parler le celtique.

De là ces progrès si lents, si laborieux du christianisme, progrès qu'entravait encore l'organisation de la société chez les dominateurs de la Gaule. Par sa constitution légale, la famille gallo-romaine ne donnait pas facilement ouverture à la propagande chrétienne. Image en petit de la cité, elle avait son administration spéciale, son culte domestique, son pouvoir suprême. La maison du citoyen avait quelque chose du palais, du tribunal, du temple; la prison même ne lui faisait pas défaut : gardien du foyer, prêtre des dieux lares, arbitre souverain de tout ce qui touchait aux inté-

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