CHAPITRE I
favorables à l'opinion de Grégoire de Tours, n'oat-ils pas hésité à l'abandonner sur ce point. A ce détail qui est déjà capable d'infirmer le témoignage en question, les partisans de l'antiquité de nos origines ajoutent l'erreur de Grégoire relative à la série des empereurs romains. Du règne de Clmde à celui de Dèce (54-251), Grégoire de Tours ne compte que six empereurs : Néron, Vespasien, Djmitien, Trajan, Adrien, Antonin. En réalité, vingt-huit empereurs se succédèrent dans ce laps de temps. Aux yeux du vénérable historien, Dèce n'était donc séparé de Claude que par six empereurs. Or Claude avait vu terminer sa vie par le poison d'Agrippine, l'an oi. Les six empereurs que Grégoire de Tours lui donne pour successeurs régnèrent pendant un siècle; par conséquent, dans la pensée du saint é\è|ue,en supposant qu'il connût exactement la durée de chacun de ces règnes, l'empire de Dèce se rapportait non pas à l'année 250, mais à l'année 155; en sorte que si le père de notre histoire nationîle pouvait répondre lui-même à ceux qui abusent de son au!orité pour recaler à l'an 250 l'époque des origines chrétiennes de la Gaule, il s'inscrirait en faux contre cette date, qui n'était pas plus dans sa pensée qu'elle ne ressort de son texte.
Le texte, considéré en lui-même, achève, en eifet, de démontrer que l'évêque de Tours n'avait pas de données précises sur l'époque à laquelle les Gaules furent évangélist'es pour la première fois. Dans ses Monuments inédits sur les apôtres de la Provence, un docte sulpicien, l'abbé Paillon, établit savamment que l'historien des Franks n'a eu, pour rémmer la misHon des sept évoques, que les Actes de saint Saturnin et de saint Ursin. Voilà pourquoi il ne fait que mentionner le nom des autres missionnaires de la Gaule, tandis qu'il s'étend fort au long sur les fondateurs des Églises de Toulouse et de Bourges, dont il avait les légendes sous les yeux. Ce qui prouve encore que Grégoire de Tours a puisé dans l'ancienne Vie de saint Ursin, c'est que cette pièce, composée à la fin du v« ou au commencement du vi'' siècle, est la seule cù l'on voit saint Denys associé aux six autres évêques; or, sachant que saint Denys n'était venu daui la capitale des Parisii qu'après la mort de saint Pierre, Grégoire de Tours a pu conclure que la mission des sept prédicateurs avait eu lieu plus tard, et qu'ici les Actes de saint Ursin, où il est dit expressément que les sept évêques ont été envoyés par les apôtres, étaiejit fautifs. Enfin, lisant dans la légende de saint Siturnin, également mentionné parmi les sept, que son martyre avait eu lieu sous Dèce, il a cru avoir trouvé dans cette dernière date l'époque véritable de toute cette mission.
Évidemment Grégoire de Tours n'a procédé que par voie de conjectures dans son tableau des origines chrétiennes de la Gaule. Ce qui le prouve sans réplique, c'est qu'il se contredit lui-même : ainsi, après avoir reculé jusqu'au milieu du iii« siècle la mission de Saturnin de Toulouse, il aiiirme ailleurs que ce saint évêque a été ordonné par les disciples des apôtres; il agit de même pour Ursin de Boufges, qu'il place, tantôt; au m% tan;ôt au i" siècle. Tout en soutenant que les plus anciens propagateurs de la foi dans les Gaules y sont arrivés sous l'empire de Dèce, il rapporte, dans son livre de la Gloire des tnartyrs, que saint Eulrope, évêque de Saintes, a été envoyé par le pape saint Clément, vers la fin du i" siècle. Invraisemblances, citations inexactes, contradictions, tout se réunit donc pour réduire à sa plus simple expression la valeur d'un texte que des documents plus anciens achèvent de réfuter.
En effet, il a été démontré plus haut, par Tautorilé des écrivains ecclésiastiques antérieurs à saint Grégoire de Tours, que les différentes parties de la Gaule ont été évangélisées au i" siècle de notre ère; ce n'est donc pas sous l'empire de Dèce que les chefs de la grande mission qui a porté la foi dans ce pays sont venus de Rome,
mais dès l'origioe de la religion catholique, selon la lettre des évêques de France à sainte Radegonde; ils ont été envoyés par saint Pierre, si l'on en croit un manuscrit svriaque qui remonte au vu* ou même au vi^ siècle. Voici la teneur de ce document rapporté , en 4839, du monastère de Scété à Londres par deux savants anglais : a L'Italie, l'Espagne, la Bretagne, la Gaule, virent s'étendre sur elles la main sacerdotale des apôtres, sous la direction de Simon Céphas, qui, en quittant Antioche, alla instruire et diriger l'Église qu'il édifia à Rome et chez les peuples limitrophes. » Le cardinal Angelo Mai avait déjà publié cette antique pièce d'après un manuscrit syriaque du xm^ siècle conservé au Vatican. A cette confirmation aussi éclatante qu'inattendue de ses travaux d'érudition, il s'écria : « Je me réjoais de voir un texte syriaque du vi° sièole prêter son appui au manuscrit du xiii''; son autorité s'augmente avec l'âge! » Ainsi, plus la science historique progresse, plus elle s'écarte de l'école deLauDoy, pour se rapprocher de la tradition constante des Églises de France sur l'époque où vécurent leurs premiers fondateurs.
Au texte de Grégoire de Tours qui, faussement suivi à la lettre, fournit, depuis deux cents ans, des armes aux adversaires de l'école traditionnelle, ceux-ci joignent, pour corroborer leur thèse, un fragment historique, également fameux, de Sulpice Sévère. Mais avant de passera la réfutation de ce nouvel argument, il importe, pour mieux dégager le mérite incontestable du père de notre histoire nationale, d'insister sur ce double fait indubitable : l'excellent chroniqueur fut de bonne foi et il chercha sincèrement la vérité; d'autre part, le texte présent de ses œuvres renferme de grosses erreurs. Si l'impartiale critique constate cette contradiction plus apparente que réelle, ce n'est point pour diminuer la gloire d'un des plus grands évêques dont l'Éi^lise honore la mémoire par un culte public, ni le profond sentiment de reconnaissance qu'inspire son ouvrage, cher aux amis de la science. D'ailleurs il n'est point évident que le manuscrit de saint Grégoire de Tours n'ait pas été altéré par des copistes distraits ou peu instruits. Qui oserait affirmer que le texte authentique n'a pas, dans le cours des siècles, subi des corrections inintelligentes? Des intercalations opérées dans certains passages douteux ou difîiciles à comprendre, des abréviations de noms propres ou autres, mal interprétées, n'ont-elles pas pu enlever à l'original quelque chose de son intégrité native? Par exemple, des commentateurs ignares n'ont- ils pas contribué à rendre défectueux l'ouvrage du véridique historien, en expliquant mal les initiales D G I, manifestement mises pour Domiciani, et en lisant Dèce au lieu de Domitien? Dans ces hypothèses, rendues très-vraisemblables par l'examen approfondi des récits émouvants que trace le vénérable chroniqueur avec une impartialité et presque une impassibiUté qui garantissent la vérité du tableau, ne trouverait-on pas la clef des contradictions ou des inexactitudes involontaires qu'on s'est plu à relever dans le premier livre de Y Histoire ecclésiastique des Francs? Car elles ont été signalées avec une sévérité quelquefois cruelle par beaucoup d'écrivains : on ne lui a fait grâce que pour l'erreur, bien autrement grave, qui recule jusqu'au lu® siècle l'inlroduclion du christianisme dans les Gaules.
Enfin, a t-on bien le droit, au nom de la science moderne, si lentement et si péniblement reconquise, de reprocher trop amèrement de pareilles méprises à un illustre évêque qui, dans la préface même de son Histoire ecclésiastique des Francs, écrivait ces paroles empreintes de la tristesse la plus sincère et la plus touchante : « Au moment où je trace ces lignes, la culture des lettres est en pleine décadence , ou plutôt elle a péri, au milieu des cités de la Gaule, dans le tumulte des événements bons ou mauvais, parmi les invasions des barbares et les fureurs des rois. On n'y rencontrerait plus un seul écrivain capable de transmettre, en prose ou en vers, un récit à la postérité. » Les courses dévastatiices des barbares et les guerres