‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 11 sur 180 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

rets de la famille, avec droit de vie et de mort sur ses esclaves, sur ses enfants euxmêmes, le père régnait sous son toit; il tenait de la loi une autorité à peu près -absolue sur tous les siens. Au seuil des habitations, les missionnaires apostoliques rencontraient donc un maître, un juge, dont le pouvoir exorbitant était condamné par leur prédication.

Si le chef de famille avait de la fortune ou une grande positjon, il exerçait un genre d'influence qui pouvait contrarier encore davantage l'action du christianisme : à lui se rattachaient, par les liens de la clientèle, des affranchis, des misérables, gens empressés à venir dès le matin saluer leur patron, à lui faire cortège dans les rues, à lui former une petite cour, à l'entourer de serviles fLilteries. De maigres spoitules jetées à leur avidité, quelques démarches protectrices en leur faveur devant les tribunaux, d'autres services rendus dans l'occasion, en annulant leur indépendance, les courbaient à une sujétion qui n'excluait pas plus la reUgion qu'autre chose; ils sacrifiaient volontiers toute croyance, pourvu qu'à ce prix ils parvinssent à gagner les bonnes grâces de leur patron.

Il est vrai, la tyrannie de ce régime semblait tempérée par les habitudes du chef de famille, qui menait une vie fort répandue au dehors, une existence qui ne s'écoulait guère à l'ombre du foyer domestique. Mais en son absence des esclaves de conQance veillaient à la porte et dans l'intérieur de la maison, avaient les oreilles et les yeux ouverts du côté de la rue et du gynécée, afin de rendre un compte exact à leur maître de tout ce qui s'était passé loin de ses regards. Il n'était pas facile de se mén-'ger une entrée dans des demeures si jalousement closes par le despotisme paternel, et d'amener la mère, les enfants, les esclaves, les clients à déserfer les autels de Rome et d'Auguste. A qui s'adresser en premier heu? Au chef de famille? Si conversion pouvait sans doute déterminer celle delà mère, des enfants, des esclaves, des clients; mais le père, plus éloigné de la religion du Christ que les autres membres delà famille, opposait presque toujours une opiniâtre résistance. Effectivement, renoncer aux idoles équivalait pour lui à une sorte d'abjication, à l'abandon d'une position qui flattait son orgueil; or échouer contre un chef de famille c'était se fermer la porte de sa maison, ou bien exposer aux sévices d'une persécution domestique les subordonnés qui auraient le courage d'obéir à Dieu plutôt qu'à leur chef.

Les commencements du christianisme dans les Gaules furent donc pénibles, et ses conquêtes aussi difficiles que périlleuses; mais il ne s'ensuit nullement que la foi n'y ait pas été prêîhée, dès le i*''" siècle, par les apôtres eux-mêmes et par leurs disciples immédiats, qui, dans leur marche, ont suivi d'abord le littoral de la Méditerranée, puis remonté la vallée du Rhône et pénétré au centre et vers le nord avec des fortunes très-diverses et des progrès très-inégaux.

Si les principales Églises de France, répliquent les hypercritiques, furent établies aux temps apostoliques, pourquoi ces interruptions dans la suite de leurs premiers pasteurs durant l'espace de deux cents ans? Ces lacunes s'expliquent d'une façon très-naturelle. Les fondateurs de ces Églises étaient des Romains envoyés par les apôtres ou leurs disciples, les uns pour propager la foi dans une ou plusieurs provinces, les autres pour être placés à la tête d'une cité. Les débuts d'un pareil apostolat durent être extrêmement obscurs : avant de prêcher l'Évangile, les missionnaires étaient obligés de recruter des auditoires qui comprissent la parole divine; puis de choisir pirmi eux des hommes doux et humbles de cœur, dignes de remplir, sous leur direction, les fonctions sacerdotales; dans un pays où le latin n'avait encore qu'imparfaitement pénétré, ce système de propagande ne laissait pas que d'offrir des difficultés humainement insurmontables; car, on le répète, il s'agissait non-seule-

ment de lutter contre le paganisme celtique et le polythéisme romain, mais d'apprendre la langue latine aux néophytes ou de leur traduire les saintes Écritures dans leur idiome maternel.

Les traces de ce rude labeur ne pouvaient être consignées dans les actes de l'Église nouvellement fondée. D'ailleurs, quels sont les actes d'uue Église? Son histoire. Qu'est-ce que son histoire? Le récit des événements qui s'y sont accomplis. S'il ne s'y passe aucun événement, ne faut -il pas logiquement que cette histoire soit muette? Eh bien, les missionnaires apostoliques créèrent des prêtres gaulois; qui aurait pu prendre soin d'enregistrer l'ordre chronologique dans lequel ces ministres ont été ordonnés? Comment leurs noms auraient -ils été livrés à la publicité et transmis aux générations futures? Au moment où nous écrivons, connaît-on le nom des prêtres qu'instituent dans les pays idolâtres les évêques envoyés par la congrégation de la Propagande? A la mort des prélats missionnaires, les petites chrétientés naissantes élisaient pour évêques quelques-uns de ces prêtres, qui recevaient la consécration soit d'un cborévêque, soit d'un métropolitain voisin; mais qui encore nous apprendra leur nomination et leur mort? Toutes deux seront enregistrées sans doute sur l'obituaire; mais ce pieux obituaire n'est pas destiné à la publicité; si les évêques décédés n'ont pas accompli une vie tellement fertile en bonnes œuvres, tellement sainte qu'après sa mort Dieu daigne révéler cette sainteté par des miracles qui frappent l'imagination des hommes, leur nom s'oubliera lentement à mesure que les pas des générations effaceront l'épitaphe de leurs pierres sépulcrales, ou que la main du temps lacérera les pages de l'obituaire K

En admettant même que la reconnaissance ait gravé en caractères ineffaçables les noms de leurs premiers pasteurs dans le cœur des chrétiens, il arrivera encore un moment fatal où la tradition sera violemment interrompue : lorsque, par exemple, les empereurs emploieront la force pour se faire remettre les livres saints; lorsque les barbares promèneront dans les cités l'incendie et le carnage; lorsque les habitants seront emmenés en captivité et qu'il ne restera sous les murailles fumantes que des vieillards, des femmes, des enfants, qui, dans leur désolation, oublieront tout pour pleurer les absents.

Il en était autrement lorsqu'un événement extraordinaire attirait les regards sur le berceau de quelque Église. Qu'un hérésiarque se levât, par exemple, et cherchât à ébranler l'édifice à peine sorti de ses fondements ; alors l'évêque à son tour, du haut de sa chaire pontificale, faisait entendre sa voix; aussitôt tous les yeux se dirigeaient vers lui; ses sentences étaient religieusement recueillies, elles se répandaient partout, chacun voulait les connaître, les exemplaires de ses apologies se multipliaient et s'abritaient au fond des cloîtres. Viennent la guerre et ses fléaux, il restera toujours dans les siècles quelques vestiges du monument élevé à la gloire du pontife et de son Église. La persécution elle-même , loin d'anéantir les actes,. ne faisait que constater à son tour l'existence des chrétientés naissantes : dès qu'un pontife martyr tombait sous la hache des bourreaux , son nom volait de bouche en bouche, il était cité comme un exemple de courage et de patience héroïques, invoqué à titre de consolation et d'appui; son sang était une rosée qui fécondait les germes de foi semés dans le champ où il avait coulé. Mais si l'évêque n'avait été ni un martyr, ni un docteur, ni Père de quelque concile, quel souvenir durable pouvait-il laisser après lui dans les annales ecclésiastiques? Il aura passé en faisant le bien, à rimitation du divin Maître. Soit; mais un bienfait reçu n'est-il pas la première chose qu'oublie le cœur humain ?

1 Travaux de l'Académie impériale de Reims, aimée 1850 : Mémoire sur l'origine des Églises de Reims, de Soissons et de Châlons, par L, Raveuez.

Page 1