CHAPITRE XI
les Passions appliquent ce nom à différents empereurs. Ainsi, dans les actes de sainte Colombe, l'empereur Aurélien promet à la noble vierge, ti elle renie Jésus-Christ, de lui donner son fils en mariage; or il est certain que l'Aurélien de 270 n'eut jamais de fils. On pourrait citer plus de cent erreurs pareilles. Donc, de ce que les actes disent : imperatoi^ Aurelianus , on n'a pas le droit de conclure qu'il s'agit de l'Aurélien de 270. Effectivement, dès que les actes entrent dans quelques détails sur cet empereur, il devient manifeste que personne, à aucune époque, n'a jamais pensé à l'Aurélien, vainqueur de Tetricus. Il y a eu confusion entre les noms d' Aurélien et d'Aurèle. « Il est certain , dit le savant et judicieux dom Ruinart, que, dans les manuscrits, Aurelius et Aurelianus, Fabius et Fabianus, Valerius et Valerianus , et d'autres noms semblables , se prennent souvent l'un pour l'autre. » Les Bollandistes, les auteurs du Gallia christiana formulent les mêmes aveux.
De plus, tout ce qui est dit, dans les actes de saint Patrocle, de saint Savinien, de sainte Jule, de saint Vénérand, martyrs de Troyes, sur les procédures de l'empereur qui prononça contre eux la sentence capitale, est également en pleine harmonie avec le caractère, les idées, les mœurs, les voyages de Marc-Aurèle.
De la cité sénonaise, où la foi venait'd'ètre scellée par le sang virginal de Colombe et de ses compagnons, Marc-Aurèle gagna Augustobona, capitale des Tricasses. Les païens avaient dressé des autels, hors de la ville, sur un monticule, espèce d'Olympe qu'on appelait le Mont des Idoles. Patrocle, jeune homme de très-noble extraction, demeurait au flanc de cette colline, dans un lieu que l'on a appelé Foicy, sur les bords de la Seine. C'était un riche et vaste domaine patrimonial. Des champs plantureux, de fraîches prairies, des bois touffus, en faisaient un site d'un charme qui saisissait l'âme religieuse et l'invitait à la méditation. Nul bruit du monde n'arrivait dans cette habitation enveloppée d'ombrages et de solitude, si ce n'est le chant profane des païens du voisinage. Les abords en étaient difficiles et périlleux, surtout en hiver et en automne; l'amitié chrétienne, seule, soutenait le courage des pèlerins qui visitaient le noble et pieux Tricasse. C'était un homme d'une éminente vertu : il était en prière jour et nuit, fléchissait les genoux à toutes les heures ; il ne prenait sa réfection quotidienne qu'à la douzième heure du jour; il distribuait ses revenus aux veuves et aux orphelins; il se regardait envers les indigents comme le dispensateur de la Providence; il avait le talent de la parole, et ne s'en servait que pour prêcher l'Évangile ou pour défendre les opprimés; à une taille avantageuse, .à une figure agréable, il joignait une humeur douce et une affabilité peu commune. Tous ces dons de la nature, que rehaussait la sainteté de sa vie, lui avaient attiré l'estime et la vénération de tout le pays.
Marc-Aurèle, informé des réunions que Patrocle tenait dans sa villa, le cita à son tribunal : « Je te livrerai aux flammes, lui dit-il, si tu re sacrifies aux dieux. — Je m'immole moi-même, s'écria Patrocle, comme une victime vivante, à Dieu qui daigne m'appeler à souffrir pour la gloire de son nom. — Mettez-lui des entraves aux pied-î, reprit Mirc-Aurèle, et des chaînes embrasées aux mains; frappez-le sur le dos avec des bâtons, et enfermez-le dans une prison.» Eligius, l'un des bourreaux, exécuta les ordres du maître. Le surlendemain, Patrocle subit un second interrogatoire. «Tu peux torturer mon corps, dit- il au juge; quant à mon âme. Dieu seul, qui l'a placée dans mou corps, a puissanca sur elle. — Apollon, Jupiter, Diane, n'ont-ils pas ce pouvoir, répliqua le juge irrité. — Que sont-ils ces dieux? répondit Patrocle. Apollon n'a-t-il pas été chassé du ciel, et réduit, pendant son exil, à paître les troupeaux du roi Admèle? Jupiter, homme dépravé, inventeur de tous les maux, n'est-il pas mort d'un catarrhe ou d'un flux de ventre? Diane, que tu dis être la mère des dieux, n'est-elle pas le démon du midi? — Saisissez ce détestable insul-
teur des dieux, dit Marc-Aurèle avec dépit, conduisez-le dans un endroit marécageux; et là décapitez-le, afin que son cadavre, enfoui sans honneur, ne repose pas en
terre. Arrachez-moi de celte boue, murnaura Patrocle en tournant ses regards vers
le ciel, et délivrez-moi de ceux qui me persécutent. » Aussitôt les yeux de ses bourreaux s'obscurcirent; Patrocle s'échappa de leurs mains, traversa miraculeusement la Seine et se prosterna en prière. Les bourreaux, courroucés, lui tranchèrent la tête. Deux vieillards, témoins de ce spectacle, enlevèrent le corps avec tremblement; ils le cachèrent jusqu'à l'heure nocturne où le prêtre Eusebius et le diacre Liberius l'inhumèrent sous un petit oratoire qu'ils construisirent pour abriter ses ossements sacrés.
Dès le temps de Grégoire de Tours, le clerc attaché à ce petit oratoire copia, pendant une nuit, les Ades de saint Patrocle, qui lui avaient été prêtés par un étranger de passage à Troyes. Le lendemain matin, il n'eut rien de plus pressé que d'aller montrer à son évêque la copie de cette légende, dans l'espoir que son travail lui vaudrait la grâce du sacerdoce. Le prélat, le soupçonnant d'avoir fabriqué lui-même cette pièce pour servir son ambition, le gourmanda sévèrement; mais, en 539, lors de l'expédiion de Théodebert, roi des Francs, en Italie, on rapporta de Rome les Actes de saint Patrocle, tels que le desservant de l'oratoire les avait transcrits. L'évêque, très-confus, reconnut la vérité des faits consignés par l'humble copiste; dès lors éclata la dévotion du pasteur et du troupeau envers l'illustre martyr. On voit quelle était la prudente réserve du peuple, même du peuple de la campagne, et du clergé, qui n'honoraient pas à la légère un saint, à moins de retrouver sa vie revêtue d'une authenticité incontestable. « AQn que la puissance du martyr ne restât pas cachée, dit Grégoire de Tours, l'armée fianque alla en Italie et en rapporta la Passion de Patrocle. » Il y a une grande profondeur dans cette réflexion du père de notre histoire nationale. Le lôle de la France catholique y est tracé en quelques mots; les guerres de cette nation, animées d'un esprit de conquête qui a pour but la propagation de la foi, sont de véritables croisades; et son drapeau , c'est la croix K
Parmi les voyageurs que Patrocle accueillait dans son domaine de Foicy, on distinguait Savinien, originaire de l'ile de Samos. Il était profondément versé dans la littérature et la philosophie. Savin, son père, l'avait envoyé se perfectionner dans les célèbres écoles de la Gaule. L'étudiant grec apprit si bien à raisonner, qu'il s'éleva rapidement de la connaissance des créatures visibles à celle d'un seul Dieu, éternel, invisible. Patrocle acheva de l'instruire, en l'initiant aux mystères de la foi, et lui conféra le baptême. Le néophyte se mit à prêcher l'Évangile avec tant de zèle et d'éloquence que plusieurs familles païennes embrassèrent le christianisme. Le bruit de ces conversions retentissait dans Augustobona lors du passage de Marc-Aurèle dans cette cité. Aussitôt le président Crispinus, par ordre de l'empereur, arrêta Savinien; m'engagea d'abord à sacrifier aux dieux; comme ses promesses séduisantes ne produisaient aucun résultat, il envoya Savinien en prison. L'efficacité des prières de ce saint homme et l'onction péûéiraute de ses paroles convertirent les quarantehuit soldats qui faisaient la garde autour de lui. Marc-Aurèle, courroucé, ordonna de les décapiter en présence de Savinien, afin de l'intimider; mais, le voyant toujours inébranlable, il enjoignit aux bourreaux de lui her les mains et les pieds, de le battre avec des verges de fer et de lui mettre sur la tête un casque rougi au feu. Tant de cruauté attendrit cependant trois bourreaux; ils osèrent remontrer à l'empereur 1 énorme responsabilité qu'il assumait sur lui en traitant de la sorte un homme si vénérable; ils méritèrent sur-le-champ d'être mis à mort pour le nom de
1 Grégoire de Tours. Liber prunus Miracuhrum. — Hùioria Francorum, lib. III.