CHAPITRE XI
Jésus-Christ. De son côté, l'intrépide Savinien n'hésita pas à reprocher au tyran l'impuissance de ses tortures, a Plus la terre est déchirée par le soc de la charrue, dit-il, plus elle devient fertile; le laboureur infatigable, sillonne mon corps de profondes blessures, afin que je produise d'abondants fruits de patience, et que j'obtienne la couronne du martyre. »
Ce laagage héroïque ne fit qu'aigrir la fureur impériale; on étendit Savinien sur un lit de fer, sous lequel on alluma un grand brasier; on y jeta une quantité considérable d'huile pour en activer les flammes; par un effet de la toute-puissance divine, le lit de'fer se fondit comme la cire et le confesseur de la foi n'éprouva aucun mal. Alors on attacha Savinien à un poteau pour l'exposer aux traits d'une soldatesque armée de ilè:hes; celles-ci ne respectèrent pas moins l'homme de Dieu que les flammes du brasier ; une, au contraire, alla blesser l'œil gauche de Marc-Aurèle. On plongea l'indomptable martyr au fond d'un obscur cachot. Dieu, qui avait préservé du feu et des flÔL-hes son fidèle serviteur, le délivra de ses chaînes. La prison s'ouvrit miraculeusement, et Savinien passa libre au milieu de ses gardes aveuglés, traversa la Seine et arriva au village de Rilly, où ses persécuteurs l'atteignirent et lui tranchèrent la tète. Quelques soldats convertis trempèrent un linge blanc dans le sang du martyr et le présentèrent à Marc-Auièle, qui, l'appliquant sur son œil malade, recouvra la vue.
Le lieu de la sépulture de Savinien resta inconnu pendant quelques années, à cause de la violence de la persécution. Enfin Syria, simple paysanne à'A)-ciaca, aujourd'hui Arcis-sur-Aube, veuve et aveugle, entendant parler des nombreux miracles qui s'opéraient par la protection du martyr, se fît conduire à Rilly et implora saint Savinien; elle n'avait pas achevé sa prière, que déjà elle était guérie de sa cécité. On fouilla la terre où la pieuse veuve s'était agenouillée, et l'on trouva le corps de Savinien , exempt de toute corruption et exhalant une suave odeur. Syria bâtit une chapelle en ce lieu, où, gardienne fidèle des ossements de son céleste intercesseur, elle passa le reste de ses jours; c'est de cette sainte Arcisienne que le village de Rilly prit le nom de Siinte-Syre.
Une des plus belles conquêtes de Savinien dans la cité des Tricasses fut le noble Vénérand, fils de Fabianus; il s'était appliqué de bonne heure aux études libérales. Un jour il lisait, par hasard, la Bible; la beauté des saintes Écritures étonna son esprit, toucha son cœur; il reconnut qu'elles renfermaient des maximes bien supérieures à la philosophie de Socrate et de Platon. Comme il cherchait la vérité de bonne foi, il supplia Savinien, l'apôtre des Tricasses, de le catéchiser. Dès qu'il eut reçu le baptême, il parcourut en missionnaire les quartiers populeux pour y prêcher un seul Dieu en trois personnes, et Jésus-Christ, le Fils de Dieu fait homme pour le salut du monde. La légende rapporte qu'une fois, voulant prouver à son auditoire la divinité de l'Évangile, il planta en terre un bâton sec, qui, nouvelle verge d'Aaron, poussa instantanément des branches verdoyantes, et s'épanouit en feuilles et en fleurs. Les témoins de ce prodige se convertirent en grand nombre. Mais les satellites de Marc-Aurèle se saisirent de Vénérand, l'abreuvèrent d'outrages, l'attachèrent avec de lourdes chaînes sur un banc de fer rougi au feu, et, comme sa patience lassait leur cruauté, ils lui tranchèrent la tête, au bord de la Seine, le 14 novembre 178.
On a vu que, sous Marc-Aurèle, les hordes germaniques faisaient des incursions fréquentes dans l'est des Gaules, tantôt pour piller, tantôt pour conquérir. Un chef nommé Claudius avait envahi le territoire des Tricasses et en avait emmené plusieurs prisonniers, entre autres Julia, jeune fille d'une beauté remarquable et d'une angéli^ue modestie. De retour dans son palais, Claudius résolut d'épouser Julia.
« Mon épbux et mon maître, répondit celle-ci, c'est Jésus-Christ, qui règne au plus haut des cieux; sa noblesse et sa puissance surpassent celles des plus grands monarques. » Par crainte on par respect, le chef barbare n'insista point; il eut même pour sa captive les attentions les plus délicates; il la logea dans son palais avec plusieurs jeunes filles de haute naissance; il aimait à converser avec elle; et, bien qu'il ne partageât pas encore ses croyances religieuses, il ne laissait pas que de se recommander à ses prières ; il finit par reconnaître qu'il devait à l'intercession de la vierge troyenne plus qu'à la vaillance de ses troupes les victoires qu'il remportait sur de redoutables ennemis. Dès lors il conçut pour Julia, qui l'avait converti, une grande vénération; il la considérait, non plus comme son esclave, mais comme sa protectrice ^. La vertueuse fille ept une vision : le Seigneur Jésus lui apparut pour lui dire de retourner à Troyes, sa ville- natale, où elle recevrait la couronne du martyre. Julia alla trouver Glaudius et lui communiqua l'ordre qu'elle venait de recevoir du Ciel.
La persécution de Marc-Aurèle sévissait avec une extrême violence dans le pays des Tricasses. Julia se mit à visiter les fidèles emprisonnés pour la foi ; elle leur portait, avec des paroles d'encouragement, toutes sortes de secours. Les séides de l'empereur s'emparèrent d'elle et l'amenèrent au président Elidius. « Tu adores le Christ, que tu dis être ton époux? lui demanda-t-iL — Oui, répondit Julia, je confesse que le Christ est mon Seigneur et mon Dieu; je n'adore pas, comme vous, des démons impurs. — Allez, dit le président aux licteurs, étendez-la sur un chevalet, mettez sur son dos des charbons ardents; assommez-la à coups de nerfs de bœuf. » Gomme l'héroïque vierge demeurait inébranlable, les bourreaux lui tranchèrent la tête, ainsi qu'à ses compagnons Claudius, son ancien maître, Ternus, Antonius, Herenus, Theodorus, Dionysius, Apollonius, Pionicus, Papyras, Saturius, Secundinus, et ses compagnes Justa, Joconda, Appamia, le 21 juillet 178.
D'après la critique moderne, il a paru plus conforme à la science historique de restituer à Marc-Aurèle tout ce que les actes de saint Patrocle, de saint Savinien, de sainte Jule, semblent attribuera un Auréiien quelconque; quel est d'ailleurs, d'après ces actes, le caractère de l'empereur qui persécuta ces martyrs de Troyes? Un singulier mélange de superstition et de philosophie : d'une part, cet empereur se confond avec le vulgaire crédule par une confiance aveugle dans les devins et dans la vertu de leurs opérations théurgiques; d'autre part, les explications qu'il donne des miracles et des sacrifices des chrétiens annoncent un homme initié à tous les systèmes imaginés alors par les sophistes pour dissimuler le triomphe déjà évident de l'Évangile; or quel empereur posséda, autant que Marc-Aurèle, ce double caractère? La persécution qu'il autorisa de sa signature impériale par toute l'Église trouve également son type dans celle qui enleva les saints d'Autun, de Langres, de Dijon, de Sens et de Troyes : même folie, même déraison, même oubli de toutes les lois, même excès dans les supplices; il n'est pas un tourment, si horrible qu'il soit, dans le martyre de ces athlètes du Christ, qui ne rencontre des analogues sous le règnede Marc- Aurèle; il serait difficile d'en dire autant du règne d'Aurélien -.
Il faut l'avouer, Marc-Aurèle ne manquait pas de certaines veitus relatives qu'il fit briller avant et après son élévation au trône des Césars; on ne saurait méconnaître non plus ses services, tant militaires que politiques. Mais les flots de sang qu'il laissa répandre ont imprimé à sa mémoire une tache qu'il est plus facile de dissimuler que de laver aux yeux de l'impartiale histoire. 11 est certain que, sous
^ Annales hagiograpliiques de la France, par Cli. Barthélémy. Années 1860, 1861. Versailles. '■2 Etude liistorifjue et critique sur la mission de saint Bénigne , etc., pai' l'abbé Bongaud.