CHAPITRE XI
Les circonstances critiques où se trouvait l'Église de Vienne furent-elles le motif pour lequel Colombe et ses compatriotes abandonnèrent le lieu de leur naissance spirituelle, ou bien, suivant une légende, la nouvelle que la religion chrétienne florissait dans la capitale des Sénons, Agendicum, aujourd'hui Sens, plus qu'en aucune cité des Gaules, aurait-elle attiré la pieuse colonie espagnole au confluent de l'Yonne et de la Vanne? Aucun document ne tranche cette question. Quoi qu'il en soit, sous le règne de Marc-Aurèle, ces étrangers s'étaient acquis dans leur nouvelle patrie une grande considération parmi les fidèles. Là ils se livraient tout entiers aux veilles, aux prières, aux jeûnes et à la visite des tombeaux où reposaient les reliques de saint Savinien et de ses disciples. Mais un si grand nombre d'étrangers, menant un tel genre de vie, ne manqua pas d'exciter la susceptibilité des païens. Aussi, à peine Marc-Aurèle fut-il dans la cité Sénonaise, qu'on lui dénonça ces nouveaux adorateurs du Christ. Colombe, Béate, Sanctien, et les autres, au nombre de vingt environ, comparurent devant l'empereur. Celui-ci donna ordre de leur faire subir les plus afl'reux supplices jusqu'à la mort. Colombe, cependant, fut exceptée; suivant quelques traditions elle était fille d'un prince de Saragosse. Le tyran connaissait la noblesse de son origine; il avait remarqué sa rare beauté, son air de grandeur; il espérait que la vue des tortures, où les autres allaient expirer sous ses yeux, fléchirait sa constance dans la confession de Jésus- Cbrist '.
Le martyre s'accomplit à un mille environ au nord-est de la ville de Sens, près du chemin qui conduit au village de Saligny. Pour en perpétuer la mémoire, on érigea en ce lieu une église en l'honneur de sainte Béate; autour se forma bientôt un village qu'on appela Sancy, du nom de saint Sanctien; mais il fut détruit au milieu des guerres qui au ix'= siècle désolèrent ces contrées. L'éghse, épargnée par les bandes ravageuses, porta le titre de prieuré de Saint-Sanctien et de Sainte-Béate, avant le xiii° siècle, époque où elle fut incendiée, et son prieuré complètement ruiné. Une chapelle y fut bientôt reconstruite; de pieux ermites continuèrent la tradition du culte de sainte Béate, de saint Sanctien et de leurs compagnons; tous les ans, une foule innombrable de pèlerins y venaient prier au jour de la fête de ces martyrs sénonais. En 1793, on la vendit comme les autres biens ecclésiastiques; mais un prêtre dont le nom est encore en vénération dans les pays d'alentour, Varin de la Mare, en fit l'acquisition; il l'embellit avec ses modiques ressources, et bâtit après une modeste habitation; là il demeura jusqu'à sa mort, joignant à la vie solitaire l'exercice de la plus tendre charité. De tous côtés on affluait vers sa cellule pour y recevoir les enseignements et les consolations de la foi avec la grâce des sacrements. On conçoit tous les services que son zèle a pu rendre dans un temps où les prêtres étaient devenus si rares! Mais il n'est plus, ce vénérable gardien de la terre des martyrs.
La courageuse colombe avait été témoin de la mort cruelle infligée à ces innocentes victimes. Marc-Aurèle, afin de lui laisser le temps de réfléchir sur ce qu'elle avait vu , la fit jeter en prison. Une tradition constante place au milieu de la ville ce cachot souterrain ; la piété des fidèles l'abrita sous une des premières églises construites en l'honneur de la sainte captive, celle de Sainte- Golombe-la- Petite. Avant la révolution de 1793, on descendait dans cette crypte, située au fond du bas côté droit de cette église, par un escalier de dix-neuf degrés; là s'élevait un autel sur lequel on célébrait le sacrifice de la messe; tout auprès coulait une fontaine en grande vénération parmi les fidèles. Colombe comparut de nouveau sans fiel et avec une noble simplicité devant le tribunal de l'empereur. Celui-ci eut recours aux promesses les plus flat-
1 Histoire de l'a/jùai/e ruijale de Sainte-Colombe-lez-Sens , par l'abbé BruUée. 1852.
teuses; il fît briller à ses yeux tous les avantages d'une illustre alliance; il l'assura qu'à cause de la noblesse de son origine et des charmes de sa beauté chacun, dans son palais, s'empresserait de solliciter sa main. « Liée à un époux éternel, répliqua l'admirable vierge; comment pourrai-je subir les lois d'un homme mortel? » Marc- Aurèle entra en fureur; il^ordonna de la conduire, chargée déchaînes, à l'amphithéâtre; ce monum.ent, de forme elliptique, était situé dans la partie du faubourg Saiût-Savinien que les habitants de ce quartier appellent encore indifféremment Closdes-Arènes ou Champ-des-Chrétiens.
Dans le cachot de l'amphithéâtre, un jeune homme de mœurs infâmes, introduit par les ordres de Marc-Aurèle, allait attaquer la virginale prisonnière, lorsqu'une ourse envoyée par la Providence au secours de Colombe renversa l'audacieux corrupteur, et, le tenant sous ses griffes, regardait la sainte, en frémissant, pour savoir d'elle ce qu'il fallait faire. Colombe, voyant son agresseur pénétré de frayeur et de componction, commanda à l'animal, au nom du Christ, de n'exercer aucune vengeance et de lâcher sa proie. Le jeune homme, transporté de joie de se voir ainsi sauvé, s'en alla par toute la ville, criant qu'il n'y avait pas d'autre Dieu de l'univers que le Dieu de la vierge de Colombe. Marc-Aurèle, emporté par la colère, ordonna aux soldats d'entasser du bois autour de la prison et d'y mettre le feu, afin de faire périr d'un seul coup Colombe et l'ourse qui avait protégé sa chasteté. L'animal, à l'approche des flammes, poussa instinctivement des rugissements épouvantables. Colombe, touchée de pitié pour lui, le rassura contre les atteintes du feu; il vint à plusieurs reprises lui lécher les pieds; puis, s'échappant par une ouverture, il regagna son gîte à travers mille dangers, au moment où des nuées, amoncelées au-dessus de l'amphithéâtre , versèrent des torrents d'eau et éteignirent l'incendie qui enveloppait la martyre sans la toucher.
L'empereur, au lieu de reconnaître dans ce prodige l'œuvre d'une providence divine, persévéra dans l'endurcissement de son cœur; ses satellites frappèrent Colombe avec des verges, la déchirèrent avec ^es peignes de fer, et la conduisirent à la première borne milliaire, hors de la ville, pour lui trancher la tête, le 31 décembre 178. Le lieu sanctifié par ce sang virginal se nomme Fontaine d'Azon , et se trouve entre les villages de Saint-Clément et de Saint-Denis, non loin de la voie romaine que l'on appelle encore dans les pays qu'elle traverse, de Sens à Meaux, voie ferrée ou voie Appienne. En ce temps-là vivait dans un château agréablement situé au milieu d'une belle plaine, sur la rive droite de l'Yonne, à un mille au nord d'Agendicum, un prince de la région sénonaise : il avait nom Aubertus; il était aveugle. A la nouvelle des merveilles qui s'opéraient autour des reliques de sainte Colombe, il se fit conduire à la fontaine sacrée ; là il vénéra profondément le corps de la vierge martyre, d'où s'exhalait la plus suave odeur; puis, prenant du sang, il en oignit avec foi ses yeux éteints, qui recouvrèrent à l'instant la vue. En reconnaissance, il ensevelit ce corps pudique, comme un précieux trésor, dans son propre palais; sur la tombe on construisit à ses frais une église; il donna pour son entretien une vaste prairie, signalée dans les pièces les plus anciennes sous le nom de Pré- Aubeit; elle touche presque à la fontaine d'Azon.
Plusieurs documents font martyriser saint Bénigne et sainte Colombe avec leurs compagnons sous un empereur du nom d'Aurélien, sans préciser quel est cet empereur. Est-ce le successeur de Claude, le vainqueur de Tetricus, l'Aurélien de 270? Ils ne donnent aucun détail. Or quiconque a étudié les actes des saints sait qu'autrefois, dans les manuscrits du moyen âge, ce nom n'était pas réservé comme aujourd'hui à l'Aurélien de 270, restaurateur des Gaules. Soit ignorance des premiers hagiographes, soit inadvertance des copistes, soit pour d'autres raisons inconnues.