CHAPITRE XII
LA CONTROVERSE CATHOLIQUE DANS LES GAULES, OU VALEUR DOCTRINALE DES ŒUVRES DE SAINT IRÉNÉE
Irénée providentiellement choisi au n« siècle pour lutter contre l'hérésie à mille faces qui menaçait l'Église au berceau. — Vigilance qu'il déploie sur le siège épiscopal de Lyon. — Les prêtres de Vienne et de Lyon se servent de la plume d'Irénée pour formuler leur jugement contre la doctrine de Montau. — Rôle que remplit Irénée dans la controverse des quartodécimans. — Son Traité contre les hérésies. — Le gnosticisme dans les Gaules. — Division de ce grand ouvrage, qui résimie le mouvement doctrinal des deux premiers siècles. — Irénée détermine nettement l'idée de la science chrétienne par opposition à la gnose qu'il appelle pseudonyme. — Analyse du système de Valentin. — La théogonie, la cosmogonie et la christologie de ce sectaire ne constituent qu'un panthéisme idéaliste. — Dualisme de Saturnin et de Basilide, qui n'est lui-même qu'un panthéisme inconséquent. — Antiuomisme radical de Marcion. — Les systèmes gnostiques avaient leurs racines dans la philosophie et la mythologie de l'ancien monde. — Vraie mystique et fausse mystique des nombres. — Fausse cabale. — Dogme de la création, seule solution raisonnable du problème de la coexistence de l'infini avec le fini. — Ordre admirable qui règne dans le plan divin de la création.
Le feu des persécutions de Marc-Aurèle sembla s'assoupir, sinon s'éteindre sous le règne de Commode, son fils et son successeur. Mais, comme la perpétuelle condition delà vérité dans le monde, c'est de ne pouvoir échapper à la violence qui essaie de la détruire que pour se retrouver en face de l'erreur qui cherche à l'altérer, de graves dissensions intestines affligèrent l'Église et menacèrent la foi. Déjà le christia-" nisme devait prouver sa divinité, non plus seulement par sa patience devant les bourreaux, mais par l'exposé de ses dogmes devant l'opinion publique; il y eut des martyrs de l'apologétique, pour ainsi dire, comme il y eut des martyrs de l'amphithéâtre.
D'un côté, la controverse sur la célébration de la Pâque avait procluit des germes de division qui pouvaient amener un schisme; de l'autre, les rêveries de Montan se-
duisaient bon nombre d'esprit par les apparences spécieuses d'un rigorisme affecté. En outre, les systèmes gnostiques enlaçaient de toutes parts la simplicité de la foi dans la subtilité d'une fausse science. Ces dangers multiples, qui avaient pris naissance dans l'Asie Mineure, avaient gagné l'Italie et s'étaient communiqués jusque dans les Gaules. Pour les conjurer avec succès, il fallait un écrivain dont le vaste coup d'œil embrassât tout le mouvement doctrinal des deux premiers siècles; un historien versé dans la connaissance des hommes et des choses de son temps; un critique dont le regard pénétrant plongeât au milieu de celte fourmilière de sectes aussi différentes de formes que rapprochées par leur principe et leur but; un polémiste qui, s'attaquant avec vigueur aux hérésies dépouillées de leur voile, pût manier avec une égale dextérité les armes de la raison et celles de l'Écriture sainte et de la tradition. Irénée, merveilleusement doué de toutes ces qualités, fut, par excellence, le controversiste que suscita la Providence pour écraser sous une logique nerveuse l'hérésie à mille faces qui menaçait d'étouffer l'Église au berceau.
Nul autre défenseur du christianisme ne se présentait dans des conditions plus favorables : venu de l'Asie Mineure, son lieu de naissance, il y avait reçu, dans sa première jeunesse, les leçons de saint Poly carpe. « J'étais encore bien jeune, écrivaitil à Floiiu, formé lui aussi par l'évêque de Smyrne, mais disciple devenu infidèle à la doctrine du maître, j'étais encore bien jeune, lorsque je vous ai vu auprès de Polycarpe : vous vous efforciez à cette époque d'acquérir son estime, pendant que vous viviez avec éclat à la cour de l'empereur. Ce qui se passait alors, je l'ai plus présent à la mémoire que ce qui est arrivé récemment. Les choses apprises dans l'enfance croissent avec l'intelligence et s'attachent étroitement à elle; en sorte que je pourrais dire le lieu où était assis le bienheureux Polycarpe, lorsqu'il prêchait la parole de Dieu; je le vois encore entrer et sortir; sa démarche, son extérieur, son genre de vie se retracent toujours à ma mémoire. 11 me semble encore entendre les discours qu'il adressait au peuple; comment il racontait ses entretiens avec Jean et plusieurs autres qui avaient vu le Seigneur; comment il rapportait ce qu'il leur avait ouï dire touchant Jésus-Christ, ses miracles et sa doctrine; toutes les choses que Polycarpe nous communiquait ainsi littéralement étaient conformes à la sainte Écriture, parce qu'il les, tenait de ceux-là mêmes qui avaient vu de leurs yeux le Verbe de vie. J'écoutais attentivement toutes ces choses et je les gravais non sur des tablettes, mais dans le plus profond de mon cœur; or je puis assurer devant Dieu que si cet homme apostolique avait entendu parler de quelque erreur semblables aux vôtres, il se serait à l'instant même bouché les oreilles; il aurait témoigné son indignation par ce mot qui lui était familier ; « Mon Dieu ! à quels jours m'avez-vous réservé! »
Élève de l'école de saint Polycarpe, Irénée avait eu également pour maître un autre disciple de l'Évangéliste, saint Papias, évêque d'Hiéropolis. Le commerce de ces hommes apostoliques lui avait permis de puiser aux sources les plus pures la doctrine qu'il était appelé à détendre contre les altérations des novateurs. En même temps son esprit actif s'était familiarisé avec les meilleurs écrivains de l'antiquité païenne, parmi lesquels Homère et Platon paraissent avoir été l'objet de sa prédilection; ainsi, muni de ce riche trésor de connaissances, tant profanes que sacrées, il était arrivé à Lugdunum, où Pothin l'ordonna prêtre et l'associa au gouvernement de soQ Église; il jouissait déjà d'une grande considération, lorsque la persécution lugduno-vieunoise ensanglanta le confluent du Rhône et de la Sdône; les martyrs l'envoyèrent à Rome pour soumettre au pape leur sentiment sur le montanisrae et le choix qu'ils avaient fait d'un nouveau pasteur. « Nous avons chargé, écrivirent-ils aupapeÉleuthère, notre frère et collègue Irénée devons porter ces lettres; nous vous prions de l'accueillir avec bienveillance comme un grand zélateur de la loi du Christ.