CHAPITRE XII
Si nous pensions que le rang ajoutât au mérite de la justice, nous vous le recommanderions particulièrement comme prêtre de notre Église, car il est élevé à cette dignité. » Cette mission eut, entre autres résultats, celui de soustraire Irénée au gltjive des persécuteurs et de conserver au bienheureux Pothin un successeur digne de lui.
Pour se faire une idée de la vigilance et de la sollicitude qu'îrénée déploya sur le siège de Lugdunum, il suffit de reproduire le tableau qu'il trace lui-même des sublimes fonctions d'un évèque. Après avoir prouvé que Jésus-Christ est dans les Écritures, comme un trésor caché, il ajoute que les évêques et les prêtres ont seuls la mission et le pouvoir de l'y découvrir : « C'est aux prêtres qui sont dans l'Église, continue le disciple de saint Polycarpe, qu'il faut prêter l'obéissance de la foi, à ceux que les apôtres ont établis leurs successeurs, et qui ont reçu, avec l'épiscopat, suivant la volonté du Père, le pouvoir d'enseigner la vérité avec certitude. Quant à ceux qui s'éloignent de cette succession souveraine, quel que soit le lieu où ils se réunissent, nous devons les tenir pour suspects, à l'égal des hérétiques ou des gens de mauvaise foi, comme des hommes que l'orgueil pousse au schisme et qui ne se complaisent qu'en eux-mêmes, ou enfin comme des hypocrites qui n'ont pour mobile de leur conduite que la vaine gloire 6u un vil intérêt. Tous ceux-là ont quitté le chemin delà vérité '...
« Il ne faut s'attacher qu'à ceux qui conservent pure la doctrine des apôtres, et dont les discours ne tendent qu'à corriger les uns et affermir les autres dans la foi. L'évêque, appuyé sur le témoignage d'une bonne conscience, doit pouvoir parler comme Samuel, qui, après avoir gouverné Israël avec tant d'intégrité, rendait ainsi compte au peuple de son administration : « J'ai vécu au milieu de vous depuis mon enfance jusqu'à ce jour; devant Dieu et devant l'oint du Seigneur, dites-moi si j'ai pris l'âne ou le bœuf de quelqu'un, si j'ai opprimé qui que ce soit, si j'ai reçu des présents, et je restituerai tout aujourd'hui. « Le peuple répondit : « Non, jamais vous n'avez blessé ni opprimé personne, jamais vous n'avez rien reçu de qui que ce soit. » Alors Samuel ajouta : « Dieu et l'oint du Seigneur me sont témoins que vous ne trouvez en moi aucune injustice... » Ou comme l'apôtre saint Paul disait aux Corinthiens : « Nous n'avons pas, comme beaucoup d'autres, altéré la parole divine; mais nous l'avons annoncée en toute sincérité, comme de la part de Dieu, en présence de Dieu et de son Christ; nous n'avons fait tort à personne, nous n'avons séduit personne, nous n'avons trompé qui que ce soit... y> Où donc chercherions-nous la vérité, si ce n'est où le Seigneur a établi ses dons, auprès de ceux qui ont succédé aux apôtres dans le gouvernement l'Éghse, et qui, au milieu d'une vie sainte, irréprochable, conservent la parole du salut dans toute son incorruptibilité? Voilà les hommes qui gardent le dépôt de notre foi en un seul Dieu créateur de toutes choses; ils augmentent de plus en plus notre amour pour le Fils de Dieu , qui nous a donné tant de preuves de sa bonté. »
Pénétré de la grandeur de ses obligations, Irénée les remplissait toutes avec une scrupuleuse exactitude. Ea peu d'années, dit Grégoire de Tours, il convertit la majeure partie de la cité de Plancus. Non content d'avoir fait de la chrétienté lugdunaise la plus florissante des Gaules, il étendit son activité aux villes voisines; il envoya le prêtre Ferréol et le diacre Férution ou Ferjeux à Besançon, le prêtre Félix avec les diacres Achillée et Fortunat à Valence. Ce n'était là, toutefois, qu'une face de cette vie laborieuse et féconde : à côté de l'évêque et de l'apôtre,, il y avait le docteur dont les travaux, admirés par toute l'antiquité chrétienne, ont recueilli les suf-
i Saiut Irénée, Adversus hœreses, lib. IV.
frages de la science moderne, et que l'historien Théodoret ne craignait pas d'appeler la lumière des Gaules et la gloire de l'Occident.
Le bienheureux Pothin \ivait encore; mais il avait confié le gouvernement de son Église au docte et pieux Irénée, lorsque les chrétiens de Lugdunum furent appelés à se prononcer sur ie raontanisme. L'auteur de cette hérésie était né de parents païens au bourg d'Ardaban, en Mysie, non loin de la Phrygie. Peu de temps après sa conversion, il se crut destiné à être le réformateur de la religion qu'il venait d'embrasser; il se disait l'objet de révélations toutes spéciales de la part de la Divinité; il tombait dans des extases quijui enlevaient complètement la conscience de lui-même. Bientôt deux femmes, Priscille et Maximille, prétendirent être envahies par le même esprit, abandonnèrent leurs maris, s'attachèrent à Montan, et se mirent à prophétiser comme lui. Le principe et la source du montanisme furent des visions prophétiques sur la fin prochaine du monde, unies à' des espérances millénaires. L'univers touchait à son terme; un royaume dont la capitale, Jérusalem nouvelle, serait Pépuse en Phrygie , allait lui succéder. La préparation à ce cataclysme réclamait un degré supérieur de sainteté dans la vie, de rigueur dans la pénitence : telle était la volonté divine; cette volonté, Montan et ses deux coopératrices avaient reçu du Saint-Esprit la mission de la notifier aux hommes et d'en presser l'exécution.
Tertullien, devenu un peu plus tard le théologien de la secte, a nettement indiqué les rapports que les montanistes établissaient entre leur rôle et le christianisme : « Tout a son temps, dit-il : d'abord c'est le temps de la semence, puis le grain pousse, ensuite vient la racine, finalement l'arbre apparaît. Ainsi en est-il de la justification : son premier âge fut durant la période des patriarches, la crainte naturelle de Dieu; avec la loi et les prophètes, elle parvient à l'enfance; par l'Évangile, elle s'épanouit dans sa jeunesse; mais avec le Paraclet, elle s'élève à la maturité. » D'après ce système, le montanisme n'aspirait à rien moins qu'à enterrer l'Église, comme l'Église avait fait les funérailles de la Synagogue, à la remplacer par le gouvernement des esprits et la direction des âmes : progrès immense, définitif, dont les nouveaux prophètes devaient être les initiateurs et les instruments ^
Les réformes ordonnées par le Paraclet pour le perfectionnement de la vie chrétienne, et promulguées par Montan et ses coopératrices, portaient sur les points suivants : Défense de convoler à de secondes noces; elles étaient entachées d'adultère. — Jeûnes plus longs et plus rigoureux; ceux de l'Église n'étaient plus en rapport avec les besoins du temps. — Exclusion de l'Église pour un seul péché mortel; le coupable, banni pour toujours de la société des fidèles, devait demeurer jusqu'à la fin dans celle des pénitents. — Défense de se soustraire à la persécution pat la fuite; c'était une faiblesse indigne d'un chrétien. — De plus, ordre aux vierges de se voiler; interdit jeté sur les parures, sur la peinture et la statuaire, sur le service militaire, sur les connaissances mondaines. — Cette morale outrée semblait devoir éloigner les esprits du montanisme; par un phénomène dont l'histoire ecclésiastique fournit plus d'un exemple, le contraire arriva; ce rigorisme fut un attrait : les têtes mal équilibrées se laissaient aller volontiers à la séduction de ces grandes austérités; d'autre part, les imaginations ardentes, amies de l'extraordinaire, se passionnaient pour ces prophéties annonçant la fin du monde et le règne du Paraclet. Tertullien lui-même, avec son âpre génie et sa brûlante imagination, se laissa prendre à ce double appât.
1 Dictionnaire encyclopédique de la théologie catlioliquc , tome XV; tradiictiou de Goschler. Édit. 1864.