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CHAPITRE XII

Les chrétiens de Lugdunum, qui se trouvaient en relation épistolaire avec les Églises d'Asie et de Phrygie, ne furent pas les derniers à apprendre les troubles et les ravages causés en Orient par le spiritualisme fanatique de Montan. Des lettres qui en informaient les martyrs de la persécution lugduno-viennoise vinrent les attrister dans leurs cachots. Ces prisonniers, dont plusieurs étaient originaires dis provinces envahies par l'hérésie , portaient un intérêt trop vif aux Églises asiatiques pour ne pas être péniblement impressionnés de ces affligeantes- nouvelles. Ils intervinrent dans les débats soulevés par cette exagération maladive des prescriptions ascétiques et morales de l'Église; dans une lettre adressée aux frères d'Asie, ils déclarèrent condamnable la doctrine de Montan; ils écrivirent dans le môme sens au pape Éleuthère, le priant de rendre la paix aux Églises déchirées par l'hérésie. Aux lettres des martyrs les prêtres de Vienne et de Lyon en joignirent d'autres où ils avaient formulé leur jugement propre sur le montanisme. a Ce jugement inspiré par le zèle, dit Eusèbe, était parfaitement conforme à la foi. » 11 est probable qu'ils se servirent de la plume d'Irénée : éloigné de toute exaltation religieuse et défenseur de l'autorité de la règle traditionnelle, il était l'adversaire naturel de cette secte d'illuminés qui désolait l'Orient et menaçait l'Occident.

Il y eut aussi des adversaires des montanistes qui opposèrent à leur ascétisme fanatique un rationalisme négatif; ils rejetèrent maints documents d'une orthodoxie irréprochable, surtout l'Apocalypse et l'Évangile de saint Jean, parce que l'Apocalypse leur semblait favoriser les espérances millénaires et que l'Évangile de saint Jean renfermait la promesse du Paraclet. Un passage du traité d'Irénée contre les hérésies mentionne ces anti-montanistes exagérés. Grabe et Massuet croyaient que l'illustre docteur des Gaules avait combattu dans ce texte les montanistes eux-mêmes. Des savants plus modernes ont justement reconnu qu'il avait en vue les adversaires des montanistes. En effet, Irénée parle de ceux qui ne veulent plus reconnaître de prophètes dans le Nouveau Testament; de ceux qui rejettent l'Évangile de saint Jean, parce qu'il y est question de la promesse du Saint-Esprit.

Cette même puissance de modération rendait Irénée propre à remplir l'office de médiateur dans la question de discipline qui s'agitait entre le pape saint Victor et les évêques de l'Asie Mineure. Les recherches les plus récentes ont mis hors de doute qu'il y eut au commencement de l'ère chrétienne trois opinions divergentes sur la fête de Pâques; deux se trouvaient dans le sein même de l'Église; la troisième, hérétique, appartenait à la secte des ébionites. Cette dernière soutenait en général que l'ancienne loi était encore obligatoire; par conséquent, que la pâque légale de TAncien Testament était toujours en vigueur. Les deux autres, au contraire , affirmaient que le type de la pâque judaïque, pleinement réalisé par le Christ, était aboli; mais ces deux partis, placés sur un terrain uniquement catholique, se divisaient sur deux points : d'abord relativement au temps, ensuite par rapport au jeûne de la fête de Pâques.

Quant au temps, en général, ils étaient d'accord en ce sens que tous deux observaient d'aussi près que possible la chronologie, pour marquer l'année de la mort du Christ, et voulaient, par conséquent, prendre le 14 nisan pour déterminer le jour de leur fête, non parce qu'ils pensaient que la loi judaïque eût encore quelque valeur à cet égard, mais parce que la passion du Sauveur commença réellement le 14. nisan; ils se fondaient donc non sur des motifs légaux, mais sur des motifs historiques. En partant de celte base commune, on pouvait arriver à des différences. Les uns, et c'étaient surtout les Occidentaux, insistaient davantage sur le jour de la semaine; ils célébraient par conséquent l'anniversaire de la mort du Christ, toujours un vendredi, la'fète de la Résurrection toujours un dimanche. Les autres, et c'étaient

principalement les Orientaux, insistaient sur le jour de l'année; ils voulaient célébrer la mort du Sauveur le jour du mois de nisan où le Christ était réellement mort, et c'était, à leur avis, le 14 nisan. Ils croyaient, en effet, et les Occidentaux partageaient aussi alors cette opinion, que le Christ, dans la dernière année de sa vie, n'avait plus mangé l'agneau pascal avec ses disciples, et qu'il avait été crucifié ce même jour, 14 nisan, avant le festin pascal; par conséquent et logiquement, ils solennisaient la résurrection, non pas toujours le dimanche, mais précisément le 16 nisan, quelque jour de la semaine que ce fût '.

La seconde ditergence concernait le jeûne : les Occidentaux considéraient le jour de la mort du Christ comme un jour de deuil : ils jeûnaient ce jour-là en envisageant en quelque sorte son côté historique; les Orientaux le considéraient comme un jour de joie, parce qu'il rappelait l'œuvre de la rédemption : ils jeûnaient ce jour-là en envisageant son côté dogmatique. Les heures qui précédaient l'heure de la mort du divin CruciCé étaient seules pour eux un temps de tristesse et de pénitence; c'est pourquoi ils terminaient le jeûne avec le moment de la mort duGhiist, à trois heures de l'après-midi, et célébraient alors la cène et les agapes. Les Occidentaux, au contraire, continuaient leur jeûne, signe de deuil et de pénitence, jusqu'au moment glorieux de la résurrection, où ils célébraient la cène et les agapes. Ces différences n'atteignaient pas le fond même de la question et se fondaient également sur l'autorité apostolique : les partisans orthodoxes de la pratique quartodécimane affirmaient que l'évangéliste saint Jean et l'apôtre saint Philippe avaient toujours célébié les Pâques le 14 nisan; les autres soutenaient que la pratique commune avait été introduite par les apôtres saint Pierre et saint Paul.

On a vu que la première négociation relative à cette controverse eut lieu vers le milieu du ii" siècle, entre saint Polycarpe et le pape Anicet. Les deux tendances n'entrèrent vivement en lutte que sous le pontificat de Victor. La juste défiance que ce pape conçut en général à l'égard des quartodécimans, à l'occasion des troubles suscités dans Rome par le schismatique Blastus et l'hérétique Florin, le décida à ne plus vouloir en aucune façon qu'on fixât la Pâque au 14 nisan. Il écrivit en 196 aux évêquesles plus considérables de tous les pays pour les exhorter à tenir des conciles provinciaux, qui ordonneraient que partout le temps pascal serait déterminé d'après le mode des Occidentaux. Plusieurs conciles en diverses provinces, et plusieurs synodes des Gaules où présida l'illustre Irénée, se prononcèrent pour la tradition romaine; mais Polycrate, évêque d'Éphèse, un grand nombre de ses collègues de l'Asie Mineure, refusèrent de renoncer à la coutume johannique. Le pape ne crut pas pouvoir tolérer plus longtemps l'antagonisme des deux opinions; il menaça d'excommunication ces Asiatiques. Cette mesure paraissait à Irénée devoir être trop rigoureuse; il en écrivit au souverain pontife et lui rappela la tolérance de ses prédécesseurs dans une question de pure discipline; en même temps il eogagea les évêques intéressés dans le conflit à ne pas pousser les choses à des extrémités désastreuses pour l'Église. Le pipe saint Victor accueillit les observations de l'évêque de Lyon. Du résultat qu'obtinrent ces respectueuses, mais énergiques observations d'Irénée, justiûant, dit Eusèbe, son beau nom de pacificateur, on ne saurait tirer aucune conséquence contre l'autorité légitime du saint-siége; car quelques Églises de l'Asie Mineure adoptèrent la pratique commune, et le concile œcuménique de Nicée donna raison par ses décrets à la conduite du pape contre les quartodécimans.

1 Histoire de saint Irénée, second évêque de Lyon, docteur de l'Église et martyr, par l'abhé Prat. Édition de 1843.

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