CHAPITRE XII
Pour comprendre ce rôle modérateur que remplissait Irénée au milieu des controverses du II" siècle, il suffit de se rappeler que la première moitié de sa vie s'est passée dans l'Asie Mineure, à l'école d'où sortirent les Ignace, les Polycarpe, les Papias; la seconde, à l'extrémité opposée de l'empire, dans les Gaules, sur le siège de Lugdunum. 11 était par conséquent le lien qui rattachait l'Orient à l'O.xident, le représentant aussi complet qu'élevé de ces deux parties du monde, l'écho intelligent et fidèle de l'une et de l'autre. Les avantages de cette position médiatrice qu'occupait Irénée dans l'Église primitive se révèlent surtout dans son admirable Traité contre les hérésies, qui a répandu un éclat immortel sur le berceau de la Gaule chrétienne. Ce traité, qu'Irénée avait intitulé : Manifestation ou Réfutation de la fausse science, bien que spécialement dirigé contre le gnosticisme, sape par la base les hérésies de tous les temps et de tous les lieux.
L'auteur indique lui-même dans sa préface les circonstances qui l'ont déterminé à entreprendre ce travail. « Il est des hommes, dit-il, qui méprisent la vérité pour s'attacher à des discours mensongers et à de vaines généalogies, plus propres à des disputes qu'à l'édification de Dieu qui est dans la foi. Ils trompent les simples en prêtant un air de vraisemblance à leurs inventions; ils les séduisent par les fausses interprétations qu'ils donnent à la parole du Seigneur. Les esprits faibles, captivés par l'éloquence artificieuse de ces nouveaux docteurs, se livrent à des recherches qui n'aboutissent qu'à leur perte; car, ne sachant pas distinguer l'erreur de la vérité, ils arrivent à blasphémer le Créateur, en le rabaissant dans leur pensée. » Ensuite Irénée signale les artifices des hérétiques, toujours prêts à dissimuler les erreurs, et à envelopper sous des expressionsqui paraissent catholiques les sentiments pernicieux qu'ils ont encore intérêt à cacher; il ajoute que, pour faire tomber ce masque séducteur, il s'est appliqué à lire avec attention les écrits des novateurs, et qu'il s'est cru obligé de dénoncer au troupeau ces loups qui se couvrent de la peau de brebis, pour le dévorer impunément. Voilà pourquoi, continue-t-il, j'ai cru devoir, cher ami, vous révéler ces monstrueuses théories que tous ne comprennent pas, faute d'une pénétration suffisante. De cette façon, vous pourrez à votre tour en instruire ceux qui sont avec vous, pour pré^-erver vos frères de cet abîme de démence d'où sort le blasphème contre le Christ. En résumant, selon nos forces, d'une manière cjaire et succincte, les opinions des docteurs du jour, des disciples de Ptolémée, qui forment la fine fleur de l'école valenlinienne, nous fourniron.« à d'autres l'occasion de combattre une doctrine dont nous aurons démontré je vice et l'absurdité. »
L'hydre du gnotiscime, enefiet, avait poussé des reconnaissances jusque dans les Gaules; l'un de ses principaux adeptes, Marc, était allé répandre ses erreurs dans les contrées que traversent le Rhône et la Garonne. Justement alarmé du péril qui menaçait les âmes confiantes, incapables de se défendre par ellt-s-mêmes, Iiéuée opposa une digue puissante aux entraînements de l'imposteur et de ses pareils; il adres-a son ouvrage probablement à un évêque chargé comme lui de conibattre les fausses doctrines, a Nous n'avons pas l'habitude d'écrire, lui dit-il avec une humilité toute chrétienne; mais la charité nous presse de vous faire connaître les doctiines qui, obscures jusqu'à présent, viennent d'être dévoilées au grand jour par une pei mission providentielle; car il n'y a rien de caché qui ne doive être révélé, ni rien de secret qui ne doive être connu. Demeurant parmi les Celtes, nous sommes obligé le plus souvent de parler une langue barbare; n'attendez donc de nous ni l'art de l'éloquence, ce que nous n'avons pas appris, ni la force et l'élégance du style, que nous n'iiff ctons pas. Recevez avec charité ce que la charité nous a fait écrire sans ornements, dans un langage simple, mais conforme à la vérité. Ce que nous avons indiqué en peu de mots, vous le développerez; ce que nous avous exprimé faiblement
acquerra sur vos lèvres la force qui lui manque, pour prémunir les fidèles de l'erreur. »
Ce serait se tromper, de prendre au pied de la lettre cette modestie de l'habile controversiste; sans doute, dans ses écrits, où tout est doctrine, raisonnement, sans préoccupation d'art ni de souci de la diction, le fond efface la forme; Irénée songe moins à plaire qu'à instruire et à convaiocre; ce qu'il faut avant tout chercher en lui, c'est une grande clarté d'exposition, une érudition toujours sûre d'elle-même, une dialectique vive, pressante, nerveuse, souple, une analyse savante des utopies du gQosticism3, une critique fine et déliée qui poursuit ces aberrations dans les détails autant qu'elle les saisit dans l'ensemble. Mais, quand l'enthousiasme de la vérité ou l'indignation contre l'erreur échauffe son âme et colore son style, l'évêque de Lyon nou-seulement n'est pas dépourvu de grâce, mais s'élève jusqu'à la plus haute éloquence. D'ailleurs on ne peut guère juger du talent de l'écrivain : sauf le premier livre que saint Épiphane a transcrit dans son Traité contre les hérésies et quelques fragments conser\*és par Eusèbe et par Théodoret, le texte grec de son œuvre monumentale a péri; mais il en reste une traduction latine très-littérale , trèsancienne, probablement contemporaine d'Irénée. Cette version suit l'original avec un soin tellement scrupuleux qu'elle est hérissée d'héllénismes; elle présente même une physionomie plutôt grecque que latine; aussi a-t-elle été citée en toute confiance par TertuUien, Cyprien, Augustin. L^ouvrage primitif ne fut pas commencé avant 172, puisque dans le premier livre il est question des encratites, dont la secte a surgi pendant cette même année. Le troisième livre fut écrit vers la fin du pontificat d'Éleuthère, après l'an 177; les deux derniers parurent vraisemblablement sous le pape saint Victor, de 193 à 202 '.
Ces différentes parties, bien qu'ayant vu le jour à des intervalles plus ou moins rapprochés, n'en composent pas moins un ensemble parfaitement lié. Dans le premier livre, Irénée expose le système des valentiniens, le plus hardi et le plus complet de tous; il décrit les variations qu'a subies la pensée du maître dans l'esprit de ses disciples, Secundus, Épiphane, Ptolémée, Colorbasus et Marc; il remonte à la souche qui a produit tous ces rejetons, à Simon le Mage et à Ménandre, précurseur du sectaire égyptien; partant de là, il passe en revue les divers groupes qui se forment en Syrie, en Egypte et dans l'Asie Mineure, moins par une classification méthodique que par une nomenclature qui ne suit pas même rigoureusement l'ordre des temps. Dans le second livre, Irénée réfute en détail avec la raison philosophique les dogmes des gnostiques, notamment leur doctrine sur Dieu, sur l'origine du monde, sur l'âme humaine: rêveries, invraisemblances, contradictions, assertions ridicules, absurdités manifestes, pratiques immorales, voilà ce qu'Irénée dévoile dans leur exégèse extravagante, à laquelle il refuse même le caractère d'un système original, parce qu'il en retrouve les principales données dans la mythologie et la philosophie grecques. Dans le troisième livre, le plus remarquable de tous, il établit les deux bases de la démonstration catholique : d'une part, l'autorité des quatre Évangiles et des autres écrits composés par les apôtres; de l'autre, celle de la tradition, telle qu'elle est conservée pure et intacte dans les Églises, surtout dans l'Église de Rome, avec laquelle, en raison de sa primauté, toute autre Église doit s'accorder dans la foi. Dans le quatrième livre, il fait ressortir Le parallélisme de l'ancienne alliance avec la nouvelle, et l'entière conformité des paroles du Christ avec l'enseignement des apôtres ou la tradition de l'Église catholique. Dans le cinquième et
I Saint Irénée et l'éloquence chrétienne dans les Gaules pe7idant les deux premiers siècles, par Mer Freppel ; anuécs 1800 , 1861.