CHAPITRE XII
dernier livre, il explique les fins dernières de l'homme, les do-gmes de la résurrection, de l'incarnation, de la rédemption, de la vie future, et s'appuie constamment sur la doctrine enseignée par les apôtres, conservée par l'Église, proclamée par elle comme étant la vérité. Telle est la division naturelle de ce grand ouvrage, qui résume le mouvement doctrinal des deux premiers siècles. Les objections élevées contre son authenticité par la critique protestante ne valent pas la peine d'une réfutation.
Le gnosticisme, que saint Irénée combat dans ce magnifique Traité coiitre les hérésies, n'était pas une tentative isolée, sans précédent historique : avant lui, et à côté de lui, des mouvements analogues ou parallèles s'étaient produits au sein des religions et des philosophies du vieux monde. Comme les castes sacerdotales de l'Orient, les gnostiques cherchaient à constituer dans l'Église primitive un enseignement ésotérique dont ils s'arrogeaient le privilège exclusif; aussi dédaigneux pour le commun des esprits que les philosophes de l'antiquité, ils se séparaient de la foule qu'ils déclaraient à jamais incapable d'arriver à la vérité; comme Philon, surnommé le Platon juif, ils se croyaient seuls en possession du sens spirituel des Écritures, qu'ils traitaient avec une liberté encore plus audacieuse; enfin, ils empruntaient aux cabalistes l'idée d'une tradition secrète derrière laquelle ils abritaient Je travail d'une imagination dévergondée. Ces tendances séparatistes aboutissaient à la négation même du christianisme, qu'elles dépouillaient de son caractère d'universalité. C'était précisément en s'attachant à réunir tous les hommes sous l'empire d'une même foi que la prédication de l'Évangile, dès le principe, se distinguait de toutes les doctrines des novateurs; elle proclamait que, si la science reste toujours le partage de quelques-uns, la foi est la condition de tous; elle admettait les petits de l'intelligence au même banquet de la vérité où venaient s'alimenter les esprits d'élite; elle seule enseignait le caractère absolu de la vérité et l'unité de la race humaine, l'égalité de tous les hommes dans le respect des mêmes droits et leur fraternité dans l'accomplissement des mêmes devoirs.
u L'Église, dit saint Irénée, l'Église , répandue dans le monde entier, garde avec soin la foi qu'elle a reçue des apôtres et de leurs disciples, comme si elle habitait une seule maison. Elle adhère à cette doctrine traditionnelle, comme si elle ne formait qu'un cœur et une âme; elle la communique avec un tel accord qu'elle semble n'avoir qu'une seule bouche. Les peuples ont beau parler des langues différentes, la tradition qui a cours parmi eux conserve partout une seule et même force. Ni les Églises fondées dans les Germanies, ni celles établies parmi les Ibères, chez les Celtes, en Orient, dans l'Egypte, dans la Libye ou au centre de la terre, Jérusalem , ne diffèrent de croyance; mais de même que Dieu n'a créé qu'un soleil pour éclairer l'univers, il n'y a aussi qu'une seule prédication de la vérité, dont la lumière brille partout et illumine tous ceux qui veulent la connaître. Prenez parmi ceux qui sont à la tête des Églises l'homme le plus puissant en paroles , il tiendra le même langage que le moins éloquent; car nul n'est au-dessus du maître; ni la supériorité de l'un n'ajoutera au dépôt de la tradition, ni l'infériorité de l'autre ne pourra rien en retrancher, par la raison qu'il n'y a qu'une seule et même foi. »
Telle est l'idée catholique de la foi : il n'y a qu'un seul symbole, identique dans toutes les Églises, commun aux savants et aux classes illettrées. Par là, l'évèque de Lugdunum énonce un principe diamétralement opposé au gnosticisme; mais, si l'objet de la croyance est le même pour tous, s'ensuit- il que l'intelligence de la fui n'admette point divers degrés? Non; le christianisme, lui aussi, a sa gnose, distincte de la foi, mais non séparée d'elle. « Certes, dit saint Irénée, on peut avoir plus ou moins l'intelligence de la doctrine; mais la science ne consiste point à changer i'gb-
jet même de la foi, à imaginer un autre Dieu, un autre Christ, un autre Fils unique , comme si les données de la révélation étaient insufCsantes. Yonlez-vous acquérir la véritable science? cherchez le sens caché des paraboles, et appliquez-le à l'objet de la foi; racontez de point en point les œuvres de Dieu, l'économie qu'il a établie pour le salut du genre humain ; montrez- nous combien Dieu a fait éclater sa grandeur et sa générosité dans l'apostasie des anges et dans la désobéissance des hommes ; pourquoi un seul et même Dieu, en créant toutes choses, les a faites passagères ou éternelles, célestes ou terrestres; pourquoi, étant invisible, il est apparu aux prophètes, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre; pourquoi il a contracté plusieurs alliances avec les hommes, et quel est le caractère de chacune; pourquoi, comme dit Paul, il a renfermé tous les hommes dans l'incrédulité, afin de pouvoir faire miséricorde à tous; pourquoi le Verbe s'est incarné et a souflfert; pourquoi le Fils de Dieu a paru vers la fin des temps, et non pas au commencement ; expliqueznous ce qu'apprend l'Éciiture touchant le terme final des choses et nos destinées futures; pourquoi Dieu a fait participer à l'héritage et à la société des saints les nations qui n'avaient plus d'espérance; comment il pourra se faire que cette chair mortelle se revête d'immortalité et devienne incorruptible de corruptible qu'elle était ; comment Dieu a fait sien un peuple qui n'était pas son peuple ; comment celle qui n'était pas aimée est devenue l'objet de son amour, et l'épouse délaissée , plus féconde que celle qui avait un époux. 0 profondeur des trésors de la sagesse de Dieu ! que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables 1 »
Après avoir esquissé à larges traits le programme dans lequel doit se mouvoir le véritable savant; il indique les limites que Dieu a posées aux investigations de l'homme. « S'il ne vous est pas toujours donné de pénétrer la raison des choses , dit-il , songez à la distance infinie qui sépare l'horame de Dieu. La grâce ne nous a pas assez rapprochés du Créateur pour nous permettre d'embrasser toutes choses par la pensée. Dieu est éternel, incréé; nous, au contraire, nous ne sommes que d'hier, nous sommes un commencement de créature ; jugez par là combien notre science doit être inférieure à la sienne... » Si la science est limitée parce que l'homme, être fini, ne saurait comprendre l'infini , l'impossibilité où nous sommes de résoudre une quantité innombrable de problèmes de l'ordre physique nous avertit, d'autre part, que l'espïit humain a des bornes. C'est ainsi qu'Irénée détermine nettement l'idée de la science chrétienne par opposition à la gnose qu'il appelle pseudonyme, parce qu'elle se sépare de la foi pour construire, en dehors d'elle, des théories contraires à la révélation divine. Il y avait donc une double gnose, une science vraie et une science fausse : à côté de la foi pure et simple, l'Église plaçait la science de la foi ou la véritable gnose; mais, entre la science de la foi et la fausse gnose des hérétiques, il y avait cette différence, que l'une acceptait pour règle l'enseignement de l'Église, tandis que l'autre n'admettait ni frein ni contrôle : celle-ci altérait le dogme en y mêlant des éléments contraires, empruntés aux religions orientales ou à la philosophie grecque; celle-là s'efforçait d'acquérir l'intelligence des mystères de la foi, à l'aide des lumières que lui offraient l'Écriture sainte et la tradition : ici, c'est l'accord entre la foi et la science ; là, l'antithèse de la science et de la foi. Les gnostiques séparaient ce que les docteurs catholiques unissaient'.
Dans l'analyse des systèmes du gnosticisme, Irénée commence par celui de Valentin; il en recherche les antécédents, de même qu'on étudie le cours d'une rivière, en remontant jusqu'à sa source pour observer les divers ruisseaux qui ont contribué à la former; il combine ainsi la méthode chronologique avec la méthode logique,
1 Saint Irénée, Afiversus hœreses , lili. I.