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CHAPITRE XII

sans s'attacher strictemeat ni à l'une ni à l'autre ; car l'école valentinienne, la plus complète de toutes, ne constitue pourtant qu'une des faces du gaosticisme ; elle présente des différences trop marquées pour qu'on la regirde comme une récapitulation de toutes les théories gnostiques : ce sont des branches issues d'un seul tronc, mais qui n'ont pas la même forme ni ne suivent la même direction. Cette divergence est telle, qu'Irénée se proposait de réfuter Marcion dans un traité spécial. Son exposition des hérésies porte donc moins le caractère d'une classitication rigoureuse que celui d'une nomenclature qui a pour but de ramener les diverses fractions du gnosticisme à l'unité d'un système central où se résume le mouvement intellectuel des deux premiers siècles.

Voici l'analyse des élucubrations de Valentin. Antérieurement à toutes choses existait l'Abîme, et avec lui le Silence; après avoir passé des siècles infinis dans le repos, l'Abîme résolut de se manifester; cette idée qu'il avait conçue, il la déposa dans le Silence, d'où naquirent ensemble rinlelligence et la Vérité. Ces quatre éons forment la première tétrade au sein de la Divinité. Là ne s'arrêta pas la fécondité du monde céleste ; l'Intelligence et la Vérité produisirent à leur tour la Parole et la Vie, qui donnèrent naissance à l'Homme et à l'Église; ces quatre nouveaux éons, s'ajoutant aux autres, composèrent l'ogdoade valentinienne, racine et substance de toutes choses. Ce n'était encore qu'une première série de manifestations divines ; l'Être suprême continua à se déployer dans une décade et dans une dodécade d'éons : de la Parole et de la Vie émanèrent successivement par couples : Bylhios, qui est de la nature de l'Abîme, et Mixis, l'alliance; Agéralos, qui ne vieillit point, et Hénosis, l'union; Autophyès, qui est toujours de la même nature, et Hédoné, la volupté; Akinétos, qui ne subit pas de changement, et Syncrasis, le mélange; Monogénèi, le fils unique, et Macaria, la félicité. Au-dessous de cette décade, vinrent se placer de nouvelles évolutions de la substance divine; de l'Homme et de l'Église, qui occupaient le dernier rang dans l'ogdoade, procédèrent également par syzygies : Paraclétos, le Paraclet, et Pistis, la foi ; Patricos, qui tient du père, et Elpis, l'espérance; Métricos, qui tient de la mère, et Agapé, la charité ; Aeinous, qui est toujours intelligent, et Synésis, la prudence; Ecclésiasticos, l'ecclésiastique, et Macariotès, le bonheur; Thélétos, celui qui veut, et Sophia, la sagesse. Telle est la dodécade valen^ iinienne, qui forme, avec la décade et l'ogdoade, les trente éons dont se compose le Plérôma ou la plénitude de l'Être divin *.

Ces êtres métaphysiques, ces trente éons ou éternités, doivent-ils être envisagés, dans la pensée de Valentin, comme de véritables hypostases, inégales en rang et en dignité, ou bien comme autant de moments de la vie divine, un simple déploiement ou une évolution interne de l'Être primitif? 11 n'y a pas lieu d'en douter, si l'on tient compte des habitudes du génie oriental, qui aime à personnifier les idées abstraites, à prêter une existence propre et individuelle aux attributs et aux noms divins; aussi n'est-ce pas sans raison qu'Irénée accusait les gnostiques de reproduire le polythéisme sous une autre forme. En effet, chaque éon masculin y est rapproché d'un éon féminin qui devient, pour ainsi dire, sa compagne, son épouse, absolument comme dans la mythologie grecque. H est impossible cependant de prendre au pied de la lettre ces mariages divins : une idée philosophique quelconque se cache sous cette poésie sensualiste. En plaçant^dans les nombres le principe des choses, Pythagore les divisait en pairs et impairs. Ceux-ci étaient pour lui les nombres parfaits ou mascuhns; ceux-là, au contraire, les nombres féminins ou imparfaits ; or, dans le système de

1 Saint Irénée et l'éloquence chrétienne dans la Gaule pendant les deux premiers siècles, par M^ Freppel; années 18G0, 18G1.

Valentin, les éons jouent exactement le même rôle que les nombres dans celui de Pythagore. De là, ces couples d'êtres métaphysiques qui paraissent à première -vue une pure léminiscence da polythéisme ancien. Chaque éon féminin est le complément de l'éoQ masculin dont il représente le côté défectueux ; c'est la relation de l'adjectif au substantif qu'il qualifie et détermine : ainsi, TAbîme-Silence, c'est l'Abîme silencieux; l'Intelligence-Véïilé, c'est l'Intelligence qui est en possession de la vérité; la Parole-Vie, c'est la Parole vivante ; l'Horame-Église, c'est l'Homme collectif ou l'idée de l'humanité réalisée dans l'espèce. Irénée a parfaitement saisi la signification de ces couples, qui se réduisent au fond à un seul et même être : « L'éon féminin, dit-il, est comme une propriété de l'éon masculin ; l'un ne peut pas être conçu sans l'autre, de même qu'il n'y a pas de feu sans chaleur, ni d'eau sans humidité. »

La cosmogonie de Valentin n'est pas moins curieuse que sa théogonie. Pour lui, le monde visible est le miroir du monde invisible ; l'un ne fait que refléter les réalités de l'autre : seul parmi les trente éons, le Fils unique ou l'Intelligence du Père pouvait comprendre la grandeur de celui qui est sans commencement; il méditait de communiquer cette science parfaite au reste des éons ; mais le Silence l'arrêta, parce que chacun devait arriver par lui-même au bonheur de connaître le Dieu caché; or, plus les éons s'éloignaient de l'Être suprême par leur rang d'émanation , plus ils aspiraient à connaître Celui qui leur avait donné naissance. Ce désir se concentra tout entier dans le dernier d'entre eux, Sophia ou la Sagesse, qui tenta l'impossible. Ses efforts la précipitèrent dans une épouvantable crise ; elle eût été infailliblement absorbée dans l'Abîme, si elle n'avait rencontré Horos, la limite, par laquelle tout se conserve et s'affermit. Cette puissance fit donc rentrer en elle-même Sophia, qui, reconnaissant l'incompréhensibilité du Père, renonça désormais à la passion qu'avait excitée en elle une admiration devenue funeste. La perturbation causée dans le Plérôma par le désir immodéré de Sophia avait eu des conséquences ; pour rétablir à jamais l'harmonie dans le monde supérieur, le Fils unique, l'Intelligence du Père, produisit un nouveau couple d'éons, le Christ et le Saint-Esprit. Le Christ enseigna aux éons la vraie nature du Père ; il leur apprit que celui-ci, incompréhensible en luimême, ne peut être connu que par le Fils unique ; et le Saint-Esprit, les rendant tous égaux entra eux, leur assura la véritable paix. Sophia avait enfanté une substance informe pendant les ardeurs de sa passion; cette deuxième Sophia, la Sagesse inférieure, exilée du Plérôma et précipitée dans le chaos, fut en proie à une violente agitation : ne pouvant surmonter la barrière que lui opposait Horos, elle n'en conçut pas moins, à son tour, un ardent désir de s'unir au principe de l'être ; et toutes ses passions réunies produisirent la substance matérielle dont ce monde est formé. D'abord elle donna naissance au Démiurge, à l'âme du monde, et, par lui, à tous les êtres créés; de ses larmes découla tout ce qui est fluide ; son sourire fit éclore la lumière ; les autres éléments naquirent de sa tristesse et de sa crainte. A la production de la matière succéda bientôt celle de l'homme, qui reçut son corps de la terre, son âme du Démiurge, et le soutfle spirituel de la Sagesse inférieure, à laquelle le Paraclet, envoyé par Je Christ, avait communiqué ce pouvoir. De là, trois principes dont la réunion constitue le monde : le principe hylique ou la matière pure, le principe psychique ou la vie animale, et le principe pneumatique ou spirituel. Une telle cosmogonie méritait assurément le trait d'ironie que le saint évêque de Lyon lança contre elle'.

« Certes, dit-il, voilà un beau spectacle ; et ce n'est pas sans peine qu'on parvient à mettre nos docteurs d'accord entre eux , car leur imagination multiplie à l'infini

Irénée, Adversus hœreses, lih, I.

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