CHAPITRE XII
les causes et les éléments de cette production... Leurs mystères sont profonds, prodigieux, bien au-dessus de rintelligence du vulgaire; au«si qui ne donnerait tout ' ce qu'il possède pour savoir comment les larmes de l'Enthymèse, éon infortuné, ont pu produire les mers, les fleuves, les sources et toutes le substances liquides; comment son sourire a fait éclore la lumière ; comment de son chagrin et de son anxiété sont nés tous les éléments corporels de ce monde? Je désire à mon tour ajouter une idée à des conceptions si fécondes. Les eaux, en elTet, ne sont-elles pas douces ou salées? Peut-on prétendre que des larmes de l'Enthymèse aient pu dériver ces eaux de qualités si différentes? J'incline à croire qu'au milieu de ses perplexités le malheureux éon sentit la sueur ruisseler de son visage, et qu'ainsi ses larmes ont produit les mers avec toutes les eaux salées, tandis que ses sueurs ont fait naître les fontaines, les fleuves et toutes les eaux douces. Mais, comme il existe également des eaux chaudes, des eaux acres, je vous laisse à deviner leur provenance; voilà où aboutissent de pareilles hypothèses. » Toutefois il n'est guère probable que cette allégorie étrange se réduisît à un pur jeu d'imagination,- sans renfermer quelque erreur qui valût la peine d'être réfutée. Cette erreur capitale, c'est le panthéisme; en effet, la Sophia inférieure de Valentin, c'est Dieu qui est soiti de lui-même, du Plérôma, qui s'est limité, déterminé, pour entrer dans les conditions du fini; dès lors, la création devient le développement même de l'Être primitif, abîmé dans la matière où il a perdu conscience de soi ; on ne saurait plus clairement affirmer l'identité de Dieu avec le monde.
Bien plus, Valentin expose les diverses phases que parcourt l'Être primitif pour arriver de nouveau à la conscience de soi : Sophia, c'est-à-dire l'esprit sorti du Plérôma pour entrer dans le monde, commence par cette existence sourde et ténébreuse de la matière où elle gît comme épaissie et sans mouvement; puis elle brise les liens qui l'enchaîoent pour arriver à cette vie intermédiaire où domine la sensation, à la vie animale; enûn elle s'élève jusqu'à l'homme où elle prend conscience d'elle-même. Il n'est point question d'un acte créateur dans cette théorie d'émanation pantbéistique; les productions de Sophia sont des évolutions propres de la substance divine; aussi les valentiniens avaient-ils coutume de dire, dans leur langage flguré, que l'univers subsiste en Dieu, comme une ombre au sein de la lumière. 11 s'etjsuit que, pour eux, le monde est une véritable déchéance de Dieu, la chute de l'absolu dans le relatif. Ils prétendaient expliquer par celte dégénération progressive l'origine de la matière et du mal. Ce qu'il y a de certain , c'est que le monde est pour Valentin le résultat d'une chute du Plérôma; or la chute appelle une léilemption.
Delà un troisième acte dans le drame ou dans le mythe valentinien, lachristolcgie. Le théosophe égyptien distingue trois classes d'hommes : les pneumatiques, qui manifestent le principe divin sur la terre; les hyliques, qui suivent aveuglément les désirs de la matière ; les psychiques, qui flottent entre ces deux catégories avec le pouvoir de s'élever à l'une ou de tomber dans l'autre. Chez les païens prédominait le principe hylique; ils appartenaient à l'empire de Satan ou de la matière, dont il est le produit ; parmi les Juifs , l'esprit , déjà plus libre et plus fort, luttait avec des instincts grossiers en révolte contre lui; ils appartenaient à l'empire du Démiurge, ou du monde inférieur, dont il est l'agent principal, bien qu'il se soit trouvé parmi eux quelques pneumatiques, prêtres ou prophètes qui avaient, à leur insu, servi d'organe à la sagesse divine. Le règne des pneumatiques ne commence, à proprement parler, qu'avec le christianisme ; à cet effet, le Démiurge forma un Sauveur psychique qui entra dans le monde par Marie, comme l'eau traverse un canal, et sans qu'il y eût en lai rien de matériel. Lors du baptême dans le Jourdain , le Christ, en qui se résume tout le Plérôma de la Divinité , descendit sur Jésus pour ne l'abandonner que peu de
temps avant sa passion. Le Christ est venu sur la terre pour dégager de la matière et réunir en un seul tous les germes de vie divine répandus dans TuDivers, c'est-à-dire pour former une Église de tous les pneumatiques ; quant à ses souffrances , elles n'ont eu d'autre but que de figurer celles du dernier des éons, de Sophia. La rédemption consiste dans la science du Père, que le Sauveur enseigna aux hommes ; ceux qui sont arrivés à cette gnose, ou science parfaite, n'ont plus besoin de bonnes œuvres pour faire leur salut ; aucune souillure ne saurait les atteindre, tandis qu'il faut aux psychiques des préceptes, des lois, une autorité et un enseignement extérieurs. Il est évident que, pour Valentin, le Christ historique perd toute signification; il est remplacé par un Christ idéal qui personnifie l'humanité parvenue au degré le plus élevé de la connaissance. Lors donc que le principe pneumatique ou divin se sera complètement dégagé de tout ce qui est matériel et humain , que l'esprit aura brisé les hmites qu'il s'était posées lui-même, qu'jl aura parcouru successivement toutes les phases de l'existence pour se manifester, le monde rentrera dans le Plérôraa, les rayons de la sagesse se replieront vers leur foyer, le fini sera absorLé par l'infini, et le retour de toutes choses à Dieu s'effectuera dans l'identité absolue.
En résumé, la théogonie, la cosmogonie et la cLristologie de Valentin ne constituent qu'un panthéisme idéaliste qui exclut nettement toute réalité différente de Dieu : tant il est vrai que le dogme de la création seul peut résoudre le problème de la coexistence de l'infini et du fini, problème contre lequel ont échoué toutes les prétendues solutions imaginées par l'esprit humain. En effet, si l'on rejette le dogme de la création, il ne reste plus, pour expliquer l'existence des choses, que deux hypothèses également absurdes : Si l'univers n'a pas été créé de rien par la toute-puissance divine, ou il est sorti par voie d'émanation du sein de Dieu, ou il existait de toute éternité indépendamment de Dieu, qui n'a fait tout au plus que l'organiser, lien est de même pour la question de l'origine du mal : en dehors de la solution chrévienne qui fait dériver le mal d'un abus de la liberté dans les créatures, on est nécessairement conduit à l'une de ces deux extrémités, ou à faire de Dieu lui-même l'auteur du mal, ou à imag'ner, à côté du principe bon, un principe mauvais qui le combat de toute éternité. En d'autres termes, la négation de la doctrine catholique ne laisse d'autre alternative que le panthéisme, c'est celle qu'admettait Valentin ; ou le dualisme, qui n'est lui-même qu'un panthéisme inconséquent ; c'est celle que préconisaient Saturnin et Basilique, comme lui disciple de Ménandre.
D'après Saturnin , chef de l'école gnostique de la Syrie, au sommet du règne de la lumière apparaît le Dieu suprême, incompréhensible et caché en lui-même. De cette substance primitive émane successivement et par degrés le monde des esprits, dont le rang inférieur est occupé par sept anges organisateurs de l'univers visible. A peine si un reflet de la lumière divine arrivait jusqu'à ce bas monde ; c'est pourquoi les esprits inférieurs résolurent de retenir et de fixer à jamais ce reûeit d'en haut dans un être qui pût devenir le chef-d'œuvre de leurs mains, ou dans l'homme ; mais ils ne réussirent à faire de ce dernier qu'un ver de terre qui serait demeuré dans son état rampant, si l'Être suprême ne l'avait redressé en lui communiquant une étincelle de vie divine ; cette étincelle retourne à son foyer après la mort, tandis que le reste est sujet à la dissolution. Or tous n'ont pas reçu cette étincelle de vie divine ; car il y a eu, dès le commencement, deux espèces d'hommes, les uns bons, les autres mauvais par nature. Ceux-ci, à l'aide de Satan, avaient fini par prendre un tel empire que le Père envoya, pour sauver les bons, un être, sans corps et sans figure, appelé le Christ, lequel n'avait que l'apparence d'un homme. Le Sauveur est venu, tant pour combattre l'action de Satan que pour détruire le règne inférieur des sept anges, à la tête desquels se trouve le Dieu des Juifs ; car c'est entre ces deux puissances, d'ail-