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CHAPITRE XII

leurs ennemies l'une de l'autre, que se partageaient les hommes avant l'arrivée du Rédempteur. De là vient que, parmi les prophéties anciennes, les unes émanent des anges, les autres de Satan. L'hérésiarque syrien ajoutait qu'il fallait s'abstenir du mariage comme d'une institution satanique ; un grand nombre d'adeptes proscrivaient l'usage de la viande. Ainsi, d'après Saturnin, la lutte entre le bien et le mal ne résulte pas, comme dans la doctrine chrétienne, du jeu libre des forces morales qui se déploient dans le monde , mais de l'essence même des choses : les hommes sont créés bons ou mauvais; ils appartiennent par leur nature, et non par leur volonté, soit au règne de la lumière, soit au règne des ténèbres , selon qu'ils ont reçu ou non l'étincelle de la vie divine ; voilà bien le dualisme que Basilide a formulé plus net' tement encore.

Saturnin avait expliqué l'origine du monde et le mélange du bien et du mal qui s'y trouve, par une invasion de l'esprit dans la matière, du règne de la lumière dans celui des ténèbres. Basilide, au contraire, essaie de résoudre le problème par l'hypothèse d'une iriuplion violente du principe mauvais dans le domaine du bien. Comme Yaltntin et Saturnin, il prétend combler l'abîme qui sépare Dieu du monde, par une série d'émanations qui procèdent les unes des autres : de l'ogdoade, qui forme le premier ciel, sort une nouvelle série d'intelligences ou un deuxième ciel, puis un troisième, et ainsi de suite, toujours par gradation descendante, jusqu'à un total de trois cent soixante-cinq mondes intellectuels, après lesquels commence seulement l'univers visible. Cette somme d'émanations divines, égale au nombre des jours de l'année, les basilidiens l'appelaient A ôraxas, d'un mot grec dont les syllabes réunies ont une valeur numérique qui s'élève à leur chiffre mystérieux. « Au heu de trois cent soixante-cinq cieux ou éons, leur dit plaisamment Irénée, vous devriez en imaginer quatre mille trois cent quatre-vingts, puisque les jours de l'année comprennent un pareil nombre d'heures, et si vous teniez compte des heures de la nuit, vous* arriveriez encore à un chiffre plus respectable.» En face du règne de la lumière ainsi développé, s'étend l'empire des ténèbres ou du mal. L'un et l'autre existent par eux-mêmes et n'ont point de commencement : aussi longtemps qu'ils se renfermèrent chacun dans leurs limites, l'ordre ne fut point troublé; mais, du moment que les puissances de l'abime éprouvèrent le désir de se confondre avec les intelligences célestes, il en résulta le désordre, ou ce que les basilidiens appelaient le mélange primitif. Pour amener le rétablissement de l'ordre, il faut que les deux principes mêlés dans le monde se séparent de nouveau, que la lumière se dégage des ténèbres, et que l'esprit s'affranchisse de la matière. Basilide concevait cette crise d'épuration sous la forme de la métempsycose : il ne croyait pouvoir expliquer les souffrances de l'homme sur cette terre que par un châtiment des fautes commises dans une vie antérieure; par là, il s'imaginait avoir sauvegardé le dogme de la Providence, qu'il cherchait, par une inconséquence flagrante, à concilier avec son dualisme. Toutefois ces migrations de l'âme d'un corps dans un autre la retiennent toujours sous l'empire des esprits inférieurs qui ont formé le monde; pour l'arracher à ce joug, et l'élever jusqu'à la source même du bien, le Père suprême envoya sur la terre le Christ, son premier-né; celui-ci descendit sur Jésus, lors du baptême dans le Jourdain; et, trompant les regards sous cette apparence, il se substitua, au moment de la passion, Simon le Cyrénéen, qui fut crucifié à sa place. Les initiés à la connaissance de la vérité que le Christ leur communique échappent pleinement à la domination des puissances de ce monde; aussi nul péché ne peut-il les empêcher d'être sauvés; mais le nombre de ces élus est très-petit. Cette solution dualiste de Basilide, comme celle de Saturnin, n'est pas plus heureuse que la solution panthéiste de Yalentin.

Bien qu'il semble se rapproclier sur plus d'un point de ces chefs des écoles de l'Egypte et de la Syrie, Marcion, chef de l'école de l'Asie Mineure, offre cependant un caractère d'originalité. Valentin, Saturnin et Basiiide s'accordent sur le rôle inférieur qu'ils assigoent au judaïsme dans l'ensemble des religions; le christianisme se présente même à eux comme une lutte du Christ avec le Dieu des Juifs; toutefois ni l'un ni l'autre n'enseignent que le vrai Dieu était complètement ignoré du monde avant le règne de l'Évangile : chez Marcion, au contraire, la séparation de l'Ancien et du Nouveau Testament est absolue, radicale; nul rapport entre eux : d'un côlé, une justice sévère qui va jusqu'à la cruauté, l'esprit de vengeance et de crainte; de l'autre, l'esprit de mansuétude, de miséricorde, de charité. Si Marcion s'était borné à dire qu'il y a dans l'économie providentielle un développement ou un progrès , que la loi n'a pas la perfection de l'Évangile , que la justice est le caractère distinclif de l'une, et la bonté celui de l'autre, il n'eût point dépassé cette modération de jugement qui consiste à tenir compte des différences sans méconnaître les analogies; mais, conséquent d'ailleurs avec lui-même, il retrancha du Nouveau Testament tout ce qui lui paraissait avoir le moindre rapport avec le mosaïsme; il n'épargna que saint Paul, qui seul, par ses luttes avec les chrétiens judaïsants, lui sembla un véritable apôtre du Christ. A côté du Dieu suprême, Marcion admettait, comme deuxième principe, une matière coéternelle dont le monde a été formé et qui est la source ou le siège du mal. En raison de sa pureté infinie, le Dieu suprême ne pouvait d'aucune façon entrer en contact avec la matière pour l'organiser; c'est le Dieu des Juifs qui est en même temps l'Auteur du monde ou le Démiurge; mais le pouvoir limité de ce Démiurge, ajoute Marcion, ne lui avait permis de produire qu'une œuvre extrêmement imparfaite. L'homme, tel qu'il est sorti des mains du Démiurge, soumis à l'empire des démons, est incapable d'arriver par ses propres efforts à la connaissance du vrai Dieu, ni même d'en soupçonner l'existence. Dieu ne s'est manifesté que par le Christ; or le Christ n'avait rien de commun avec ce monde extérieur et matériel organisé par le Démiurge; son corps était un pur fantôme; il n'a pu naître d'une vierge, ni converser parmi les hommes, autrement qu'en apparence; sinon il eiit été assujetti aux lois de la nature. Aussi, pour être véritablement le disciple du Christ, il faut affranchir l'esprit des liens de la matière, s'abstenir de l'usage des viandes, et renoncer au mariage comme à une institution réprouvée '.

A ces rêveries de Valentin et de Marcion, de Saturnin et de Basiiide, quel'évêque de Lugdunum envisage avec raison comme les coryphées du gnosticisme, se rattachent encore quelques sectes d'une importance secondaire; mais leurs spéculations, noyées, comme les précédentes, au milieu d'une phraséologie orientale qui s'agite dans le vide pour aboutir au néant, échappent à l'analyse par l'absence de toute doctrine; ce n'est qu'un pêle-mêle d'opinions mal assorties. Les produire au grand jour, dit Irénée, c'est déjà les avoir à demi réfutées. Il en est à cet égard comme d'une bête féroce que recèle dans ses retraites une épaisse forêt; on s'en rend facilement maître en abattant tout autour les parties les plus touffues; le monstre alors ne peut plus se cacher; on évite ses atteintes, parce qu'on voit tous ses mouvements; comme on peut le viser en lançant des traits contre lui, il est bientôt blessé à mort... »

L'idée fondamentale de ces systèmes gnostiques, essais de combinaison plus hardis qu'heureux des religions de l'antiquité avec le christianisme, avait ses racines dans le passé. Irénée signale dans la mythologie et la philosophie grecques une des sources

1 Saint Irénée et l'éloquence chrétienne dans la Gaule pendant les deu.r premiers siècles, par Min- Frêppel, années 18G0, 18C1.

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