‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 111 sur 180 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

principales de ces bizarres théories. « Les dépouilles des poètes comme celles des philosophes, dit-il aux gnostiques, ont servi à vous enrichir; avec quelques lambeaux arrachés de leurs ouvrages, vous avez formé un tissu sans consistance, qui se rompt au moindre choc. En vain essayez-vous de rajeunir par un vernis de nouveauté ces théories tombées en désuétude, il vous est impossible d'en dissimuler l'origine... Et maintenant, conclut Irénéc, je vous demanderai si ces hommes, dont vous vous êtes approprié les doctrines, ont connu la vérité ou non. Dans le premier cas, à quoi bon la venue du Christ sur la terre? Dans le second, comment pourriezvous, en répétant leurs erreurs, vous flatter d'enseigner la vérité? Toute voire science se réduit à faire revivre de vieilles fables sous une forme qui trompe par sa nouveauté. »

L'évêque de Lugdunum se moque aussi des mystiques combinaisons de chiffres de ces sectaires , auxquels l'absurdité tenait lieu de profondeur; avec les vingt-quatre lettres de l'alphabet grec, ils prétendaient expliquer Dieu, l'homme et l'univers; ils décomposaient chaque mot, calculaient la valeur numérique des lettres, multipliaient ces divers produits l'un par l'autre et arrivaient à des résultats prodigieux. C'est ainsi que Marc, disciple de Valentin, faisait une application de l'alphabet au corps humain. Il était impossible de pousser plus loin le culte de la déraison; après avoir tourmenté l'alphabet pour exprimer leurs doctrines, les gnostiques retrouvaient dans la nature extérieure une nouvelle confirmation de leurs calculs; d'abord, ce sont les quatre éléments, le feu, la terre, l'eau, l'air, qui naissent à l'image de la tétrade supérieure; puis leurs propriétés, le chaud, le froid, le sec et l'humide, s'unissent à eux pour compléter l'cgdoade; ensuite les sept planètes, le cercle qui les enveloppe, le soltil, la lune, représentent la décade; enfin les douze signes du zodiaque symbolisent évidemment la dodécade; quant aux trente éons, ils sont figurés par la révolution périodique de la lune en trente jours. De la nature et de l'alphabet les gnostiques passaient à l'Écriture sainte, qu'ils soumettaient à une analyse plus rafliuée; partout où ils rencontraient le nombre douze, par exemple, ils voyaient un emblème de la dodécade : dans les douze fils de Jacob, dans les douze tribus disrael, dans les douze pierres précieuses qui ornaient le rational du grand prêtre, dans les douze apôtres, et ainsi de suite. On trouve aussi ce mysticisme arithmétique, un des éléments de la gnose, dans la fausse cabale des rabbins, qui renferme une science des nombre prétendue admirable'.

Nous devons distinguer de cette fausse mystique des nombres la vraie mystique des nombres, telle que saint Augustin et d'autres illustres docteurs l'ont comprise. « Plus le savant et le sage, dit l'évêque d'Hippone, se dégagent de la matérialité qui les enveloppe, plus ils comprennent clairement le nombre et la sagesse, plus ils chérissent l'un et l'autre... Portez vos regards sur les formes corporelles que produit l'artiste. N'y a-t-il point dans son art des nombres auxquels il adapte ses ouvrages? Ses mains, les instruments dont il se sert, il meut tout cela jusqu'à ce qu'il soit parvenu à réaliser, autant qu'il en est capable, l'œuvre extérieure qu'il a entreprise conformément à la règle des nombres qu'il porte au dedans de lui, et qu'il ait satisfait, par l'intermédiaire des sens, le juge intérieur qui contemple les nombres d'en haut. )) Ailleurs, saint Augustin, parlant encore de cette mathématique divine, demande : « Qu'est-ce que le nombre? Pour le savoir, élevez-vous au-dessus des ou-

i On ne doit pas confondre cette fausse cabale, justement condamnée par le saint- siège, avec la vraie cabale, ou ancienne tradition mystique juive, qui renferme des vérités catholiques, autrefois enveloppées comme d'un voile. Le Zohar en contient des éléments , mêlés d'ailleurs d'erreurs pharisiennes.

vrages de Dieu, dans lesquels le nombre resplendit de toutes parts. Ëlevez-vous audessus de l'âme humaine, qui a en elle la vue intérieure du nombre. Montez jusqu'à Dieu; là, dans le sanctuaire intime de la sagesse, vous verrez le nombre éternel, tvpe et source de tous les nombres... » Le comte de Maistre avait supérieurement compris cette théorie. « Dieu nous a donné le nombre, dit-il, et c'est par le nombre qu'il se prouve à nous, comme c'est par le nombre que l'homme se prouve à son semblable. Otez le nombre, vous ôtez les arts, les sciences, la parole et par conséquent l'intelligence. Ramenez-le, avec lui reparaissent ses deux filles célestes, l'harmonie et la beauté. Le cri devient chant, le bruit reçoit le rbythme,la force s'appelle dynamique, et les traces sont des figures. » Pour ce profond penseur, comme pour les docteurs de l'Église, les nombres, ainsi que l'idée, la sagesse, la vérité, reposaient en Dieu lui-même, leur éternel principe.

Saint Irénée entre dans l'examen de la numération symbolique des gnostiques, pour montrer l'abus du mysticisme poussé à un degré où la spéculation cesse d'être sérieuse, et où l'esprit ne reconnaît plus d'autre règle que l'arbitraire, le caprice, la fantaisie.

Il ne suffit pas d'avoir suivi saint Irénée dans l'analyse qu'il a faite de ce syncrétisme étrange, vaste confluent d'erreurs alimenté par les sources les plus variées; il fiut de plus résumer l'argumentation qu'il a dirigée avec tant de vigueur contre les artifices de cette fantasmagorie transcendante. Les gnostiques, n'admettant pas de création dans le sens propre du mot, se voyaient nécessairement rejetés vers la théorie orientale de l'émanation, ou vers l'hypothèse grecque d'une matière préexistante : panthéisme ou dualisme, tels sont les deux retranchements où l'évêque de Lugdunum poursuit ces déserteurs de la doctrine catholique,

(( Ou vous séparez le monde de Dieu, leur dit l'évêque de Lugdunum, ou vous confondez Dieu avec le monde; dans l'un et l'autre cas, vous détruisez la vraie notion de Dieu. Si vous placez la création hors de Dieu, en ce sens qu'elle existe indépendamment de lui, quelque nom que vous donniez à cette matière éternelle, vous limitez l'être divin; ce qui revient à le nier. Dieu ne peut exister qu'à la condition d'être infiai; et s'il était un seul être qui put exister par lui-même ou échapper à sa puissance, c'en serait fait de l'Être souverain. Vous avez beau dire que le monde a pu être formé par des anges; de deux choses l'une : ou ils ont agi contre la volonté de Dieu ou d'après son commandement; dans la première hypothèse, vous accusez Dieu d'impuissance; dans la seconde, vous êtes ramenés malgré vous à la doctrine chrétienne, qui voit dans les anges de simples instruments de la volonté divine; donc, ou admettez la création, ou renoncez pour toujours à trouver le Dieu véritable. Que si vous placez la création en Dieu, de telle sorte qu'elle se réduise à un pur développement de sa substance, vous entrez dans une voie encore plus inextricable; alors tout ce qu'il y a là d'imperfections et de souillures dans les créatures retombe sur Dieu lui-même, dont la substance devient la leur. Est-il possible d'altérer plus gravement la notion de Dieu? Vous ne pouvez échapper à cette conséquence qu'en revenant au dogme chrétien delà création, qui, tout mystérieux qu'il est, renferme la seule solution raisonnable , parce qu'il distingue parfaitement ce qui ne doit être ni séparé ni confondu '. »

Ensuite, le vénérable controversiste ramène le Dieu des gnostiques au Destin de l'antiquité païenne; il prouve qu'il est contradictoire d'afiirmer que Dieu, dont la puissance et la liberté sont l'essence, serait l'esclave de la nécessité, de telle sorte que plusieurs choses s'accompliraient contre son gré : « Alors , continue Irénée , c'est

1 Saint Irénéo, Advcfsus luereses, lib. II.

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