‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 112 sur 180 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

faire la nécessité plus forte que Dieu même; c'est la mettre au-dessus de lui et avant lui. Si la nécessité devait devenir si puissante, il fallait l'extirper dès le principe et ne pas s'exposer à la subir par des concessions indignes de Dieu. Cette conduite eût été plus sage, plus logique, mieux appropriée au caractère de Dieu, que d'attendre plus tard, comme s'il venait à réi-ipiscence en cherchant à renverser tout ce qu'il a donné à cette nécessité le temps de produire. Si le Maître souveraia de toutes choses est ainsi assujetti à la nécessité, il sera forcé de subir malgré lui ce qui arrive, et tous ses actes seront réglés par le Destin; il ressemblera au Jupiter d'Homère, que la nécessité contraint de dire : Je t'ai fait ce don comme de plein gré, mais au fond du cœur je ne le voulais pas. »

Les gûostiques entassaient éons sur éons, mondes sur mondes, pour réaliser l'idée de l'infini sans pouvoir y arriver. « Tel est l'embarras de Basilide, disait Irénée; il a beau imaginer ses trois cent soixante-cinq cieux superposés par degrés, comme le type suprême des trois cent soixante -cinq jours qui forment l'année; il a beau mettre par-dessus tout ce gigantesque échafaudage ce qu'il appelle la puissance sans nom , il n'en est pas plus avancé pour cela. Si on lui demande qui a fourni le type du premier de tous les cieux, dira-t-il que c'est la puissance sans nom? Mais, s'il s'arrête à une puissance créatrice, il rentre dans notre doctrine; sinon il faudra qu'au-dessus de cette puissance sans nom, il en suppose une autre qui aurait fourni à celle-ci le modèle de toutes les créations, et ainsi de suite en remontant toujours sans jamais s'arrêter. Toutes ces multiplications d'êtres ne lui donnent pas l'Être suprême, dont la hauteur est inaccessible à tous les cieux et à tous les éons réunis qui n'en restent pas moins dans leur condition inférieure. » Ainsi, la totalité des êtres finis, existants ou possibles, n'est pas adéquate à l'idée de l'infini; dès lors, il faut renoncer à vouloir trouver le Dieu véritable en dehors du dogme catholique.

Les gnostiques, sous prétexte que la création est l'image du Plérôma, prêtaient à Dieu les idées et les sentiments de l'homme. Irénée s'élève avec force contre cette assimilation puérile, si elle n'était sacrilège. « Ils parlentde Dieu, dit-il, comme ils parleraient de l'homme, qui est composé de deux natures, d'un corps et d'une âme; ils appliquent au Père de toutes choses ce qui ne convient qu'à l'homme ; mais s'ils avaient la science des Écritures, ils sauraient qu'il n'y a aucune comparaison à établir entre Dieu et l'homme; l'Éire souverain est bien éloigné des passions et des affections humaines; simple et sans parties, il est en tout semblable et égal à luimême; il est tout sentiment, tout esprit, tout pensée, tout intelligence, tout raison, tout ouïe, tout vue, tout lumière, la source unique de tout bien. Ce qui a été créé est bien dififérent de ce qui a créé : autre chose est le Créateur, autre chose est la créature; car le Créateur est incréé, il est sans commencement ni fin, il n'a besoin de personne, il se suffit à lui-même, et il soutient de plus l'existence des créatures; tandis que celles-ci ont eu un commencement, elles auront une fin, elles sont soumises à Celui qui les a faites et dépendent de lui. »

Les gnostiques éblouissaient les simples par le mirage trompeur de leur science et surprenaient leur religion par des mots pompeux et sonores ; aussi l'évêque de Lugdunum cherchait-il à dévoiler l'artifice de ces sectaires, auxquels une vaine jactance tenait lieu de véritable savoir : « Les contradictions des hérétiques, dit-il, ne les ont pas empêchés de séduire un certain nombre de personnes qui ne connaissaient pas le vrai Dieu; ils sont arrivés à ce résultat en interprétant à leur façon la génération du Verbe, en inventant celle de la vie, de la pensée, et d'autres émanations divines; mais, là où ils ne pouvaient plus alléguer d'analogies, ni même une ombre de probabilité, ils n'ont fait qu'accumuler mensonges sur mensonges. Ils ont agi comme

ces chasseurs qui tendent des pièges aux bêtes sauvages, en les amorçant par l'appât des choses dont elles sont friandes; une fois prises dans les filets, elles ne peuvent plus se dégager; elles sont obligées de marcher partout où on les mène; c'est ainsi que les gnostiques endoctrioent leurs auditeurs par des raisons spécieuses, pour les amener peu à peu à croire, contre toute vraisemblance, le système inadmissible de leurs folles créations. »

Le grand motif qu'alléguaient les gnostiques pour ne pas rapporter l'origine du monde au Dieu suprême, c'est l'existence du mal, qu'ils ne pouvaient concilier avec l'idée de l'Être parfait; ils exagéraient le désordre apparent que présentent certaines parties de l'univers; ils ne songeaient pas que ce qui semble un défaut, pris isolément, devient une qualité par rapport à l'ensemble. Pour redresser ces vues erronées, l'évêque de Lugdunum oppose aux idées étroites des sectaires un aperçu aussi large que profond sur le plan divin de la création : a Les objets de la création , malgré leur nombre et leur variété, se trouvent, dit-il, dans un accord parfait avec le tout, tandis que si on les considère séparément, ils paraissent contraires les uns aux autres et opposés entre eux; c'est ainsi que les sons divers d'une harpe, mariés ensemble, produisent une agréable harmonie; mais un homme sensé n'ira pas conclure de la diversité de ces sons qu'il a fallu plusieurs artistes pour les tirer de linstrument; il sait qu'une même main fait vibrer ces cordes, depuis les moyennes jusqu'aux plus graves ou aux plus aiguës. Ainsi, dans ce grand ouvrage que nous avons sous les yeux, tout tend à démontrer un même Créateur sage, juste et bon; c'est donc à nous qui jouissons de cette harmonie du monde, qu'il appartient de glorifier Celui qui en est l'auteur; par là, nous nous élevons jusqu'au type incréé des êtres, nous saisissons leurs rapports et leur destination; et, fidèles aux lois de la raison, nous persévérons dans notre croyance au Dieu unique qui a créé toutes choses. »

Après avoir démontré combien les spéculations de ses adversaires sont mal fondées, il leur oppose la doctrine de l'Église comme conclusion de la partie philosophique de son deuxième livre : a Dieu, dit-il, a créé toutes choses par sa toute-puissance et par sa libre volonté; il ne s'agit pas de placer au-dessus ou à côté de lui la mère Achamoth, pure fiction inventée par les hérétiques, ni le Dieu de la fabrique de Marcion, ni les trente éons du Plérôma, ni leur Abîme, ni leur Proarque, ni leurs cieux, ni leur lumière virginale, ni leur éon innomé, ni aucun des êtres fantastiques qu'ils forgent dans leur délire. Il n'y a qu'un seul Dieu créateur, au-dessus de toute principauté, de toute puissance, de toute domination, de toute vertu; c'est lui qui est le Père, lui qui est l'artisan suprême, lui qui a fait toutes choses par luimême, c'est-à-dire par son Verbe, lui qui est le Dieu des vivants, annoncé par la loi, proclamé par les prophètes, révélé par le Christ, enseigné par les apôtres, cru par l'Église. Notre-Seigneur Jésus-Christ, son Fils, sans cesse coexistant avec lui, dès le commencement et à jam.ais, le révèle aux anges, aux archanges, aux Puissances, aux Vertus, à tous ceux auxquels Dieu veut se communiquer. »

En soutenant contre les gnostiques que le monde est un eff'et de la libre volonté de Dieu , qui en a conçu l'idée de toute éternité pour la réaliser dans le temps par un acte de sa toute-puissance, Irénée leur reprochait cette présomption fastueuse qui les portait à s'élever au-dessus du reste des mortels, parce que ces théosophes se croyaient, eux seuls, les pneumatiques et les élus de Dieu : « Si quelque fidèle, semblable à une brebis égarée, vient à tomber dans leurs pièges, dit-il, et que, par l'initiation à la gnose, il participe à leur prétendue rédemption, à l'instant même ce fidèle se gonfle d'orgueil, s'imagine qu'il n'est plus sur la terre, qu'il ne fait plus partie de notre monde, mais qu'il est entré dans le Plérôma et qu'il s'est uni à son ange;

Page 1