CHAPITRE XIII
pure et certaine des mystères les plus cachés. Or tenir un pareil langage, c'est évidemment blasphémer contre Dieu. Il résulte de tout cela que nos adversaires ne veulent s'en rapporter ni aux Écritures ni à la tradition '. »
Dans d'autres passages, l'habile controversiste montre avec quelle audace les différentes sectes mutilent le canon des Écritures. Les ébioniîes n'admettent que TÉvangile de saint Matthieu. Marcion et les siens se bornent à celui de saint Luc. Les valentiniens se renferment dans l'Évangile de saiût Jean, à l'exclusion de tout autre. Non contents de rejeter une partie des livres saints, les hérétiques altèrent ceuxqu'ils retiennent; ils ajoutent, retranchent, corrigent selon qu'il leur plaît. Enfin, grâce à un système d'interprétation tout arbitraire, chacun d'eux voit dans l'Écriture sainte ce que bon lui semble et y trouve saus peine ce qu'il y cherche. Valentin découvre ses éons au commencement de l'Évaugile de saint Jean. Marcion attribue à saint Luc sa distinction entre le Dieu de la loi et le Dieu de l'Évangile. Basihde s'appuie sur saint Marc pour séparer le Christ de Jésus. Les textes les moins clairs des livres saints sont précisément ceux auxquels ils s'attachent de préférence; c'est là qu'ils placent le fondement de lear doctrine, au lieu de suivre la règle indiquée par la nature des choses, qui consiste à expliquer les endroits obscurs par d'autres dont le sens n'a rien d'équivoque. En résamé, recours à la tradition contre l'Écriture, et réciproquement, selon les besoins de la cause; préférence du jugement particulier au jugement général de l'Église; éUmination successive de la majeure partie des écrits inspirés; explication libre des paroles du Sauveur et des apôtres, sous prétexte qu'ils s'étaient accommodés, dans leurs discours, aux préjugés des Juifs : tels sont les procédés à l'aide desquels les hérétiques du second siècle faisaient passer pour la pure doctrine évangélique le fruit de leurs propres inventions -.
« Matthieu, leur répond saint Irénée, a écrit son Évangile en langue hébraïque, pendant que Pierre et Paul prêchaient à Piome et y posaient les fondements de l'Église. Après quoi, Marc, disciple et interprète de Pierre, nous transmit par l'écriture les vérités qu'enseignait cet apôtre; et Luc, disciple de Paul, écrivit dans un livre l'Évangile tel que son maître le prêchait; enfin Jean, le disciple bien aimé, celui qui reposait sur le sein du Seigneur, donna son Évangile pendant son séjour à Éphèse en Asie. » Voilà bien les quatre Évangiles canoniques avec le nom des auteurs auxquels la tradition chrétienne les a toujours attribués. Irénée ne se borne pas à les indiquer avec toute la clarté désirable; il les cite en détail, il les parcourt l'un après l'autre pour démontrer aux gnostiques que le Dieu de l'Ancien Testament ne . diffère point de celui du Nouveau, et qu'on ne saurait séparer Jésus de Nazareth du Verbe éternel. Or ces citations, aussi httérales que nombreuses, se retrouvent textuellement dans les quatre relations que l'Église vénère comme écrites sous l'inspiration de l'Esprit-Saint; donc ces dernières sont exactement les mêmes qui étaient reçues par tous les fidèles à l'époque de saint Irénée.
Ce grand témoin des temps apostoliques, pénétrant sous les voiles du symbolisme sacré, tel qu'il apparaît dans la prophétie d'Ézéchiel et dans l'Apocalypse, relève avec autant de finesse que de profondeur le caractère particulier de chaque évangéliste. « Le premier animal, selon l'Écriture, dit-il, était semblable à un lion, qui signifie la vertu du Fils de Dieu, sa puissance et sa royauté divines ; le second, à un veau, emblème du sacrifice et du sacerdoce; le troisième avait le visage d'un homme, ce qu'il faut rapporter à l'humanité du Christ et à son avéaement sur la terre; le qua-
1 Saint Irénée, Adversus liœreses , lib. III, cap. ii.
" Saint Irénée et l'éloquence chrétienne dans lu Gaule pendant les deux premiers siècles, par Mgr Freppc'l ; dix - huitième leçon.
trième ressemblait à un aigle qui vole, image de la grâce de l'Esprit- Saint qui se déploie sur l'Église; à ces quatre figures répondent les Évangiles, comme à autant de symboles des attributs du Christ. En tffet, Jean décrit la puissance que le Fils tient du Père, et sa génération glorieuse... L'Évangile selon saint Luc porte un caractère sacerdotal; voilà pourquoi il débute par le sacrifice qu'offre au Seigneur le prêtre Zacharie... Matthieu, au contraire, commence par le récit de la naissance humaine du Christ; l'homme doux et humble de cœur se montre à chacune de ses pages... Marc ouvre son Évangile par l'esprit prophétique; aussi sa narration est-elle rapide et sériée; c'est la figure ailée de l'Évangile... Telles sont les différentes opérations du Fils de Dieu, auxquelles répondent la forme emblématique des quatre animaux et le caractère spécial des quatre Évangiles; voilà pourquoi quatre testaments ont éié donnés au genre humain : le premier, avant le déluge et pendant la \ie d'Adam; le deuxième, après le déluge et au temps de Noé; le troisième, dats la législation mosaïque; le quatrième, résumé des trois autres testaments, est celui qui régénère l'humanité, c'est à-dire l'Évangile dont la grâce soulève l'homme de la terre et le transporte comme sur des ailes dans le royaume des cieux. Puisqu'il en est ainsi, nous n'avons que faire de ces faux docteurs qui, avec l'audace de l'ignorance, défigurent les Évangiles, en diminuent ou en augmentent le nombre, tantôt ajoutant au texte des choses de leur invention, tantôt retranchant ce qui leur déplaît dans^ l'économie divine '. » -||
Est-il possible d'affirmer plus nettement l'existence des quatre Évangiles canoniques et leur usage gét-éral dans l'Église primitive, à l'exclusion de tout autre? Non- seulement saint Irénée atteste le fait; mais, de plus, il en cherche les raisons : il épuise en quelque sorte les ressources du symbolisme chrétien pour montrer que les quatre Évangiles répondent aux quatre points cardinaux, aux quatre vents de l'atmosphère, aux quatre figures mystérieuses d'Ézéchiel et de l'Apocalypse, aux quatre principaux attributs ou opérations du Fils de Dieu, aux quatre testaments divins donnés à la race humaine. Quelle que soit la valeur de ces comparaisons ingénieuses , ce qui ressort des paroles de saint Iréuée avec une évidence incontestable,, c'est que l'Église n'a jamais admis que quatre Évangiles, ni plus ni moins, ceux de saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean.
Ce témoignage ne se borne pas aux quatre Évangiles canoniques, il s'étend à toutes les parties du Nouveau Testament ; voilà ce qui donne une haute importance au Traité de saint Irénée contre les hérésies de son temps. Sans parler du canon des Juifs, il est facile de dresser, à l'aide de ce seul document, le catalogue presque entier des écrits apostoliques. L'évèque de Lyon reproduit de longs passages de l'Éiriture sainte, littéralement conformes au texte actuel : preuve évidente que les Lettres inspirées dont se servait l'Église primitive sont identiques à celles actuellement enseignées; puis, ce qui est capital en pareille matière, il ne manque jamais d'indiquer le nom des auteurs respectifs des différentes parties du Nouveau Testament. C'est ainsi qu'il attribue les Actes des apôtres à saint Luc , et qu'il cite l'épître de saint Paul aux Romains, les deux aux Corinthiens, lesépîlres aux Galates, aux Éphésiens, aux Philippiens, aux Colossiens, les deux aux Thessaloniciens, les deux à Timothée, i'épîlre à Tite, la première épître de saint Pierre, les deux premières de saint Jean et l'Apocalypse. L'Apocalypse! Qu'est-ce que le rationalisme n'a pas inventé pour dépouiller saint Jean de ce livre prophétique qui clôt si magnifiquement le cycle divin des Écritures? Personne, cependant, ne fut mieux placé pour savoir si l'apôtie bien-aimé a , réellement composé ce mystérieux écrit, qu'un homme formé à l'école de Papias et
î Saint Irénée, Adversm hœreses , tib. III, ca]i. xi.