‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 118 sur 180 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

principe de leur incorruptibilité future; car, de même que le pain qui \ient de la terre, recevant l'invocation divine, cesse d'être un pain ordinaire pour devenir l'Eucharistie, composée de deux éléments, l'un céleste, l'autre terrestre, ainsi nos corps, ■en recevant l'Eucharistie, ne sont plus corruptibles sans retour, mais ils ont l'espoir de ressusciter pour l'éternité '. »

Les gnostiques rejetaient leS* sacrifices de l'ancienne loi; ils insistaient sur le fait de leur abrogation par l'auteur de la loi évangélique, pour leur refuser toute espèce de valeur. Irénéeleur accorde que ces sacrifices, pris en eux-mêmes, n'avaient aucune efiicacité. En fouruissant aux Juifs roccasion de témoigner à Dieu leur foi, leur soumission et leur gratitude par des actes extérieurs et publics, dit l'évêqne de Lugdunum, ils avaient encore pour but de figurer l'oblation unique qui devait les remplacer dans le nouveau testament; cette oblation nouvelle, c'est le sacrifice eucharistique que l'Église offre à Dieu chaque jour sur tous les points du globe; les Juifs ne sauraient le faire; leurs mains sont pleines de sang, et ils n'ont pas reçu le Verbe qui est offert à Dieu.

Si du sacrifice de la m^sse on passe au sacrement de pénifence, Irénée, rappelant ce qui s'était vu dms la Gaule même, montre à quel point la nécessité de la confession était reconnue par l'Église primitive. « Parmi les femmes trompées par l'imposteur Marc dans les contrées que traverse le Rhône, quelques-unes, dit-il, dont la conscience avait fini par être cautérisée, se sont décidées néanmoins à faire leur Confession en public; d'autres, retenues par la honte et désespérant de recouvrer la vie divine, se sont renfermées dans le silence; plusieurs enfin ont fait une défection complète, ou, comme dit le proverbe, nagent entre deux eaux : voilà les fruits de cette semence de sagesse que les gnostiques leur avaient communiquée. »

Irénée enseigne aussi clairement la réalité du libre arbitre que la nécessité de la confession : « Dieu a créé l'homme libre dès le commencement; il l'a laissé maître de son âme, en lai donnant le pouvoir d'accomplir la loi volontairement, sans user d'aucune contrainte à son égard; car Dieu ne fait point violence cà l'homme, mais il lui inspire sans cesse de bonnes pensées; ceux donc qui opèrent le bien en recevront la récompense, parce qu'ils l'auront fait pouvant ne pas le faire, tandis que les autres subiront le jugement de Dieu, parce qu'ils n'auront pas fait le bien pouvant le faire... » Ce n'est pas qu'Irénée, en insistant avec tant de force sur la libre coopération de l'homme dans l'affaire de son salut, perde de vue la nécessité de la grâce divine. Pour exprimer par des images sensibles le caractère de ce secours surnaturel, il décrit l'action de l'Esprit-Siint sur l'âme humaine : « Da même que la terre, stérile par elle-même, ne pourrait rien produire sans les humeurs qui la rendent féconde; ainsi nous-mêmes, sans la pluie d'en haut que Dieu veut loien répandre sur notre âme, nous serions demeurés comme un bois desséché, incapable de porter les fruits de la vie éternelle... C'est pourquoi la rosée divine nous est nécessaire, afin que nous ne devenions point stériles... »

Parfois , au milieu de son argumentation , Irénée s'interrompait pour demander à la grâce divine d'achever par une influence supérieure ce que n'avaient pu opérer ses raisonnements; alors tombait de ses lèvres une de ces prières qui partent du cœur et qui brisent les résistances de l'orgueil : « Je vous invoque , Seigneur, Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob et d'Israël, qui êtes le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Dieu qui, dans votre infinie miséricorde, nous avez accordé le don de vous connaître; faites que le Saint-Esprit règne toujours dans nos âmes; faites que tous ceux qui me liront vous reconnaissent pour le seul vrai Dieu, et qu'invin-

1 Saiut Iréuée, Aduer.^us hœreses, lib. IV.

ciblement attachés à votre culte, ils renoncent à toute hérésie, à toute fausse doctrine qui pourrait les éloigner de vous! » Ainsi l'accent de la charité chrétienne traversait par intervalles les sévérités de la controverse; Irénée s'efforçait de tempérer par la modération et la mansuétude la vivacité des coups qu'il portait à des frères égarés.

Le ton calme de sa polémique pleine de mesure et de convenance ajoute à la beauté de son Traité contre les hérésies; la perte presque complète du texte original ne permet guère, nous l'avons dit, d'en apprécier le mérite littéraire; autant qu'on peut en juger par les fragments grecs et d'après une traduction latine moins élégante'que fidèle, le style d'Irénée se recommande par une simplicité qui n'e&t pas dépourvue de charme; il a toutes les qualités de l'esprit occidental : la clarté et la précision; les mots techniques et les locutions inusitées qui altèrent la pureté de la langue grecque sont empruntés au vocabulaire des gnostiques, que le vénérable controverdste était obligé de reproduire pour faire connaître leurs théories.

Sous le rapport doctrinal, Irénée, dans l'ardeur de la lutte, s'est laissé aller à quelques interprétations arbitraires ou erronées; il adopta l'opinion des millénaires ; non-seulement il soutint, et avec raison, que les justes verront Dieu dans leur chair gloîiûée; mais il ajouta que les' élus, après leur résurrection, régneraient sur la terre avec le Christ pendant un certain laps d'années; ce règne terrestre, dont il ne fixait pas la durée, devait leur servir de prélude et de préparation à la béatitude céleste. Malgré cette erreur sur un point de doctrine que l'Église n'avait pas encore mis à l'abri de toute interprétation douteuse par une définition solennelle, il n'y a, dans l'œuvre de saint Irénée, rien qui afi'diblisse l'autorité du grand docteur comme témoin et interprète de la foi de son temps.

On n'a des autres ouvrages de ré\ê]ue de Lugdunum que des fragments ou des titres. Eusèbe a reproduit un extrait d'un Traité de la monarchie contre Florin, qui avait été avec Irénée disciple de saint Polycarpe, et qui, devenu prêtre de Rome, avait adopté des erreurs gnostiques; c'était contre le même Florin qu'était dirigé le livre de l'Ogdoade, dont la dernière proposition seule a été conservée par Eusèbe. Le traité du Schisme, adressé à B'.aste, autre prêtre de Rome, est complètement perdu. Il a déjà été fait menlion de la lettre au pape Victor, lors de 1 intervention pacificatrice d'Irénée dans les discussions de ce saint pontife avec les évêques de l'Asie Mineure, touchant la célébration de la Pâque. Outre ces œuvres, Eusèbe et saint Jérôme nomment divers écrits où l'évêque de -Lugdunum se montrait, par excellence, l'homme de la tradition '.

Glace à ces travaux habilement dirigés contre les sectes qui s'agitaient autour de l'Église naissante en Egypte, cà Rome, et jusque dans les Gaules, la semence de la divine parole fructifiait de toutes parts sur les bords du Rhône et de la Garonne, quand tout à coup un nouvel orage vint moissonner de si belles espérances. L'empereur Septime Sévère, dès le commencement de son règne, s'était montré bienveillant à regard des chrétiens; mais il semble qu'il n'en avait laissé accroître le nombre que pour avoir plus de victimes à immoler à la fureur du fanatisme populaire. En efl'et, au retour de son expédition contre les Parlhes, l'an 202, il promulgua un édit de persécution; il y eut une multitude si prodigieuse de martyrs, que bien des fidèles s'imaginèrent que la venue de l'Antéchrist et la prochaine fin du monde allaient arriver. Une ancienne inscription conservée à Lyon marque qu'en cette seule cité dix-neuf mille hommes, sans compter les femmes et les enfants, tombèrent sous la hache des bourreaux. A leur tête fut égorgé l'intrépide Irénée, en

1 Histoire de saint Irénée, par l'aLbé Prat. Édit. 1843.

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