‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 119 sur 180 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

qui resplendirent d'un même éclat le génie, la sainteté et le martyre : c'était le 28 juin 202 ou 208; le prêtre Zacharie, échappé au carnage, prit soin de sa sépulture et lui succéda sur le siège épiscopal de Lugdunum '.

Cette affreuse boucherie ne servit qu'à inspirer un nouveau courage aux ouvriers évangéliques qu'lrénée avait disséminés dans les villes d'alentour. Félix, prêtre, avec Fortunat et Achillée, diacres, envoyés par Irénée à Valence, avaient gagné beaucoup d'àmes à Jésus-Christ dans cette capitale des Ségalaunes. Non loin de la colonie romaine, du côté oriental, ils s'étaient choisi une petite chaumière, avec laquelle ils espéraient acheter le palais du ciel; c'était là que s'abritaient ces hommes avides d'humilité, mais remplis d'un sublime dévouement; ils avaient pour armes le chant des psaumes, pour défense les fatigues des veilles, pour nourriture les longues privations des jeûnes; ils vivaient ainsi fortifiés par la grâce divine, lorsque le prêtre Félix eut une vision qui lui montrait à l'avance le combat réservé à lui et à ses auxiliaires, a J'ai vu un lieu tout brillant de la splendeur des astres, raconta-t-il à ses diacres; mille fleurs variée?, d'une ineffable beauté, s'y épanouissaient; l'air y était embaumé df s parfums les plus exquis; même on y voyait de royales demeures tout étincelantes d'or et de pierreries; sous ces demeures, cinq agneaux plus blancs que la neige paissaient les blanches fleurs de lis, dont la riche couleur du safran relevait l'éclat; délicieuse pâture qui redoublait leur allégresse. J'admirais dans le double sentiment de la crainte et du bonheur ce ravissant séjour, quand j'entendis une voix céleste : «Courage, disait-elle, disciples de mon serviteur Irénée; vous avez fait fructifier au centuple le talent qui vous avait été confié; entrez dans la jois de votre Maître, et jouissfz, dans la société de vos frères, de l'éternelle félicité. »

A ce récit plein de charmes, Fortunat et Achillée, embrasés tout à coup del'Esprit- Saint, s'écrièrent : « Gloire soit à vous, ô Dieu, dont les mains ont façonné l'univers! Vous promettez à tous les dons ineffables de votre bonté; mais aujourd'hui, malgré notre indignité, vous nous révélez, par votre serviteur Félix, les secrets de vos trésors célestes; ces grandes récompenses que vous mettez sous nos yeux nous fortifient; accordez-nous, contre les attaques de l'ennemi cruel qui nous menace, le secours de votre protection, afin qu'avec l'appui de votre bras, qui triomphera pour nous, un glorieux martyre couronne nos combats. » Comme ils finissaient cette prière, un frère arriva chargé d'un message de Ferréol et de Ferrution, apôtres des Séquanes : « A nos très-pieux frères en Jésus-Chiist, Félix, Fortunat et Achillée, salut dans le Seigneur, disaient Ferréol et Ferrution. Le Modérateur des siècles, le Rédempteur des âmes, celui dont l'abondante largesse récompense ses confesseurs, a daigné nous manifester, dans une vision, les secrets.de ses conseils. Après les saintes veilles de la nuit, je reposais dans le sommeil mes membres fatigués, quand j'ai vu la voûte des cieux s'ouvrir; des anges portaient l'étendard de la croix; d'autres, derrière eux, tenaient en leurs mains cinq couronnes, toutes brillantes d'or et de pierreries. Une voix, qui me saisit d'une frayeur soudaine et cependant me laissa une douce j'oie, disait : a Disciples d'Irénée, recevez, en récompense de votre généreux dévouement, lo royaume de l'immortelle gloire que je vous ai promis. » C'est pourquoi, bieiîheureux frères, j'ai cru que le miracle de celte vision nous appelait au triomphe du martyre. »

Les apôtres de Valence répondirent à ceux de Besançon par le récit de la vision de Félix; dès lors les cinq disciples d'Irénée se préparèrent à conquérir les trophées de la victoire. La persécution sévissait avec fureur. Cornélius, officier de l'armée, passa près du modeste oratoire où ils chantaient les louanges du Seigneur; il fut saisi de

1 La Vie de saint Irénée, par dom Gervaise. Édit. de 1723.

stupeur en entendant ce verset : « Que toute la terre vous adore, ô Dieu , et qu'elle redise un psaume à votre nom, vous êtes le Très-Haut; alléluia! * Dans les transports de son aveugle colère, il s'écria : « Quel est ce songe étrange qui a frappé mes oreilles? Après le massacre des habitants de Lugdunum par l'empereur Septime Sévère, e^t ce qu'il reste encore en ces lieux quelques traces de ces chrétiens qui jettent un mépris sacrilège sur nos dieux, et foulent aux pieds les décrets de nos princes? — Il y a ici trois hommes, séducteurs effcontés et habiles, répondirent les soldats; par l'entraiaernent de leurs prédications continuelles, ils ont amené au culte du Christ presque le tiers de la cité ; ils ont renversé les temples que nos ancêtres avaient élevés avec magnificence, et que la sainteté de nos cérémonies avait consacrés. » Cornélius aussitôt ordonna de les arracher de leur chaumière et de les traîner dans les prisons.

Le lendemain il les fit comparaître à son tribunal. « Le sort des chrétiens égorgés, leur dit-il, ne vous intimide donc pas? Vous adorez comme eux un Juif crucifié; vous dédaignez encore la puissance auguste de nos dieux, et vous mépri-ez avec une audace criminelle les décrets de nos princes invincibles. » Le prêtre Félix prouva la vanité des idoles. Cornélius, obstiné à sa damnation, s'efforça inutilement de le séduire par promesses ou par menaces, lui et ses compagnons; il ordonna aux licteurs de les soumettre à une dure flagellation, à coups de nerfs de bœuf. Les courageux confesseurs, heureux au milieu de ces supplices, disaient à leurs bourreaux : « Si vous n'étiez aveuglés par l'entêtement de votre erreur, vous verriez que nos corps, que vous croyez déchirés de fouets, n'ont pas môme reçu la plus légère flétrissure. » Le tyran, confondu de celte vertu divine qui assistait les confesseurs, les fit remettre en prison ; mais un ange les en délivra au grand efl'roi de leurs gardes , et leur ordonna d'abittre les statues des fausses divinités. Ils brisèrent, en effet, les statues de Jupiter, de Mercure et de Saturne. A cette nouvelle, Cornélius donna l'ordre d'arrêter de nouveau ces athlètes du Christ. « Qaelle est donc la puissance de votre Christ, leur dit-il, pour que vous ayez mis en lui une si aveugle confiance, au point d'oser renverser nos dieux? » Le prêtre Féhx répondit : « Quoique vous soyez indigue d'entendre les mystères de Dieu, cependant je vous les exposerai à cause du peuple fidèle qui attend ici la prédication de l'Évangile. » Ensuite il parla éloquemment des miracles de Jésus -Christ et démontra sa divinité. Cornélius, vaincu par l'enchaînement invincible de la vérité, n'en devint que plus furieux; il ordonna d'épuiser sur les confesseurs de la foi tous les genres de tourments. Félix, Fortunat et Achilée eurent les jambes et le reins brisés; ils furent attachés à des cercles de roues qu'on faisait tourner avec beaucoup de vitesse; on les forçait, dans cette position, à respirer au milieu des torrents d'une amère fumée; on les laissa un jour et une nuit étendus sur le chevalet; enfin on leur trancha la tête, le 23 avril 212. Les chrétiens enlevèrent leurs corps à la faveur de la nuit , et les cachèrent dans un réduit secret en attendant que des temps plus tranquilles leur permissent de rendre à leur mémoire des honneurs plus solennels '.

Un païen fanatique, nommé Claudius, peut-être préfet de la capitale des Séquanes, était venu à la rencontre de Cornélius jusqu'à Valence. Là, témoin des dispositions hostiles de l'officier romain, il lui dénonça Ferréol et Ferrution, qui exerçaient une sainte violence sur le peuple parleurs exhortations. « Dieux invincibles, s'écria Cornélius, votre nom serait donc méprisé, votre puissance serait partout anéantie par ces chrétiens! Que faisons-nous, cher Claudius? Pourquoi ne défendons-nous pas les dieux de nos pères? Qu'a donc de si terrible le signe de ce crucifié pour les faire

' Bollaudistes , Ada sandorum Felids, Fortunati et Adiillci, 23 aprilis.

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