‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 122 sur 180 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

yeux pour apercevoir tout cela, un peu d'intelligence pour en saisir la signification. Ces fidèles gallo-romains ne se faisaient pas moins remarquer par leur éloignement des cérémonies et des spectacles du paganisme; jamais on ne les voyait porter leurs offrandes aux divinités officielles de l'empire; ils évitaient même de passer devant leurs temples et leurs statues ; s'ils ne pouvaient prendre ailleurs leur chemin , du moins ils détournaient la face, pour ne point souiller leurs regards ; ils fuyaient avec une égale horreur les scènes du théâtre et les jeux de l'amphithéâtre; leur conscience leur eût fait un crime de fréquenter des lieux où le démon tenait école de tous les vices et de repaître leurs yeux du sang qui rougissait l'arène; cette double désertion, que Ton interprétait à mépris pour les objets du culte et les usages de la vie romaine, signalait les chrétiens comme des hommes menant une existence à part, faisait planer sur leurs têtes les plus graves soupçons.

La présence du christianisme se révélait d'une manière non moins périlleuse dans la vie privée. L'épouse chrétienne ne pouvait cacher longtemps son secret à un époux païen, et réciproquement; 'que si l'un et l'autre avaient donné leur nom à la religion du Christ, il leur était malaisé d'en faire mystère à leurs parents, à leurs esclaves, aux habitués de la maison : en s'installant au sein d'une famille, le christianisme y introduisait ses emblèmes et ses pratiques à la place des dieux lares, des amulettes, de tous les symboles de la superstition païenne; il suffisait de pénétrer dans une demeure chrétienne pour reconnaître immédiatement la religion qui présidait à la vie de ses habitants. Ensuite le signe de la croix , d'un usage si fréquent chez les fidèles, leur attitude et la direction de leur corps pendant la prière, l'exquise pureté qui respirait dans leur extérieur et dans leur langage, leur charité mutuelle, phénomène inconnu aux sociétés antiques, ces indices étaient assez parlants pour manifester leurs croyances à leurs parents, à leurs amis, à tout leur entourage.

Vainement eussent-ils espéré s'abriter dans l'ombre, leur existence à l'état de société religieuse ne pouvait rester longtenips un mystère. Cependant l'Église, surtout dans les Gaules, jouit, de Septime Sévère à Maximin (212-235), d'un calme qui ne fut interrompu que par des orages partiels de peu de durée. Caracalla, qui avait sucé le lait d'une nourrice chrétienne, arrêta la persécution excitée par son père; il n'était pas d'une mauvaise nature, mais l'éducation sous la pourpre était faite pour pervertir les meilleures âmes : héritier des vices et non des talents paternels, il donna au monde le spectacle d'un règne aussi lâche que cruel, aussi ridicule qu'odieux : tantôt, épris des mœurs germaniques, il portait une perruque blonde pour se déguiser en Germain, allant visiter en secret les chefs tudesques, leur prodiguant l'or et leur promettant des provinces à piller; tantôt, passionné pour tout ce qui était grand, il jouait le rôle d'Achille ou celui d'Alexandre; il fut surtout oriental par son avide curiosité des songes, présages, évocations. Gomme son père, il gorgea les soldats pour en faire les gardiens de l'hérédité césarienne dans sa famille; ils ne furent que les tumultueux électeurs et les insolents arbitres de ces tyrans éphémères qu'une émeute prétorienne jetait sur le trône, enveloppés de la pourpre comme d'un linceul.

Les matrones, à cette époque, n'étaient pas moins influentes que les soldats sur les destinées de l'empire; le mariage de Septime Sévère avec l'Assyrienne Julia Domna avait ouvert le palais à toute une famille de femmes asiatiques. Julia Domna, sa sœur Julia Rlœsa, les deux filles de Mœsa, Julia Sohémis et Julia Mammœa, belles, intelligentes, anabitieuses, furent, pendant un quart de siècle, ou comme aïeules ou comme mères d'empereurs, les dominatrices successives du monde, en dirigeant la fortune de leurs fils; les premières de leur sexe elles osèrent siéger au sénat; l'une d'elles présida un sénat de femmes, installé au Quirinal, jugeant des toilettes, des

modes, des -visites et des salutations. Il se produisait, entre ces matrones, un singulier contraste, le contraste du bien et du mal, de la yertu et du vice, du christianisme et de la superstition.

Le génie du mal d'abord, c'était Sohémis avec son fils Héliogabale; cette cousine germaine de Caracalla, prêtresse et courtisane, deux titres fort compatibles dans les cultes orientaux, avait fait de son fils encore enfant un prêtre du dieu Soleil et un être dépravé comme elle. Le jeune pontife triompha d'une manière singulière à Rome : le tour des yeux peint, les joues colorées de vermillon, couvert de pierreries fct de bracelets, entouré de bouffons, d'eunuques, de courtisans, il amena dans la ville, au milieu du plus indécent coitége, son dieu, une pierre noire en forme de pyramide qu'il avait apportée à\i sanctuaire d'Émèse; il voulut rassembler dans son temple infâme toutes les religions : hellénisme, judaïsme, samaritanisme, christianisme; il emprunta aux Juifs la circoncision et l'abstinence de la chair de porc; aux Gaulois , les prêtres de la Bonne Déesse, leurs costumes, leurs talismans, leurs convulsions fanatiques; aux riches Phéniciens, leurs fêtes de deuil et leurs hurlements funèbres. On ne pouvait éviter les abominables saturnales qu'il menait à travers la foule, courant au Gapitole pour y continuer l'interminable orgie qui commençait au Palatin et s'achevait au mont Cœlius; il apparaissait sur son char avec un attelage de tigres et le costume de Bacchus, quelquefois avec un attelage de lions et le costume de Cybèle, souvent dans une honteuse nudité o.vec un attelage de bacchantes. 11 faudrait couvrir d'un voile impénétrable la vie de ce misérable, qui épuisa la débauche £Ous toutes les formes. Toutefois il était nécessaire d'en dire quelque chose pour montrer jusqu'où allait l'impudence païenne, pour juger quel était ce progrès où marchait le monde en dehors du christianisme, pour reconnaître enfin que le Verbe divin, seul, en s'incarnant dans les chastes entrailles d'une Vierge immaculée, pouvait relever la chair de cette extrême dégradation.

Mais le bien germait auprès du mal : à la même heure, dans la même cité, sous les lambris du même palais, Mammaea, tout opposée à sa sœur Sohémis, élevait un fils, Alexandre Sévère, tout opposé à Héliogabale. Mammœa, qui personnifiait le génie du bien, ambitieuse comme sa sœur, l'était avec sagesse et grandeur d'âme; elle avait voulu connaître le christianisme; elle avait appelé Ongène auprès d'elle; elle s'était entretenue avec lui des beautés de l'Évangile. Eusèbe laisse supposer et Paul Orose assure qu'elle était chrétienne; en tout cas, elle avait inspiré à son fils une grande vénération pour l'auteur de la religion réparatrice. Le jeune prince adorait dans sa chapelle domestique Timage de Jésus-Christ entre celles d'Abraham et d'Orphée; il avait même eu Tmleiîtion d'tlever un temple au divin Crucifié; il ne s'était arrêté que devant la réponse des oracles : « Si ce temple s'ouvre, avaient-ils dit, tous les autres seront désetts et le peuple se fera chrétien. » Du moins, il reconnaissait la vertu régénératrice du christianisme, s'il en méconnaisse it encore la venté ; sous son règne, la liberté fut niaintenue aux Juifs, donnée aux disciples du Christ; des maximes chrétiennes étaient inscrites sur les murs de son palais et des édifices publics; les autels cbiéjtns étaient protégés contre le voisinage des mauvais lieux; le gouvernement de l'Église était proposé comme modèle au gouvernement de l'État; cinsi le premier hommage impérial qui fut rendu, dans la ville éternelle, au Sauveur du monde, l'a été par le premier empereur romain que la justice et la morale peuvent avouer.

iMalheureusement ce règne semi- chrétien devait être de courte durée. Alexandre Sévère rencontra un redoutable ennemi dans la prépondérance de l'armée, qui s'était constituée la véritable impératrice du monde romain; sa haute taille, sa figure noble et martiale, ses soins paternels pour le soldat étaient sans doute bien vus des

Page 1