CHAPITRE XIV
légions; mais elles lui gardaient une implacable rancune de ses justes rigueurs. Les miliciens à demi barbares de la Gaule, inaccoutamés à une discipline rigide, étaient les plus impatients; ils poignardèrent celui qu'ils appelaient un étranger : la dynastie syrienne, après quatre règnes, péiit percée par celte épée du soldat sur laquelle elle avait prétendu s'appuyer.
Maximin, proclamé empereur par les assassins d'Alexandre Sévère^ naquit dans un village des frontières de la Thrace; ce fut le premier barbare qui monta sur le trône des Césars ; il ne voulut pas se rendre à Home, parce qu'il avait conscience de son origine vulgaire, de la rudesse desonextéiieur, de sa grossière ignorance et de la trabiscn qui l'avait placé sur la cbaise curule; aussi ne supportait-il autour de sa personne aucun bomme de noble extrtction ou d'éducation ïibérale; la pensée du mépris des Romains le poursuivait comme un fantôme et ne l'abandonnait pas plus que son ombre. Cette défiance engendra en lui une baine furieuse contre tous ceux qui avaient été en crédit ou en honneur à la cour de son prédécesseur. Le camp de ce guerrier Scandinave, sur les boids du Rhin ou du Danube, était sa capitale; il n'en sortait pas, mangeait par jour quarante livres de viande, buvait vingt-cinq mesures de vin. Dd lace caporal empourpré, haut de huit pieds, au visage farouche, à la longue barbe, envoyait ses ordres, décrétait le massacre de ceux qui lui portaient ombrage par leur instruction ou leur mérite; il ne se lévélait que par les exactions et les supplices, faisant réduire en monnaie les dieux d'or et d'argent des villes, enveloppant dans une seule conjuration plusieurs milliers de prétendus coupables. Les cbiétiens ne pouvaient guè.e espérer de la tolérance de la part d'un pareil souverain.
Il y eut une noble cause à la persécution du féroce Maxinjin contre l'Église : au moment où il distribuait des couronnes à ses soldats, l'un d'eux refusa d'en ceindre son front; il la gardait à la main et s'écriait : a Je suis chrétien! » Les historiens de l'antiquité disent que les édits n'atteignirent guère que les évêques, peut-être parce que, dans les [remiers temps d'Alexandre Sé\ère, les évêques seuls avaient été en relation avec la cour; mais, quand même l'empereur aurait restreint ses ordres sanguinaires au clergé, il était impossible que, dans l'exécution , l'implacable haine des païens ne s" attaquât peint à tous les membres de la communauté chiétienne, surtout dans les provinces où le fanatisme des gouverneurs faisait cause commune avec la rage du peuple. On rattache à cette persécution le martyre de Timothée, Maur, Apollinaire et leurs compagnons, à Durocortorum, aujourd'hui Reims. Baronius croit qu'ils ont été décapités sous Néron; dom Marlot rejette cttte opinion; il attribue leur mort à Marc-Aurèle; quelques écrivains defécole moderne donnent 1-année 290 comme date de la passion de ces athlètes du Christ; ni Baronius, ni dom Marlot, ni les autres ne sont dans le vrai; les premiers martyrs de l'Église rémoise n'ont dû soLliVir qu'en 237, sous Maximin, ou en 250, sous Decius; en voici la raison : au temps des persécutions et jusqu'à celle de Maximin, le pays des Rèmes n'était pas romain; les empereurs n'avaient aucune autorité sur lui; ce gouvernement local ne leur devait que le paiement de l'impôt et un contingent de troupes auxiliaires.
Dès la guerre d'Arioviste, roi des Suèves, appelé en Gaule par les Séquanes contre les Édues, l'an 64 ivant l'ère chrétienne, la cité rémoise était classée parmi les peuples fédérés ; ses privilèges avaiint été confirmés par Auguste ; elle ne icçat la loi romaine que sous le règne de Caracalla, alors que ce piince conféra le droit quiritaire à tout l'univers; en ce moment-là seulement elle perdit son autonomie; or, chez les peuples fédérés, les lois promulguées par le sénat et les édits des empereurs n'étaient exécutoires qu'autant que ces peuples se les étaient appropriées par un vote spécial. Les premiers empeieurs peuvent par conséquent avoir édicté plusieurs p er-
sécutions, sans que la hache des bourreaux se soit levée sur les chrétiens rémois. On objectera que le chroniqueur Flodoard fixe le martyre de Timothée et ses compagQons au règue de Néron; mais le bénédictin Marlot a levé cette difliculté en affirmant qu'il a trouvé des manuscrits fort anciens et fort authentiques où les mots sub Nerone imperatore ne se lisent pas. Le chartreux Surius lui-même les a omis; le Martyrologe romain n'en dit rien, non plus que ceux d'Usuard, d'Adon et de la <iollégiale de Saint-Timothés de Reims; les légendes ne s'accordant pas sur ce point décisif, on peut avancer que le nom de l'empereur a été ajouté aux récits. Les Bollandistes s'appuient sur le passage suivant des actes en question pour faire remarquer qu'ils n'ont pas dû s'accomplir sous Néron : « Lampadius, s'adressant à Timothée, lui dit : « Malheureux, obéissez aux ordonnances des empereurs. » Comme Néron est le premier qui ait rendu des édits contre les chrétiens, il est évident qu'en parlant des ordonnances des empereurs le légendaire rappelle des temps postérieurs à Néron, ou qu'il mérite peu de créance sous le rapport chronologique '.
Timothée, venu d'Orient dans les Gaules, s'arrêta dans la métropole de la Belgique seconde pour prêcher l'Évangile. Le gouverneur Lampadius le fit arrêter comme coupable de propager parmi le peuple la nouvelle loi; le lendemain il le somma de sacrifier aux idoles; sur son refus, on le frappa d'abord à coups de bâton, puis on arrosa ses plaies avec du vinaigre et de la chaux vive. Son admirable constance au milieu de ces tourments fut soutenue par la visite des anges. « Courage, Timothée, disaientils, nous sommes envoyés pour te montrer Jésus-Christ, au nom duquel tu souffres; lève la tête et regarde. » Timothée vit les cieux ouverts, et, à la droite du Père, le Roi des martyrs tenant une couronne de pierres précieuses pour le récompenser. Témoin de ces merveilles, Apollinaire, un de ceux qui le battaient de verges, tomba à ses pieds. « Seigneur Timothée, s'écria-t-il, priez pour moi, je suis prêt à souffrir pour le nom du Christ, parce que j'ai vu deux hommes brillants de lumière qui s'entretenaient avec vous. » Lampadius, confondu d'entendre le licteur proférer ces paroles, ordonna de lui couler du plomb fondu dans la bouche. Apollinaire n'en éprouva aucun mal. Alors le gouverneur, plein de rage, le fît conduire en prison avec Timothée. Une foule d'assistants les suivaient en pleurant. «Ohl l'inique jugement qui frappe notre cité, » s'écriaient-ils. On enferma dans la prison les plus démonstratifs. Au milieu de la nuit, survint un prêtre, nommé Maure, qui les baptisa. Le néophyte Apollinaire entendit une voix qui, du haut des cieux, lui annonçait que les nouveaux convertis régénéré* dans les eaux du baptême entreraient le lendemain dans le paradis; l'événement confirma cette prédiction : cinquante d'entre les enchaînés du Christ furent décapités hors des murs de la ville. Trois jours après cette sanglante exécution, Timothée et Apollinaire, conduits par le chemin de César en un lieu appelé Buxitus, eurent la tête tranchée; Eusèbe, personnage de haute naissance que les martyrs avaient converti, ensevelit leurs corps et bâtit une chapelle pour abriter leur tombeau, que glorifièrent de nombreux miracles. Lampadius fut atteint sur l'épaule droite par le feu du ciel, et il mourut misérablement entre les griffes d'un démon -.
Après Maximin le Thrace, qui ne régna que trois ans, la paix fut rendue à l'Église sous l'empire du jeune Gordien, qui était d'un bon naturel et annonçait d'heureux penchants. L'Arabe Philippe, son successeur, n'eut garde de la troubler; il fut le premier qui porta dans le palais des Césars un front consacré par le baptême;
1 Travaux de l'Acadéiuie impériale de Reims. Origines des Églises de Reims, de Soissons et de CJiâlons-sur-Marne , par llaveiiez. Anu. 1856-57.
2 Flodoard, Hidoire de l'Église de liei/ns.