‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 124 sur 180 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

sans doute la foi n'avait pas éteint en lui Tambition qui l'avait poussé à empoisonner son prédécesseur; mais ce fait même fournit le premier exemple de l'autorité de l'Église sur les princes : quand, à la solennité de Pâques, Tempereur se présenta pour assister à l'office divin, l'évêque d'Antioche, saint Babylas,lui interdit l'entrée du temple et le força de se mettre au rang des pénilents, comme meurtrier. L'acte principal de ce César pénitent fut la suppression de ces lieux de prostitution que la langue moderne ne peut nommer : une telle mesure dénotait un disciple de l'Évangile; mais l'heure du triomphe n'avait pas encore sonné pour le christianisme. Il y eut cependant sous Philippe quelques années de trêve, qui marquèrent l'achèvement du premier millénaire de^Rome. Philippe ne voulut point monter au Capitole ni sacrifier une victime; il voua, par la pensée, cette fête séculaire à la gloire du Christ. C'en était trop pour le vieux monde païen : il supportait un empereur assassin, il en avait supporté beaucoup; il ne pouvait supporter un prince qui se soumettait à la censure épiscopale et qui prétendait purifier la ville de Rome. Les légions révoltées tuèrent Philippe, tandis que les prétoriens égorgeaient son fils laissé sous leur garde, l'an 249. Ce double meurtre était le prélude d'une atroce persécution.

Decius ouvrit une ère de décadence nouvelle tout inondée du sang de ceux qui seuls pouvaient sauver l'empire. C'était par son attachement inviolable à ses croyances et par l'intime union de son culte avec les intérêts de l'État que Rome était devenue grande et puissante; sa grandeur et sa puissance, pensait Decius, ne seraient donc restaurées qu'autant que la vieille religion de la patrie reconquerrait sa splendeur et son influence; il résolut par conséquent d'abolif violemment le christianisme, poussé qu'il était d'ailleurs par beaucoup de gens qui, à cette époque, faisaient métier de rendre les chrétiens p-litiquement suspects; il ordonna, sous menace de châtiment, aux gouverneurs des provinces d'anéantir par toute espèce de supplices les sectateurs du Chiist. La plupart s'empressèrent d'exécuter l'édit impérial; ils savaient qu'il est bien plus facile d'ajBTronter la mort dans un élan héroïque que de persévérer au milieu de tortures progressives et sans cesse renaissantes; c'est pourquoi, bourreaux ingénieux et questionnaires fertiles en inventions, ils prenaient à tâche de faire abjurer plutôt que de mettre à mort; ils aspiraient non à tuer les corps, mais à tuer les âmes; inspirés par une habileté satanique, ils employaient tour à tour des chaises embrasées, des pinces ardentes, des crochets de fer rougis au feu, pour arracher une négation sacrilège à leurs victimes. Quand le corps d'un patient était couvert de plaies, on le frottait de miel, puis on l'exposait en plein soleil aux piqlîres d'innombrables mouches. D'autres fois, on cherchait à ébranler le courage des fidèles par les tribulations d'une longue captivité, mêlées à une foule de menaces et de promesses; souvent on laissait ces infortunés sans nourriture des semaines entières, jusqu'à ce que la faim et la soif les précipitassent dans le délire du désespoir. C'est par de tels raffinements de cruauté que la persécution triompha d'un grand nombre de chrétiens : ils avaient formé d'abord les meilleures résolutions; mais, cédant aux horreurs de la souffrance, ils sacrifiaient aux dieux, goûtaient un morceau de viande immolée aux idoles ou plaçaient quelques grains de parfums dans l'encensoir.

L'Afrique, l'Asie Mineure, l'Italie, ne furent pas les seules contrées où beaucoup de chrétiens renièrent leur foi; les Gaules eurent ce malheur à déplorer; elles virent des prêtres et même des évêques apostasier. Ainsi l'évêque d'Arles, qui s'était consacré avec succès aux soins de son ministère apostolique, n'eut pas la force de confesser Jésus-Christ dans les tortures et devant la mort; sans se détacher, au fond du cœur, de la religion qu'il devait mieux soutenir, il succomba sous la pression des

plus effrayants supplices. Ce pontife laps s'appelait Trophime, comme son prédéces. seur, envoyé dès le i^'' siècle par saint Pierre dans la Narbonnaise. De celte identité de nom Ton a conclu à la confusion des personnes par Grégoire de Tours. Il suffit de jeter un regard sur la liste des évêques de la Gaule, durant les cinq premiers siècles de l'ère chrétienne, pour constater entre eux des identités de noms capables de déconcerter le moins scrupuleux des historiens. Tantôt ce sont des évêques différents qui portent le même nom , vers la même époque , dans les Églises diverses ; tantôt ce sont des évêques homonymes qui se succèdent, à des intervalles très-rapprochés , dans le gouvernement de la même Église. Cette coïncidence pouvait être l'effet du hasard, comme aussi le résultat d'un changement de nom opéré de propos délibéré par sympathie , par admiration pour tel ou tel prédécesseur. L'exemple donné en cela sur la chaire de saint Pierre à Rome fut suivi par les autres sièges du monde catholique.

Quoi qu'il en soit, la défaillance du premier pasteur de l'Église d'Arles jeta le désordre dans les rangs du troupeau : un nombre considérable de chrétiens, entraîné par le triste exemple de Trophime II, se laissa tomber dans l'apostasie. Trophime, saisi d'un repentir amer à la vue de leur chute , implora son pardon du pape saint Corneille, qui, suivant la coutume, le déposa de l'épiscopat et ne l'admit qu'à la communion laïque. Quelques esprits, austères plus que de raison, blâmèrent le pape d'avoir si facilement pardonné à Trophime, entre autres un certain Antonianus, qui écrivit dans ce sens à saint Cyprien. L'évêque de Carlhage lui répondit : G Trophime confessait sa faute, se soumettait à la pénitence, implorait avec humilité le nom de frère qu'il avait perdu; on a eu égard à sa prière et à ses œuvres satisfactoires ; on a reçu dans le sein de l'Église non pas tant Trophime que le grand nombre de frères qui s'étaient égarés avec lui, et ne seraient pas, sans lui, rentrés dans le bercail '. »

Marcien, élu à la place de Trophime II, fut mis en possession du siège épiscopal d'Arles, Les funestes effets de la faiblesse de son prédécesseur parmi les fidèles exaltèrent la vertu âpre et dure du nouvel évêque; il adopta les opinions exagérées de Novatien; il montra, dans sa conduite à l'égard des lapsi, une rigueur qui touchait à la cruauté. « Il est défendu de recevoir dans la communion de l'Église, prétendaitil, ceux qui ont renié Jésus-Christ; on doit les rappeler à la pénitence; mais il faut abandonner le pardon à Dieu, qui seul adroit de le donner. » L'Église n'a jamais toléré cette doctrine implicitement protestante; comme une tendre mère, elle a toujours enseigné que les larmes d'une sincère pénitence, unies aux mérites infinis du Rédempteur, pouvaient effacer tous les crimes, quelle que fût leur énormité. Marcien, évêque d'Arles, eut l'inhumanité de laisser mourir sans absolution plusieurs apostats qui demandaient avec gémissements leur réconciliation. On ne saurait s'imaginer quels ravages fit dans la bergerie ce loup déguisé en pasteur; l'erreur se propage toujours avec une désastreuse rapidité, quand elle est protégée par des évêques qui, en se révoltant contre les procédés miséricordieux de l'Église, prennent, comme Marcien, le spécieux prétexte de combattre le relâchement de la morale chrétienne. Le rigorisme de l'impitoyable évêque d'Arles alarma les autres prélats delà Gaule; en leur nom, Faustin, évêque de Lugdunum, dénonça au pape saint Etienne l'orgueil opiniâtre de leur malheureux collègue; ^uis il écrivit deux lettres à Cyprien, de Carthage; il le suppha de consacrer son érudition et son zèle à conjurer le péril. Le docteur africain s'adressa en ces termes au souverain pontife :

1 Les Origines de rÉglise de Paris, par Tabbé Eugène Bernard ; 1870.

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