CHAPITRE XIV 27b
« Tres-cher frère, notre collègue Faustin, évêque de Lyon, m'a écrit deux fois pour m'apprendre ce qu'il vous a déjà mandé de concert avec les autres évèques de sa province. Marcien, d'Arles, s'est séparé de l'unité de l'Église et de notre corps sacerdotal; il a adopté les opinions dures et perverses de Novatien au point de refuser d'admettre à guérison les pauvres blessés, et de les abandonner à la dent des loups et du démon, sans espérance de miséricorde et de communion. C'est à nous de remédier à ce désordre ; daignez écrire à nos frères les évêques des Gaules de ne pas supporter plus longtemps l'insulte que nous fait le superbe et impitoyable Marcien, l'ennemi de la miséricorde divine et du salut de nos frères... Que le troupeau dispersé et maltraité par lui jusqu'à ce jour soit enfin rassemblé sous une autre houlette ; c'est bien assez que, pendant ces années passées, beaucoup de nos frères soient morts sans avoir reçu la paix. Secourez ceux qui restent; ils ne cessent de gémir jour et nuit, implorant la bonté paternelle de Dieu et notre fraternelle charité... »
Malgré le scandale des tombés qui trahissaient leur foi, les uns par une apostasie ouverte, les autres par de misérables capitulations, le martyre eut ses jours de triomphe. Les apostats eux-mêmes, honteux et repentants, avaient hâte de rentrer dans l'Église, au prix de la pénitence et parfois au prix du martyre; un seul confesseur intrépide leur donnait plus de courage pour se relever que ne leur en étaient cent déserteurs; un seul exemple d'inébranlable constance préservait de nombreux chrétiens et les empêchait de céder aux suggestions des magistrats. C'est ainsi que la jeune et noble Regina échappa aux filets de la persécution si cruellement et si habilement tendus. Regina ou Reine naquit l'an 238, dans la ville d'Alesia, aujourd'hui Alise, capitale des Mandubiens, clients des Édues; elle fut confiée à une nourrice chrétienne qui eut soin de la faire baptiser; elle voulait nourrir du lait de l'Église l'âme de cette innocente petite créature avant de nourrir son corps du lait de ses mamelles. Dès que Clément, père de l'enfant, eut appris qu'elle avait reçu le baptême, il oubha les sentiments de la nature et l'amour qu'il devait à son propre sang, pour n'envisager que le culte superstitieux de ses fausses divinités; il ne put souffrir sa fille auprès de lui et la chassa de sa maison avec défense d'y rentrer jamais. Regina se retira chez sa nourrice , qui ne négligea rien pour lui donner une éducation chrétienne. Par esprit d'humiUté et pour converser plus à son aise avec son Dieu , l'angélique petite fille allait garder les troupeaux dans la solitude de Grignon. Là elle se plaisait à la lecture des actes des martyrs; le récit de leurs combats et de leurs victoires non- seulement la fortifiait dans la foi, mais allumait dans son cœur un ardent désir de répandre son sang pour la gloire de Jésus-Christ, l'immortel époux qu'elle avait choisi .
Ses vœux ne tardèrent pas à être exaucés. Olybrius, lieutenant de Decius, sévissait avec acharnement contre les chrétiens de la confédération éduenne; il rencontra, près d'Alise, la pieuse bergère, qui n'avait alors qu'une quinzaine d'années. Comme la nature et la vertu avaient embelli Regina, Olybrius ne l'eut pas plutôt aperçue, qu'il résolut de l'épouser; il s'arrêta pour la mieux considérer. « Ah! mon divin Sauveur, s'écria la jeune fille, quand les gardes la firent approcher, vous êtes l'époux des âmes chastes et le protecteur des vierges , ne souffrez pas qu'un homme corrompu triomphe de la fragilité de mon âge et de mon sexe au préjudice de la consécration que je vous ai faite de mon âme et de mon corps; accordez-moi la grâce de mourir plutôt que de perdre le trésor de mon innocence; cette mort me rendra doublement votre épouse comme vierge et comme martyre. » A ce langage, le tyran reconnut qu'elle était chrétienne; il ordonna de la mettre en prison. Le lendemain, il la cita devant son tribunal. Regina imprima sur elle-même le signe de la croix, puis elle entra dans le prétoire avec une sainte joie qui donna de nouveaux charmes
à sa beauté. « Je me fais gloire d'être la servante de Jésus-Christ, dit-elle, je me suis entièrement consacrée à lui, et jamais rien ne sera capable de m'en séparer; je signerai de mon sang cette profession , et je souffrirai Yolontiers tous les tourments imaginables pour la soutenir jusqu'au dernier soupir. » On ne sait si l'amour du juge l'emporta sur la cruauté , ou s'il se persuada qu'avec le temps la vierge intrépide clian -serait de résolution; mais il se contenta de la renvoyer en prison jusqu'à son retour de la Germanie, oii l'appelaient d'importantes affaires. Le propre père de Regina, complice de l'arrogant Olybrius, eut la barbarie d'enfermer lui-même sa fille dans une des tours du château de Grignon; quelques auteurs disent à Flavigny. Sous l'emplacement du chœur de l'ancienne église abbatiale des bénédictins de ce bourg, où s'élève aujourd'hui un monastère de l'crdre de Saint-Dominique, il existe encore une voûte souterraine connue sous le nom de prison de Sainte-Reine.
Là ce père dénaturé fît ceindre sa fille d'un anneau de fer qui tenait à une longue chaîne attachée décote et d'autre à la muraille par ses deux extrémités, en sorte que l'innocente vierge se voyait forcée de demeurer debout jour et nuit sans pouvoir changer de place. Sans autre secours humain que celui d'un chrétien, nommé Théophile, qui lui apportait en cachette du pain et de l'eau pour sa subsistance, elle attendit en cette douloureuse position le retour d'Olybrius. Celui-ci, qui n'avait pu triompher de sa pudeur et de sa foi par les tourments, essaya de la gagner par de flatteuses promesses; il lui jura même, sur les dieux tutélaires de l'empire, que, si elle voulait leur sacrifier, il la constituerait la première dame des Gaules, en parlageant avec elle les honneurs de sa charge; mais l'inflexible constance de Regina changea les douceurs du juge en cruautés. Après l'avoir étendue sur le chevalet, on lui arracha tous les ongles, puis on lui déchira la peau avec des peignes de fer. Ce spectacle horrible tira les larmes des yeux de tous les assistants; ceux qui connaissaient sa noble naissance et son rare mérite l'exhortaient à obéir aux volontés du lieutenant deDecius; ses jeunes compagnes d'Alise la sollicitaient de ne point perdre une si brillante fortune pour soutenir opiniâtrement le parti d'un crucifié; le tyran même se couvrit le visage de sou manteau pour ne point voir l'aiEFfeux supplice.
Après ces effroyables tortures, qui ne finirent qu'avec le jour, on la jeta dans un noir cachot pour y passer toute la nuit. Là elle entra dans une agonie semblable à celle que ressentit son céleste Époux au jardin des Oliviers, comme si Dieu voulait la rendre plus parfaitement ressemblante avec son Fils, pour qu'elle portât avec plus de droit l'auguste titre d'épouse de Jésus-Christ. L'obscurité lugubre où elle gisait toute seule, le souvenir des horribles meurtrissures qu'elle venait d'endurer, la pensée des mauvais traitements qui menaçaient de l'accabler, lui remplissaient l'imagination; de plus, la grâce sensible et les consolations célestes s'éloignèrent d'elle et la laissèrent plongée dans un océan d'amertumes, d'où il lui semblait impossible de sortir. Cette furieuse tempête, qui ne produisit qu'une douce pluie de larmes, se dissipa presque en un moment. Vers le milieu de la nuit, ravie en extase, elle vit une immense croix, qui touchait de la terre au ciel; au sommet planait une colombe d'une blancheur admirable, et une voix mystérieuse disait : Je vous salue, vierge prudente, plus reine d'effet que de nom; vos héroïques vertus vous ont rendue agréable à Dieu et aux anges; vous vous êtes préparé, par votre pureté et par votre patience, une couronne immortelle que vous recevrez des mains de votre divin Époux. » Pour prouver que cette vision n'était pas une illusion, elle se trouva, à l'heure même, entièrement guérie de ses plaies; elle sentit son esprit si puissamment fortifié, qu'elle brûlait du désir d'endurer de nouveaux tourments.
Le lendemain, Olybrius trouva la virginale prisonnière non-seulement en pleine santé, mais d'une beauté plus ravissante que jamais; il renouvela ses sollicitations