CHAPITRE XIV
et ses poursuites. Regina méprisa toutes ses séduisantes promesses; puis elle protesta qu'elle resterait fidèle à Jésus-Christ jusqu'à la mort. Celte énergique franchise mit Olybrius au désespoir ; pour se venger , il ordonna d'étendre l'invincible vierge en forme de croix; des bourreaux lui brûlèrent les côtés avec des torches ardentes. Regina, loin de s'effrayer de ce supplice plus cruel que les autres, n'en témoigna que de la joie; elle ressentit même une sainte délectation de se voir crucifiée à l'imitation de son céleste Époux. Le tyran s'aperçut du plaisir qu'elle prenait dans ce crucifiement; il la fît promptement détacher et plonger, les pieds et les mains liés, dans une grande cuve d'eau froide, afin que, passant subitement d'un extrême à l'autre, elle souffiît des douleurs plus insupportables. Cette invention satanique ne servit qu'à couronner plus glorieusement la constance de la jeune patiente. De nombreux témoins de son héroïsme confessèrent qu'ils ne reconnaissaient point d'autre Dieu que celui qu'adorait la vierge martyre. Olybrius la condamna, de dépit et de colère, à la peine capitale; la noble victime tendit généreusement le cou au bourreau, qui lui trancha la tête, le 7 septembre 253. Son corps fut enterré, par ses pieuses compagnes, au pied de la montagne d'Alise, avec la chaîne de fer qui avait été un des plus rudes instruments de son martyre. La magnifique église bénédictine bâtie sur son tombeau est entièrement détruite; mais la plus grande partie du corps de la sainte subsiste encore dans différentes châsses, ainsi que sa chaîne, qu'on porte en procession *,
La persécution sous le Pannonien Decius fut donc atroce; mais à ce retour plus cruel des Césars dans les voies de la violence répondit une manifestation plus éclatante et plus sensible de la colère de Dieu sur l'empire. A partir de ce règne, commencèrent des années de malheur : pendant douze ans, les épidémies furent en permanence; les disettes, fréquentes; les tremblements de terre, les éruptions volcaniques se succédèrent à intervalles rapprochés; les barbares, toujours prêts à fondre sur le colosse qui chancelait sur sa base vermoulue, devinrent de plus en plus raenaçmts; ils l'assiégeaient par toutes ses frontières septentrionales, de l'embouchure du Rhin à celle du Danube; ce n'était plus pour résister aux envahissements de R'orae qu'ils se formaient en grandes masses; ils attaquaient les premiers, avides de sang et de pillage, ils débordaient sur tous les points du territoire. En même temps ^
les chrétientés, toujours inutilement décimées par le glaive, se multipliaient de |
toutes parts : l'Église militante, semblable à un arbre auquel on a retranché quel- .
ques branches, n'en produisait qu'une plus abondante quantité de fruits; peu à peu, et par la seule puissance de la conviction, les cités, les légions, les curies, le palais, le sénat même, se remplirent des adorateurs de Jésus-Christ.
Ces deux invasions marchaient ensemble dans les Gaules : du Nord accouraient les rois chevelus avec leurs hordes redoutables; du Midi, les humbles envoyés des souverains pontifes qui régnaient à Rome en face d'un césarisme féroce, mais impuissant à arrêter les barbares et les chrétiens, que guidait également le souflle de Dieu. Ce fut pendant la persécution de Decius, et par les soins du pape Sixte K, qu'une nouvelle troupe d'ouvriers évangéliques arriva dans les provinces transalpines pour y relever ce qui avait été abattu, rassembler ce qui avait été dispersé. Quentin, qui se fixa chez les Véromandues; Piat ou Piaton, chez les Nerves; Crépin et Crépinien, chez les Suessions; Genulfe, chez les Cadurces; Pérégrin, chez les Senons; Desiderius ou Didier, chez les Lingons; Révérien, chez les Édues, ne formaient qu'une portion de l'apostolique colonie. Un instant ces missionnaires crurent travailler en paix sous Valérien, qui n'était ni aventurier ni barbare, mais un homme d'un vieux
1 La Vie de sainte Reine, vierge et martyre, par clomG. Viole, bénédictin; 16'i9.
sang romain, depuis longtemps vénéré dans le sénat; c'était un sage, équitable même envers le christianisme; malheureusement un favori ambitieux, Macrien, l'entoura de devins et d'enchanteurs, agents de ces superstitions occultes qui étaient alors la forme la plus populaire et le dernier retranchement du paganisme expirant. Valérien, cédant aux suggestions de ce misérable, mit le sceau de l'empire sur un nouvel édit de persécution.
Cette persécution ne fut pas sanglante d'abord; on devait seulement priver les fidèles de leurs prêtres et de leurs docteurs, surtout de leurs évêques. La seconde période consista principalement à maltraiter, à jeter en prison, à condamcer aux mines, non-seulement le clergé, mais des laïques, même des femmes et des enfants, sous le prétexte qu'ils avaient, malgré la défense de l'empereur, fréquenté les assemblées et visité les cimetières des chrétiens. Ces mesures violentes ne rompirent pas le lien qui unissaient les pasteurs et leurs troupeaux; il n'en devint que plus étroit et plus ferme. Il arriva même que ceux qui furent bannis propagèrent l'Évangile dans les contrées où jusqu'alors n'était encore parvenu aucun messager de la bonne nouvelle. Valérien, irrité de l'inébranlable persévérance des disciples du Christ, publia, en 238, un édit qui commença la troisième période de la persécution; il prononçait la mort des évêques , des prêtres et des diacres. En outre , pour arrêter la propagation de la foi dans les hautes classes de la société, les sénateurs et les chevaliers furent menacés de perdre leur rang et leurs biens s'ils embrassaient le christianisme; s'ils continuaient à en faire profession, ils devaient subir la peine capitale. La confiscation et l'exil frappèrent même les matrones et les affranchis. Quant aux chrétiens, esclaves ou libres, employés à la cour, il fut décrété qu'ils seraient tous condamnés à de rudes travaux dans les divers domaines de l'empereur. Mais trois ans ne s'étaient pas écoulés, que Valérien, prisonnier de Sapor, roi de Perse, servait de marchepied à ce prince barbare pour monter à cheval; après les neuf ans que dura ce supplice, le César captif, pour comble d'humiliation, fut écorché vif; sa peau, empaillée, teinte en rouge, demeura, comme un hideux trophée, appendu aux murailles d'un temple d'Asie.
Une des plus illustres victimes que ce tyran immola dans les Gaules fut Pontiiis ou Pons, fils du sénateur Marcus et de la matrone Julia. Il étudia les belles-lettres et la philosophie comme tous les jeunes hommes de sa condition; il devint si habile dans les diverses branches de la science qu'il grava dans sa mémoire, comme dans une bibliothèque vivante, le contenu d'une multitude de livres. Une fois, s'étant levé dès l'aube du jour, il promenait ses studieux loisirs de côté et d'autre, lorsqu'il entendit les chrétiens qui psalmodiaient matines; ces saintes mélodies, nouvelles pour lui, excitèrent sa curiosité; il se présenta tout ému à celui qui présidait l'assemblée : c'était le pape saint Pontien. Celui-ci reçut le jeune homme avec une paternelle afiTabilité, lui enseigna les éléments delà doctrine chrétienne, l'admit parmi les catéchumènes et le plongea dans les eaux salutaires du baptême. Pons, devenu chrétien, eut le bonheur de donner la foi aux parents qui lui avaient donné le jour; il convertit son père et sa mère avec tous les gens de la maison ; il dédaigna la dignité sénatoriale qui lui échut par droit d'héritage paternel ; il déposa entre les mains du pape saint Fabien toutes ses richesses pour être distribuées aux pauvres, et se consacra sans partage à la prédication de l'Évangile. Au moment où éclata la persécution de Valérien, il quitta Rome pour se retirer, dans les Gaules, à Cimella, aujourd'hui Cimiez, ville autrefois considérable, dont il ne reste plus que des ruines sur un monticule entre Antibes et Nice, au pied des Alpes Maritimes.
Le président Claudius, envoyé dans cette province pour y détruire le nom de Jésus- Christ jusqu'à ses dernières racines, cita Pons devant lui pour le forcer à sacrifier aux