CHAPITRE XIV
idoles. « Je suis chrétien, répondit Pons, je ne sacrifierai jamais aux démons. » Alors le président le fit tourmenter sur le chevalet ; mais Dieu délivra miraculeusement Pons de ce supplice , qui né laissa aucune trace de blessure sur les membres du patient. Glaudius, en proie à une terreur inaccoutumée, demeurait tout troublé, hors de lui-même, lorsque son assesseur Anabius lui conseilla d'exposer Pons à la voracité de deux ours furieux qu'excitèrent encore deux veneurs armés de nerfs de bœuf; les bêtes féroces mirent en pièces les deux bourreaux et respectèrent le confesseur de la foi ; ils n'osèrent pas même lécher ses pieds pour ne pas les souiller du sang de ces païens. Le président ;, ivre de rage, ordonna de jeter Pons dans les flammes d'un bûcher. Le serviteur de Dieu en sortit sans la moindre lésion ; la frange même de son vêtement n'avait pas été atteinte. Témoins de ce prodige, les Juifs, qui s'étaient mêlés aux spectateurs, se prirent à ciier : « Tuez, tue^ le magicien. » On lui trancha la tête le 14 mai 258. Le jeune Valerius, le compagnon de ses tendres années et le témoin oculaire de ses souffrances, enterra son corps et acheta des greffiers les actes de son martyre '.
Dans la même contrée, un autre martyr moins illustre par la naissance, mais plus vénérable par le caractère, Bassus, évêque de Nice, arrosa de son sang le sol où Nazaire et Celse, avaient, dès le i" siècle, implanté la foi; il fut arrêté par Perennus, gouverneur de la province romaine, au moment où il distribuait le pain de la parole divine aux habitants de la vallée du Var; on le condamna aux plus horribles tourments; il fut successivement déchiré par le chevalet, brûlé avec des lames ardentes, meurtri de coups de bâton, fouetté avec des scorpions, jeté dans le feu, d'où il sortit sain et sauf, enfin on le perça, de la tête aux pieds, avec deux longues broches, que ses actes appellent de grands clous; il expira le 5 décembre 258. L'héroïque exemple du pasteur entraioa le troupeau ; comme lui, plusieurs chrétiens des rivages de la mer Intérieure obtinrent, à sa suite, la palme du martyre.
Dans l'Aquitaine, chez les Cadurces, un autre pontife, par sa patience à souffrir les plus cruels tourments pour la foi , encourageait ses ouailles à confesser Jésus- Christ au péril de leur vie. On rapporte, en effet, à la persécution de Valérien, le martyre de Genulfe ou Genou, fondateur de l'Église de Cahors. Genulfe et Genitus son père, avant de quitter Rome, avaient distribué le prix de leurs biens aux pauvres, aux orphelins et aux veuves. Ils s'arrêtèrent dans la capitale des Cadurces, à Divone, aujourd'hui Cahors, chez une noble dame; ils guérirent son fils malade en reconnaissance de la gracieuse hospitalité qu'elle leur avait accordée. Dans quelles superstitions insensées vivaient alors les peuplades de la vallée du Lot, on en peut juger par ce qui reste des ruines de leurs temples, par les fragments des simulacres de leurs divinités, par les gigantesques autels de pierre encore dressés sur leurs montagnes. Genulfe et Genitus eurent pitié du déplorable aveuglement de ces païens confiés à leur zèle apostolique; ils conçurent l'espoir de dissiper les ténèbres qui enveloppaientleurintelligenceparladifi"usiondesluraières de l'Évangile; comme ils comptaient, pour cette œuvre, principalement sur le secours d'en haut, ils l'implorèrent d'abord par l'abondance de leurs larmes et la ferveur de leurs prières, non moins que par la continuité de leurs jeûnes et la rigueur de leurs macérations; ils avaient pour vêtement un rude habit de poil de chameau; pour nourriture, du pain d'orge; pour boisson, l'eau des fontaines. Ensuite ils employèrent, pour la conversion des Cadurces, le ministère de la parole divine, que des miracles appuyaient de leur frappante autorité. Les ministres du culte gaulois et les prêtres du polythéisme gréco-romain virent avec dépit la désertion de leurs sanctuaires; ils soulevèrent contre Genulfe et Genitus
1 Bollandistes , 14 maii.
la portion du peuple qui n'avait pas encore embrassé la foi; puis ils \inrent trouver Diojcore, gouverneur de la cité. « Deux rusés magiciens, lui dirent-ils, prêchent la destruction des idoles, tournent en ridicule leurs cérémonies, et méprisent les lois de nos ancêtres; ils leur substituent on ne sait quelle invention d'un seul Dieu qu'ils affirment être tout-puissant; Ils persuadent à leurs auditeurs qu'il ne faut adorer que lui, le connaître, l'aimer, le servir de tout cœur. » Dioscore les condamna, comme magiciens, à être accablés de coups de bâton et brûlés \ifs sur un bûcher. La flamme épargna Genulfe et Genitus, au grand étonneraent des spectateurs, qui crurent en Jésus-Cbrist. Dans la nuit même où, frémissant de rage de ce que les confesseurs de la foi étaient restés sains et saufs , le gouverneur les avait envoyés en prison pour se donner le temps d'imaginer d'autres tortures, son tils lui fut enlevé par une mort subite. Dioscore tomba dans une tristesse mortelle, et, dans son extrême douleur, il déchira ses vêtements. « Je suis fermement convaincue, dit l'épouse désolée à son inconsolable mari, que ce qui nous a mérité ce malheur, c'est ta férocité envers ces hommes que tu as enfermés dans un cachot; fais-les amener devant toi, demande-leur pardon de ta conduite à leur égard ; et, afin que tes péchés te soient remis, promets humblement à ces saints de croire sur-le-champ à leur Dieu, s'ils ressuscitent ton fils; car ils ont appris, j'en suis persuadée, à rendre le bien pour le mal. »
Dioscore, touché de repentir, suivit les conseils que lui donnait son épouse, peutêtre chrétienne au fond du cœur. Genulfe ressuscita le jeune défunt; les Cadurces, témoins de ce miracle, embrassèrent la religion de Jésus-Christ et reçurent le baptême avec leur gouverneur. Après les avoir fortifiés dans la foi, le courageux et zélé pontife émigra dans le sein de Dieu, où son vénérable père l'avait précédé ; les disciples du bienheureux Genulfe l'ensevelirent dans le tombeau de Genitus, son père, près d'un oratoire dédié à saint Pierre, au bord de la petite rivière de Naum. L'un d'eux, 'nommé Leontus, raconta l'austère et admirable vie de son cher maître à saint Sébaste, qui la consigna par écrit avec une scrupuleuse fidélité. Les principaux lieux où la sainteté de Genulfe et de Genitus avait été signalée par des prodiges attirèrent nne multitude de pèlerins de tous les points du territoire des Cadurces; ceuxci les eurent en si grande vénération, qu'ils y érigèrent des églises, perpétuels monuments de la bonté de Dieu envers eux, comme de leur reconnaissance envers Dieu et ses saints *.
La persécution de Valérien compte parmi les plus cruelles que l'Église eût souffertes; mais aussi le châtiment infligé à ce prince prévaricateur fut un des plus épouvantables dont l'histoire ait gardé le souvenir. Gallien , eff'rayé apparemment par ce terrible coup de la vengeance divine qui frappa son père, accorda aux chrétiens le libre exercice de leur religion et restitua tous les biens confisqués. Cette justice, toutefois, ne fut rendue alors qu'aux Églises occidentales. Macrien s'était emparé du pouvoir en Orient; païen opiniâtre, il continua la persécution, et ce ne fut qu'en 261 , après la chute de ce misérable, que l'édit favorable de Gallien fut appliqué aux chrétiens orientaux.
La paix de l'Éghse fut de nouveau troublée dans les Gaules par une irruption de barbares, aussi ennemis du nom chrétien que du nom romain. A cette époque, l'empire, en butte à la discorde civile et à la guerre étrangère, était si faiblement défendu que sa ruine semblait inévitable et prochaine. Gallien, trop intelligent pour ne pas c-imprendre les dangers d'une pareille situation, trop indolent pour les conjurer, attendit au milieu des plaisirs ce que déciderait la fortune; il riait de la perte
' Guillaume de la Croix, Séries et Acta «liscopomm Cadurccmium, 1626.