CHAPITRE XIV
de ses plus belles provinces. Lorsqu'on lui annonça que l'Egypte s'était révoltée : et Ne pouvons-nous pas, dit-il, subsister sans le lin d'Egypte? » En apprenant que l'Asie était ravagée par les Goths, il s'écria : « Il faudra donc nous passer de fleurs de nitre! » Lorsque la Gaule se déclara indépendante, il répondit aux plaintes du sénat : « La république est-elle ruinée parce que nous n'aurons pas de draps de la fabrique d'Arras? » Les fléaux naturels, la peste, la famine, se joignirent aux malheurs de l'anarchie et de la dévastation, sans troubler l'indifférence et la quiétude voluptueuse de Gallien. Au milieu des calamités de l'empire, dans une cour peuplée de beaux esprits, de philosophes et de courtisanes, il se préparait à se faire .initier aux mystères de la Grèce; il sollicitait une place dans l'aréopage d'Athènes; il promettait à son ami Plotin un canton désert dans la Campanie pour y fonder la république de Platon; il épousait, avec les rites usités chez les barbares, Pipa, fllle d'uu roi des Marcomans; il se couronnait de fleurs comme Horace, et, s'inspirant de son pcëfe chéri, il composait un épithalarre pour les noces de ses neveux. Sa fastueuse indolence, ses prodigalités luxuedses étaient uce insulte à la misère publique; parfois cependant l'excès du danger l'arrachait à sa torpeur et transformait l'épicurien x)isif en soldat intrépide, en despote cruel. Ces accès frénétiques de bravoure et de férocité duraient peu; Gallien retombait bientôt dans son apathie et sa lâcheté naturelles. Sous un tel règne, chaque légion, chaque province, à la fois menacée et indignée, se fit à elle-même un César; ces usurpateurs qu'on a appelés les trente tyrans, quoiqu'ils ne fussent ni trente ni tyrans, enlevèrent chacun un lambeau de la puissance romaine ; on put croire l'empire à l'agonie.
Chrocus, chef d'une confédération de diverses peuplades germaniques, profita de ce chaos , qui ne laissait plus au monde romain que l'aspect d'un vaste tombeau où les vivants enfermés s'entre-déchiraient sur des cadavres; il envahit la Gaule à la tête d'une armée aussi formidable par la rapacité des soldats que par la cruauté du général; il s'y montra le persécuteur du christianisme autant par férocité naturelle que par une fureur sacrilège. Des bords du Rhin au plateau de Langres, il promena ses brigandages avec l'impétuosité d'un torrent qui a rompu sa digue; une terreur superstitieuse précédait ce farouche guerrier. Avant de partir, disait-on, il avait demandé à sa mère, qui était une fée druidique, comment il pourrait illustrer son nom; la vieille fada lui avait répondu de renverser tous les monuments, de brûler toutes les villes, de massacrer tous les Romains qu'il pourrait subjuguer. Chrocus ne suivit que trop les conseih de cette femme dénaturée : après avoir incendié deux florissantes cités de la Gaule Belgique, Mayence et Mefz, il vint mettre le siège devant la capitale des Lingons. Cette cité, naturellement fortifiée par sa position, se dressa en face du paganisme du haut de son rocher immobile, où la Providence semble l'avoir jetée dès le commencement comme une digue sur le passage des barbares et comme une avant-garde du christianisme vers les forêts de la Germanie. Mais l'épouvante que répandait partout le nom de Chrocus avait désarmé les assiégé* : ils songèrent plutôt à se cacher qu'à se défendre.
Desiderius ou Didier gouvernait alors l'Église de Langres; c'était le fils d'un paysan des environs de Gênes. Homme simple et craignant Dieu, raconte Ferrari, hagiographe italien, il s'occupait à cultiver la terre au village de Bavari, lorsque le peuple de Langres fut miraculeusement inspiré d'aller le retirer de la charrue et de solliciter le pape de le leur donner pour évoque. Le bon laboureur se soumit à la volonté de Dieu, et accepta les hautes fonctions qui lui étaient offertes d'une façon si inattendue. Warnachaire, son historien, rapporte que, de rustique et illettré qu'il était, Didier devint un prélat très-instruit et un savant interprète des saintes Écritures; il remplissait dignement et avec fruit sa charge pastorale depuis cinq ou six
ans, lorsque Chrocus prit d'assaut la ville de Langues. Il exhorta son cher troupeau à ne pas se laisser abattre par les épreuves, tandis que lui-même, touché de compassioa pour les habitants de sa ville épiscopale, sollicitait avec larmes la miséricorde de Dieu. Le Ciel resta sourd à ses prières, parce que la multitude des péchés avait trop irrité sa colère. Alors l'héroïque pontife crut qu'il pourrait l'apaiser en donnant sa vie pour le peuple confié à sa sollicitude; il alla donc trouver le chef des assiégeants. « Prince, lui dit-il , si vous avez quelque c]éraence, pardonnez à de malheureux citoyens, et empêchez le carnage que font vos soldats; je vous en supplie avec toute l'humilité dont je suis capable. » Chrocus n'entendait pas la langue du saint évêque, qui vainement renouvelait ses instances; il lui fit une réponse insultante ; le vénérable intercesseur ne put la comprendre. C'est en ce moment qu'il s'otTrit comme victime pour ses concitoyens, afin qu'on interrompit au moins un peu le massacre des habitants destinés à périr; aucun sentiment de pitié n'arriva jusqu'au cœur du prince barbare; au contraire, celui-ci, devenu plus intraitable par sa victoire , ordonna de trancher la tête au pontife, ainsi qu'à tous ceux qui confesseraient Jésus-Christ, le 23 mai 263.
Cette sanglante exécution ne fut pas sans prodiges; le saint évêque, au moment de sa décapitation, tenait le livre des Évangiles entre ses mains; le sang qui rejaillit de son cou tomba sur les feuillets de ce livre sans en efl'acer aucune lettre; on ajoute que le bourreau qui lui coupa la tête fut à l'instant atteint de frénésie ; il voulut entrer précipitamment dans la ville, se brisa le crâne contre les murs de la porte et expira. Merveille plus grande encore! le martyr se releva de lui-même, prit son chef entre ses mains et marchajusiu'au lieu où il désirait être enseveli. On l'enterra dans l'enceinte des murailles, pour marquer l'amour extrême que son peuple avait pour lui; il y avait alors peu de personnes du pays, même des plus considérables, qui fussent inhumées dans l'intérieur des villes. Ses reliques, déposées dans une châsse d'argent, furent transférées, le 19 janvier 131-4, par Guillaume de Durfort, évêque de Langres, dans le prieuré de Sainte-Madeleine, qui prit le nom de Saint- Dizier. Son culte se répandit en France, en Italie, en Allemagne, en Belgique ; et, dans toutes ces contrées, plusieurs paroisses le choisirent pour patron titulaire'.
Yalèie ou Vallier, archidiacre de Langres, disciple chéri du bienheureux Didier, administrait avec beaucoup de sagesse les biens que le clergé lingon employait au soulagement des nécessiteux. Lorsqu'il vit les fidèles privés de leur premier pasteur et exposés sans défense à la férocité d'une horde sanguinaire , il s'était enfui avec eux dans la Se juanaise vers les forêts du mont Jura; il avait considéré en lui-même à quels excès allait encore se porter le farouche Chrocus; plusieurs chrétiens pouvaient abandonner la foi. Fatigué des anxiétés auxquelles il était en proie au milieu de la cité envahie, il désirait prendre les ailes delà colombe, comme parle la légende, s'en aller, dans une solitude sans chemin, habiter le repaire des bêtes sauvages et attendre en ces lieux l'arrivée de Celui qui le sauverait et des défaillances de son propre esprit et des coups de la tempête. Dans ces pensées, il s'arrêta dans un endroit peu éloigné que les habitants appelaient Portus Bucini, aujourd'hui Portsur-Saône. Mais déjà les barbares, dans leur course rapide, saccageaient les localités riveraines de la Saône ; ils s'emparèrent de l'archidiacre Vallier et s'abandonnèrent à tous leurs instincts féroces contre lui : les uns le suspendirent à un chevalet, les autres le tirèrent avec des courroies très-fortes, d'autres le déchirèrent jusqu'aux os avec des ongles de fer, d'autres le frappèrent à coups redoublés avec des nerfs de bœuf; ils espéraient que, brisé par ces tortures diverses et multipliées, l'homme de
1 Annales hagiographiques de la France, par Bartliélemy. Années 1861, 1862.