‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 130 sur 180 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

temple des idoles, appelé Vasso; on présume qu'il était dédié à Mars, qu'on prétend avoir été adoré par les Gaulois sous cette dénomination. Ses hautes murailles, épaisses de trente pieds, étaient, à l'intérieur, incrustées de marbre avec un travail admirable; un artiste grec avait sculpté , pour ce sanctuaire , une statue valant quarante millions de sesterces, chef-d'œuvre de beauté. Le piètre de ce magnifique temple avait un serviteur appelé Victorin, qui nourrissait une haine implacable contre la religion du Christ; il allait souvent outrager les fidèles dans un lieu voisin surnommé pour cela le bourg des chrétiens. Un saint homme, Cassius ou Cafû, le convertit par ses prédications et par ses miracles; du persécuteur il fît un zélé disciple. Tous deux eurent bientôt occasion de montrer leur courage. Chrocus traversait, comme un torrent dévastateur, les montagnes abruptes et les vallées pittoresques où vécurent ces indomptables défenseurs de la nationalité gauloise, amenés par Vercingétorix sur le plateau d'Alesia, pour sauver la liberté de la patrie ou mourir avec elle dans une lutte suprême. Une légion de chrétiens, dit -on, résista au vandalisme de l'envahisseur; celui ci, dans sa fureur, en fit décapiter un nombre considérable, en 264; les principales victimes furent Victorin, Caffi, Antholien, Liminius, vulgairement Linguin, et Maxime*.

Dans le pays des Gabales, aujourd'hui le Gévaudan, les hordes de l'intraitable Chrocus , comme une nuée de sauterelles , portaient en tous lieux la ruine et la désolation; les principaux habitants, épouvantés, s'étaient réfugiés avec leurs richesses au castrum de Gredon ou Grèzes, que sa situation escarpée rendait imprenable. Les barbares ne tardèrent pas à venir mettre le siège devant cette forteresse naturelle. Il y avait déjà deux ans qu'ils se tenaient au pied de l'inexpugnable monticule, lorsqu'ils apprirent que Privatus ou Privât, évêque des Gabales, n'était pas avec les assiégés. L'homme de Dieu s'était creusé une espèce de grotte sur la cime d'une montagne proche de Mende, qui n'était alors qu'un village; il quittait souvent Javols, ou Javouls, sa résidence épiscopale, pour se retirer en cette solitude et s'y délasser, dans la méditation et la'prière, de ses travaux apostoliques. Les soldats de Chrocus l'y découvrirent et l'emmenèrent avec eux-; en arrivant sur la colline qui se dresse au pied du mont Mimât, ils voulurent l'obliger à persuader aux assiégés de se rendre. « Il ne convient pas qu'un évêque, répondit-il par un interprète, donne à son peuple un semblable conseil; d'ailleurs, quand je le donnerais, mon peuple, qui se trouve en heu de sûreté, ne le suivrait pas; dans tous les cas, je suis prêt à subir la mort plutôt que de commettre le crime que vous me proposez. » Cette réponse si noble irrita les barbares; ils le conduisirent à coups de bâton jusqu'au bourg de Mende ; ils espéraient qu'à force de mauvais traitements ils le feraient changer de résolution; le bon pasteur demeura constamment ferme. A cette vue, les sauvages guerriers, comme hors d'eux-mêmes, tourmentèrent le saint vieillard d'une manière encore plus atroce; ils joignirent l'impiété à la cruauté; ils lui proposèrent de sacrifier aux idoles. « Je suis étonné de ce que vous osez solliciter un évêque à une action aussi exécrable ; si vous aviez un peu d'intelligence , vous comprendriez de vous-même qu'un homme de ma qualité doit subir la mort la plus cruelle plutôt que d'être, en se perdant lui-même, la cause de la perdition de son peuple. »

Alors les barbares virent qu'ils n'avaient rien à gagner sur lui par la rigueur ; ils afi'ectèrent quelque modération : « Est-ce que vos empereurs et leurs magistrats n'adorent pas les idoles, lui dirent- ils, et ne contraignent pas les chrétiens de leur off'rir des sacrifices ? — Je le sais, répliqua le courageux pontife , et ce sont ces crimes

1 BoHandistes , 25 januar. — Histoire civile et ecclésiastique de Langres , par de Mangin. Édit. 177C.

des empereurs romains qui attirent sur l'empire les ravages des nations Infidèles ; ce ne sont pas vos forces, mais l'idolâtrie et l'impiété de nos princes qui vous rendent si puissants contre nous. Le Seigneur notre Dieu, que vous ne connaissez pas, est si miséricordieux que, dans un court espace de temps, il peut éclairer l'esprit des Césars dont vous m'objectez les exemples, et, après nous avoir châtiés par les tribulations présentes, nous faire de nouveau sentir les effets de sa bienveillante protection. Pour moi, dans l'espérancô des biens éternels, je méprise tous les tourments que vous menacez de m'infliger. — Sacrifiez à l'instant, ajoutèrent les soldats furieux; sinon, sachez que votre mort, terrible et inouïe, épouvantera le monde. —Tourmentez ce corps tant qu'il vous plaira, répondit le généreux confesseur, je ne puis me résoudre à être autre chose que ce que je suis par la grâce divine. » A peine eut-il achevé de parler, que les barbares, ivres de rage, le flagellèrent à coups redoublés, lui brûlèrent les membres avec des torches ardentes, le laissèrent à demi mort et se retirèrent au camp, établi autour du château de Gredon, aujourd'hui Grèzes.

La face des affaires avait bien changé: les assiégeants manquaient de vivres; ils furent obligés de traiter pour en obtenir des assiégés , qui leur en fournirent à condition qu'ils sortiraient immédiatement du pays. Les barbares levèrent le siège. Les chrétiens ne doutèrent pas qu'ils ne dussent leur délivrance aux prières de leur bien-aimé pasteur ; ils coururent aussitôt le chercher. Il respirait encore ; ils baisèrent ses plaies avec un pieux respect; ils mêlèrent leurs larmes avec son sang. Le bienheureux pontife, tout meurtri, mourut de ses blessures entre leurs bras, le 21 août 264. On l'ensevelit dans un lieu souterrain qui se trouve être aujourd'hui la crypte de la cathédrale. Dans la suite, les reliques de saint Privât furent enlevées pour être placées dans une châsse d'argent au maître -autel; on n'en possède qu'une petite partie ; le reste a disparu dans les désastres que l'Église de Mende eut à subir, dans la seconde moitié du xti» siècle, durant les guerres de religion*.

Les bandes de Chrocus, partout victorieux, tournèrent leurs regards avides vers la Gaule méridionale; ils convoitaient ses riches cités, ses champs fertiles, proie doublement tentante pour leurs deux passions favorites : l'amour du pillage et la haine contre les Romains. Chez les Rutènes provinciaux, elles martyrisèrent Amarandus ou Amaranthe, au village de Vians ou Vieux, près à'Albiga, aujourd'hui Albi. Des contrées albigeoises, elles poursuivirent leurs courses sanguinaires jusque dans les environs d'Arles, où les attendait la justice de Dieu. Marius, simple forgeron gaulois, parvenu aux plus hauts grades militaires par sa valeur, fit Chrocus prisonnier, le donna en spectacle dans les villes que ce roi barbare avait saccagées , et, après l'avoir couvert d'opprobres et accablé de supplices, il lui trancha la tête: ainsi périt celui qui semblait ne mettre sa gloire qu'à faire des malheureux.

La Gaule était en proie à d'autres tyrans, les deux Poslhumius, les deux Victorinus, Lollianus, Tetricus, qui s'arrachaient les lambeaux de la pourpre impériale. Avec Posthumius, le plus vaillant homme de son siècle, dit Pollion dans l'Histoire augnstale, la patrie de Brenn reparut un moment indépendante de Rome; elle forma comme la tète et le cœur d'un empire transalpin avec la Bretagne et l'Espagne pour membres. Dès le début, l'usurpateur s'était associé son fils Junius, récemment nommé tribun des Voconces et plus célèbre par la poésie que par la guerre. Les légions d'Occident, qui haïssaient le voluptueux Gallien, acclamèrent les deux nouveaux Césars et firent respecter leur autorité de la frontière du Rhin aux colonnes d'Hercule, delà Ligurie aux extrémités des îles Britanniques; toutefois il ne s'agissait pas pour les deux Posthume de reconstituer les nationalités ibérienne et celtique ;

1 i".s Petits Bolkmdistcs , par l'alilio Guériu, tom. VU. Édit. 18C0.

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