CHAPITRE XIV
ils ne voulaient que faire passer, pièce à pièce, l'empire romain sous d'autres chefs ; ils périrent dans une sédition militaire. Lollien, leur compétiteur et leur rival , avait aussi baaucoup de bravoure; il reprit la plupart des cités de la Gaule et quelques forts construits par Posthume sur le territoire même des barbares; mais il périt misérablement, à son tour, de la main de ses soldats. Sa mort laissa Victorinus seul maître de l'empire transalpin, qui balança un instant encore la fortune de Rome, grâce à la fermeté virile de l'illustre Victorina. Cette Zénobie des Gaules semblait être la Velléda du nouvel empire gaulois; ses inspirations étaient accueillies comme des oracles. Malheureusement Victorinus se montra indigne du trône; les légions gauloises le tuèrent. Victorinus, son fils, périt à Cologne sous le poignard d'un greffier qu'il avait outragé dans ses affections les plus chères. Un même tombeau enferma les restes du père et du fils; on y lisait cette courte et sévère inscription : Ci- gisent les deux Victoinn , tyrans.
Par un étrange retour des esprits, Victorina ressaisit l'immense ascendant qu'elle semblait avoir perdu pour toujours; les légions, éprises d'enthousiasme pour elle, la proclamèrent souveraine de Tempire, sous le titre de Mère des camps. On frappa des monnaies à son effigie, en cuivre, en argent et en or. Mais elle refusa le dangereux honneur du sceptre; elle s'associa Marins. Ce vainqueur du farouche Chrocus, loin de rougir de son ancien métier, s'écriait : « Les nations étrangères apprendront par leurs défaites que j'ai manié le fer. » Il fut égorgé par un de ses ouvriers , qui lui dit en le frappant de son épée : « C'est toi qui l'as forgée. » La belle et courageuse Victorina, toujours puissante, quoique malheureuse dans ses choix, disposa de la couronne en faveur de Tetricus, sénateur et personnage consulaire, qui depuis dix ans gouvernait l'Aquitaine. Claude II, surnommé le Gothique, tout occupé lui-môme à combattre les barbares sur le Danube , n'essaya point de recouvrer les provinces occidentales de l'empire; il aima mieux reconnaître Tetricus comme collègue que d'exciter une guerre civile. Aurélien n'imita pas cette conduite conciliatrice ; il vainquit les Perses, détruisit Palmyre, enchaîna Zénobie, pacifia l'Afrique, afi"ranchit rillyrio et rassembla sous son sceptre tous les membres épars de l'empire. La Gaule seule restait encore séparée ; il y marcha. Tetricus , fatigué de l'indiscipline et de l'insolence de ses troupes, n'opposa pas à son rival une défense sérieuse. On prétend même qu'il s'arrangea de manière à être vaincu dans la bataille de Châlons-sur- Marne, l'an 273. Ses soldats, trahis par leur chef, combattirent avec un patriotisme désespérés; mais ils finirent par succomber, et l'empire transalpin cessa d'exister.
Ces déchirements intérieurs avaient laissé l'Église en paix; la concentration des diverses parties de l'empire dans les mains d'un rude soldat, paysan des bords du Danube, Aurélien, fils d'une prêtresse du Soleil, allait recommencer les persécutions. Déjà Aurélien s'était montré en Gaule l'ennemi du christianisme; sa mère lui avait inspiré le culte de l'astre déifié; il était naturellement superstitieux; il voulait que le sénat recourût aux livres Sibyllins; il s'étonnait que les pères conscrits eussent tant tardé à les consulter, comme s'ils eussent délibéré dans l'église des chrétiens et non dans le temple de tous les dieux; il avait résolu d'anéantir la religion du Christ; il était sur le point de signer les édits les plus sanguinaires, lorsque la foudre tomba près de lui : la crainte de la mort arrêta pour un temps son bras, mais elle ne changea pas son cœur. A peine remis des fatigues de son triomphe à Rome, Aurélien repartit pour la Gaule; là il entreprit d'importants travaux d'utilité publique, entre autres la reconstruction de l'ancienne cité de Genahum, depuis Orléans; mais aussi la la violence de son caractère, jointe à sa haine contre les chrétiens, le rendit cruel contre les prédicateurs de l'Évangile.
Pendant le séjour que le restaurateur des Gaules fit dans la cité sénonaise, les
agents de la police proconsulaire parcoururent les villes, les bourgs^ pénétrèrent même dans les forêts les plus profondes; et, afia d'atteindre plus sûrement le but de leurs recherches criminelles, ils se partagèrent les diverses contrées du territoire des Senons pour les fouiller avec le plus grand soin. Alexandre, un des gardes du corps de l'empereur, surprit à Toussy-sur- Yonne le bienheureux Prisque au milieu d'une troupe de fidèles assemblés pour chanter les louanges du Seigneur ; il les traita de séditieux. « Ce n'est pas l'esprit de révolte, répondirent-ils, mais notre divine religion qui nous a conduits en ce lieu ; nous sommes réunis pour offrir de concert le sacrifice de nos prières à Jésus-Christ, dont le sang nous a rachetés. — D'où vous vient l'audace de vous déclarer chrétiens, reprit Alexandre, en présence des envoyés même de l'empereur?— Celui qui donne la vie aux empereurs, répliquèrent - ils avec une sainte hardiesse, nous inspire ce courage par sa grâce. — Vous êtes donc de notre religion, demanda l'impie Alexandre ; car nul autre que Jupiter, le créateur et le maître des cisux, ne vivifie nos empereurs, ainsi que nous ses sujets? — Malheureux ! s'écrièrentils, vous vous trompez en soutenant qu'un homme livré aux plus sales débauches puisse être Taateur de la vie. Jupiter n'est-il pas un vil corrupteur? N'a-t-il pas, entraîné par la fougue de ses passions, emprunté la forme de divers animaux? » Alexandre, transporté de colère, s'écria : « Vous êtes des sacrilèges, et vous avez mérité d'être livrés aux tortures. — Qui a commis un sacrilège avec une bouche criminelle, répondirent -ils, ou de nous qui confessons le vrai Dieu, vrai Créateur des choses visibles et invisibles, ou de vous qui faites un Dieu de l'exécrable Jupiter? — Vous abusez de ma patience, reprit Alexandre, confessez que Jupiter est le Dieu tout-puissant, ou j'exécuterai à l'instant les ordres de l'empereur. » Les chrétiens se bornèrent à répondre : «Faites ce qui vous est commandé, nous n'abandonnerons pas le Créateur pour la créature. »
Prisque, interrogé personnellement par Alexandre, le pria de se retirer, comme pour donner aux fidèles la liberté de délibérer. L'officier impérial, rempli d'une vaine espérance, sortit avec ses satellites. Le bienheureux Prisque s'empressa d'adresser à ses compagnons une vive exhortation au martyre. Tous, d'une commune voix, répondirent qu'ils étaient prêts à verser leur sang pour Jésus-Christ. Alexandre, furieux de cette dernière résolution , prononça la sentence de la décapitation contre Prisque et ses compagnons, le 26 mai 273. Le corps de saint Prisque fut jeté dans un puits; un de ses compagnons, nommé Cottus, enleva furtivement sa tête et s'enfuit à travers la forêt ; les païens l'atteignirent près du chemin de Vesocia et le tuèrent. Les fidèles l'enterrèrent dans ce lieu avec la tête du bienheureux Prisque ; ils inhumèrent les corps des autres martyrs dans une citerne voisine du puits qui avait servi de tombeau à leur chef vénéré. Ces saintes rehques demeurèrent sans honneur jusqu'au temps de l'illustre Germain d'Auxerre; ce pontife, sur une révélation de Dieu, les découvrit d'une façon merveilleuse; il construisit, pour les abriter, une église avec un monastère qui fut appelé Coucy-les-Saints*.
On attribue à Aurélien le martyre de Révérian, évêque d'Autun, et de ses compagnons. Ce pontife, venu de Rome avec le piêlre Paul et dix autres missionnaires, aj)pliquait toutes les ressources de son zèle à réparer les ruines du christianisme dans le pays des Édues, où les persécuteurs et les barbares avaient causé la dispersion des fidèles et l'abolition presque entière de l'œuvre apostolique. En traversant le territoire éduen, l'empereur, informé des prédications de l'évêîue d'Augustodunum, ordonna de le lui amener avec ses auxiliaires. «Observez les prescriptions des princes, qui veulent que personne ne méprise les sacrifices des dieux ; sinon, je vous ferai périr
^ BoUanclistes , 26 maii.