‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 132 sur 180 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

par toutes sortes de supplices, et le secours de votre Christ ne pourra en aucune manière vous délivrer de mes mains. — Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, réponditil, est assez puissant pour nous faire triompher de tes tourments, pour détruire les puissances de l'air dont ton âme est l'habitation , et dont tu n'es que le serviteur. » Aurélien, ému de colère, livra aux licteurs le courageux confesseur de la foi et ses compagnons; l'évêque Révénen fut flagellé, puis décapité avec le prêtre Paul et dix autres de ses coopérateurs , le 1" juin 274, à Nevers, suivant une antique tradition. Une noble dame, nommée Maxima, vint à la dérobée ensevelir les corps de ces martyrs; plus tard, le prêtre Abolenus construisit un oratoire en leur honneur. Ces glorieux athlètes du Christ ont toujours été chers non-seulement à lajparoisse de Saint- Révérien en Morvan, diocèse actuel de Nevers, où il y avait un prieuré de ce nom dépendant de Cluny, mais encore à l'église éduenne , qui n'a jamais cessé de l'honorer comme un de ses martyrs et un de ses pontifes , et même au Bourbonnais, au Châlonnais, au Beaunois'.

Une inscription trouvée récemment dans l'ancien cimetière de Saint-Pierre-l'Étrier a révélé l'existence d'une des familles chrétiennes que guidait la houlette pastorale de Révérien. La pieuse maison avait pour chef le vénérable Ascandius, et le jeune Pectorius pour espérance. Le nom de la mère ne figure point sur la pierre tombale. Pectorius marchait sur les traces de Symphorien ; il aimait aussi tendrement ses parents qu'il en était aimé lui-même. Comme le jeune martyr son modèle, il recueillait les palmes de la science et de la vertu, grandissait dans les écoles Méniennes, cultivait sous d'habiles maîtres les lettres gréco-latines , se nourrissait de Démosthènes en même temps que des livres saints, et même s'exerçait à versifier dans l'idiome d'Homère, alors si populaire chez les Édues, qu'on l'employait dans les actes publics, qu'on le gravait sur les murs des édifices , qu'on le lisait au socle des statues des dieux ; mais Ascandius ne partageait qu'avec une mère pieuse et les prêtres le soin de former le cœur de son fils : leçons, exemples, prières, rien n'était négligé pour préparer ce cher enfant à la grande initiation chrétienne, afin que le souvenir en restât profondément incrusté dans son âme. Souvent, soit dans le sanctuaire de la famille, soit dans l'humble église où se réunissait furtivement l'assemblée des fidèles à celte époque de persécution sanguinaire, on lui parlait de Jésus de Nazareth, de sa génération éternelle aux cieux, de sa merveilleuse naissance sur la terre; on ne lui révéla qu'au dernier moment, selon l'usage, le mystère de l'aliment plus doux que le miel qui nourrit les saints; car l'initiation avait trois degrés : le catéchuménat, le baptême et la communion eucharistique.

Le catéchuménat offrait lui-même plusieurs stations : d'abord le jeune néophyte prit place parmi les auditeurs de la bonne nouvelle , puis parmi les élus qu'un sévère examen avait jugés dignes du baptême, enfin parmi les candidats qui n'avaient plus qu'à s'exciter au désir ardent d'être régénérés. Après ces trois épreuves, on révéla plus complètement au jeune Pectorius les enseignements sacrés; on lui donna une connaissance plus explicite, plus intime, plus approfondie de Jésus -Christ avec le mystérieux symbole du poisson céleste, signe de ralliement entre les vrais fidèles. Le jour tant désiré de la régénération sacramentelle arriva : c'était sans doute la veille des jubilations pascales, ou à l'Epiphanie, ou à la Pentecôte; les plus anciens manuscrits de la liturgie éduenne attestent qu'on administrait le baptême pour ces fêtes en Bourgogne. Pour bénir l'eau baptismale, l'évoque Révérien prononça une formule hiératique conservée dans le plus ancien livre liturgique de France, le missel gothique,

1 A?inn/es hnyiographiquo.s de la France, par Gh. Barthélenîy, aunées 1861, 18G2 ; article de l'alibé Boutillier. — Origines de l'Église éduenne, par M?"" Devoucoux.

d'origine éduenne. Afin de la mieux comprendre, il faut se rappeler que la Providence se servit de marchands orientaux pour apporter la foi dans ces contrées, et que les apôtres qui vinrent y prêcher rÉvangile n'ignoraient pas les intérêts commerciaux étahlis entre les Grecs ou Phéniciens et les Gaulois. Aussi, lorsqu'ils baptisaient les néophytes d'Autun, ils s'exprimaient dans un langage approprié à ces négociants navigateurs. « Debout, bien-aimés frères, disaient-ils aux bords de la fontaine cristaUine; amenez du rivage des hommes de trafic qui veulent des échanges. Que tous, voguant sur l'onde, frappent la mer nouvelle non de la rame, mais de la croix; non de la main, mais du cœur; non par le bois, mais par le mystère. Le lieu est étroit, mais plein de grâce; l'Esprit- Saint, de son souffle, a bien dirigé la course; prions donc notre souverain Maitre, notre Dieu, qu'il sanctifie ces eaux. « Cette formule doit être un fragment de la liturgie orientale usitée dès les premiers siècles de l'Église d'Autun, traduite plus ta"rd, comme les œuvres de saint Irénée, dans un latin barbare, altérée par les copistes mérovingiens, elle laisse pourtant encore entrevoir les trésors poétiques de la rédaction primitive'.

Pectorius tomba vraisemblablement dans une maladie de langueur ; durant les longues heures de cette consomption lente et précoce, recueillant les plus saintes pensées, les plus suaves affections de sa vie, il se plut à les reproduire dans son épitaphe qu'il composa lui-même. Obligé de les cacher sous des voiles impénétrables aux profanes, mais transparents pour les fidèles, il ne pouvait que développer le symbole sacré qui résumait sa foi, sou espérance et son amour. Il eut recours aux élans de la poésie et employa la langue grecque, celle des apôtres de son pays, celle de son docteur bien- aimé, saint Irénée, évêque de Lyon. Voici la traduction de ce qu'il écrivit, à la manière orientale, en vers acrostiches : « Race sainte du poisson céleste, aie un cœur pénétré de respect, après avoir reçu dans ce monde mortel la vie immortelle des eaux divines. Réchauffe ton âme, ô ami, dans les eaux intarissables de la Sagesse, source de richesse, et prends l'aliment délicieux que t'offre le Sauveur des saints. Mange, bois, saisi d'un respect religieux, en tenant le poisson dans tes mains. Poisson, je t'ai pris dans mes mains; hâte -toi, maître Sauveur, sois -moi promptement secourable; je t'en supplie, ô toi, la lumière des morts. Ascandius, mon père, si cher à mon cœur, je t'en prie, souviens -toi, avec ma douce mère et tous les miens, de ton Pectorius. » Peu de temps après avoir composé en mètres harmonieux cette admirable épitaphe, véritable page de théologie monumentale, Pectorius, à la fleur de l'âge, rendit son âme pure au Créateur. Ses restes furent déposés sous la garde de saint Etienne, dont le patronage protège l'oratoire du cimetière de la Via strata. Ascandius choisit lui-même une plaque de marbre blanc de Paros ou d'Étrurie; puis, d'une main tremblante et peu exercée, il sillonna légèrement la surface polie en y gravant l'œuvre de son fils chéri , témoin irrécusable de l'antique croyance éduenne, échappé aux ruines faites par les révolutions du temps et des hommes*.

Aurélien, victorieux des ennemis de l'empire, s'était proposé d'exterminer les ennemis du paganisme; mais il tomba sous le fer des conspirateurs, l'an 275, avant même que ses édits eussent été portés dans les provinces les plus éloignées. Faut-il en conclure qu'ils furent sans effet, comme certains écrivains l'ont prétendu? Non, évidemment; pour se rendre responsable des actes de ses subordonnés, un prince n'a pas besoin de commander : la servilité a le flair si délicat pour découvrir ce qui plaît au cœur du maître! Aurélien détestait les adorateurs du Christ; on savait qu'il

1 Saint Symphorien et son culte, par l'abbé Ch. Dinet. Édit. 1861.

2 Annales de philosophie chrétienne, sous la direction de Boiiiiety, 1860 ; passitn.

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